déminage

Champs de la mort – Un reportage de Felice Rosa

Felice Rosa
Felice RosaFelice Rosa est un photographe documentaire italien membre de l’agence de presse Hans Lucas, dont le travail porte régulièrement sur les questions de frontières, les déplacements de population et les changements environnementaux. Au début de sa carrière, il a documenté le quotidien dans le camp de réfugiés de Choucha, près de la frontière entre la Tunisie et la Libye, donnant à voir les conséquences humaines des frontières contestées et l’abandon bureaucratique des personnes déplacées. Il a également photographié les manifestations et les luttes sociales à Zarzis, en Tunisie, où les communautés locales ont été confrontées aux effets de la politique migratoire et à la répression étatique. Parmi ses autres projets importants, citons un reportage à Kobané, à la frontière entre la Syrie et la Turquie, ainsi que des études visuelles au long cours sur la transformation urbaine à Marseille, en France, et les effets de la sécheresse sur les paysages agricoles en Sicile, où le changement climatique remodèle à la fois les moyens de subsistance et les écosystèmes. Ses images reflètent sa volonté de témoigner des réalités vécues à la croisée des contraintes géopolitiques et de la vie quotidienne.

Felice Rosa est un photographe docu­mentaire italien membre de l’agence de presse Hans Lucas, dont le travail porte régulièrement sur les questions de frontières, les déplacements de population et les chan­gements environnementaux. Au début de sa carrière, il a documenté le quotidien dans le camp de réfugiés de Choucha, près de la fron­tière entre la Tunisie et la Libye, donnant à voir les conséquences humaines des frontières contestées et l’abandon bureaucratique des personnes déplacées. Il a également photographié les manifestations et les luttes sociales à Zarzis, en Tunisie, où les communautés locales ont été confrontées aux effets de la politique migratoire et à la répres­sion étatique.

Parmi ses autres projets importants, citons un reportage à Kobané, à la frontière entre la Syrie et la Turquie, ainsi que des études visuelles au long cours sur la transformation urbaine à Marseille, en France, et les effets de la sécheresse sur les paysages agricoles en Sicile, où le changement climatique remodèle à la fois les moyens de subsistance et les écosystèmes. Ses images reflètent sa volonté de témoigner des réalités vécues à la croisée des contraintes géopolitiques et de la vie quotidienne.

En octobre 2025, Felice Rosa a documenté l’impact humanitaire et envi­ronnemental des mines en Ukraine, en se concentrant sur les opérations de déminage et les risques omniprésents que ces armes représentent pour les communautés rurales, l’agriculture et la mobilité. Son travail montre comment les dangers liés aux explosifs pèsent à la fois sur la vie quotidienne et sur le rétablissement à long terme.

Ce projet s’intéresse également à l’évolution des normes internatio­nales : en mai 2025, l’Ukraine s’est officiellement retirée du Traité d’Ot­tawa de 1997, qui interdit les mines antipersonnel, bientôt suivie par d’autres pays, dont la Pologne, la Finlande et les États baltes, soulevant des questions complexes sur la politique en matière de mines terrestres dans un contexte de conflit permanent.

Voir également, dans ce numéro, Jean-Baptiste Richardier, « Le retour des champs de la mort : quand les mines antipersonnel ressortent des “poubelles de l’his­toire” »


« Tout le monde a été touché par les mines. Il y a eu des accidents dans les champs : notre tracteur a heurté une mine, un enfant est mort… Aujourd’hui encore, le danger est omniprésent », témoigne Yroslav, agri­culteur à Yevhenivka, dans la campagne de Mykolaïv, dans le sud de l’Ukraine. Trois ans après le retrait, le 7 novembre 2022, des forces russes, les villages et les terres situés le long de l’ancienne ligne de front sont encore infestées de mines antiper­sonnel et de munitions non explosées qui menacent la vie quotidienne. Selon Ivan Kukhta, administrateur militaire de Snihurivka, plus de 10 000 hectares sont classés à haut risque. Depuis la libéra­tion de la région, 41 243 hectares ont été déminés, principalement des terres agricoles, tandis qu’au niveau national 9,8 millions d’hectares sont toujours inutilisables. Plus d’une centaine d’or­ganisations – publiques, privées et non gouvernementales – participent aux opé­rations de déminage.

Andrei, responsable de terrain de HALO Trust pour Novopetrivska, Yevhenivka et Snihurivka (villages traversés par la ligne de front en 2022), rapporte que l’ONG a neutralisé environ 15 000 mines et autres munitions non explosées dans la région de Mykolaïv. Selon des sources gouvernementales officielles, en 2025, environ 70 000 mines et engins non explosés avaient été retirés de la région, et 26 000 hectares de terres avaient été déminés. En 2025, le ministère de l’Économie, chargé de coordonner les opérations de déminage, a lancé un plan d’accélération qui comprend : un budget de 3 milliards de hryvnias (environ 60 m il­lions d’euros) ; des remboursements cou­vrant jusqu’à 100 % des coûts pour les agriculteurs ; l’ouverture de marchés via la plateforme Prozorro ; l’augmentation du nombre d’opérateurs certifiés ; et des programmes de formation.

Fin octobre 2025, la conférence interna­tionale sur la lutte antimines, organisée à Tokyo par le Japon et le Programme des Nations unies pour le développement, a réuni des représentants de plus de trente pays donateurs. Elle a abouti à la création d’un fonds de 150 millions de dollars US destiné à moderniser les équipements, à former les équipes locales et à coordon­ner les opérations dans les régions les plus touchées telles que Mykolaïv et Kherson.

Les opérations de déminage, les séances de sensibilisation aux risques et les pro­jets de reboisement soulignent à la fois l’ampleur persistante de la menace que représentent les mines et autres engins non explosés pour la reconstruction de l’Ukraine, et la résilience des commu­nautés face à un héritage de la guerre profondément ancré dans le territoire.

 

Zone rurale dans l’oblast de Mykolaïv, dans le sud de l’Ukraine, où l’ONG HALO Trust mène des opérations de déminage manuel. Dans la région de Mykolaïv, souvent décrite comme l’une des principales zones céréalières d’Europe, de vastes portions de terres agricoles restent incultes en raison de la présence persistante de mines terrestres et de munitions non explosées quatre ans après la fin des combats survenus dans la région.

 

Chien errant à proximité d’un panneau d’avertissement signalant la présence de mines terrestres dans une zone rurale de la région de Mykolaïv. La faune sauvage et les animaux errants figurent souvent parmi les premières victimes, leurs déplacements pouvant déclencher des engins explosifs. Ces incidents servent fréquemment de signaux d’alerte précoce, entraînant le lancement d’enquêtes non techniques – évaluations préliminaires de collecte d’informations visant à identifier et délimiter les zones dangereuses présumées – avant le début des opérations de déminage technique.

 

Note (de l’ISW) : Du fait du retrait désordonné des forces russes autour de Kyiv, il est difficile de cartographier avec précision la situation dans les oblasts de Kyiv, Tchernihiv et Soumy. Il n’y a probablement pas de positions défen­sives russes organisées dans ces oblasts, mais les forces ukrainiennes y mènent des opé­rations pour éliminer les « orques perdus », c’est-à-dire les Russes laissés derrière lors du retrait. Nous ne tenterons pas de cartogra­phier ces opérations de nettoyage. Il se peut que les forces ukrainiennes aient déjà repris le contrôle d’une plus grande partie des oblasts de Tchernihiv et Soumy que ce que nous indiquons, mais nous ne disposons pas encore de preuves suffisantes pour ajuster nos estimations des zones avancées au-delà de celles délimitées sur la carte. La situation devrait se clarifier au cours des prochains jours, et nous ajusterons les lignes d’avance et/ou de contrôle en conséquence.

Note (de Felice Rosa) : La carte montre les territoires occupés par l’armée russe (en rouge), puis les contre-offensives de l’armée ukrainienne (en bleu clair) au 7 avril 2022. Le reportage photographique a été réalisé dans les zones en bleu : dans le nord de Kyiv, dans l’oblast de Mykolaïv (dans le sud de l’Ukraine), ainsi que dans l’oblast de Kharkiv (dans l’est du pays).

Note (d’Alternatives Humanitaires) : L’Institute for the Study of War (ISW) et l’American Enterprise Institute for Public Policy Research sont deux think tanks assez largement considérés comme néoconserva­teurs, bellicistes et liés au gouvernement américain. Pour une carte interactive évo­lutive de la situation en Ukraine, fondée sur les informations de l’ISW mais croisées avec celles de l’Institut australien de poli­tique stratégique et du projet War Mapper, voir : « Les cartes de la guerre en Ukraine, depuis le début de l’invasion russe, en février 2022 », Le Monde, 10 juin 2025, (carte mise à jour chaque semaine).

 

Aziza (HALO Trust), cheffe de deux équipes de déminage manuel et d’une équipe de déminage mécanique dans la région de Mykolaïv. Originaire de la région de Donetsk, qui est occupée par l’armée russe depuis 2014, elle a commencé à travailler comme démineuse en 2020, dans les zones contrôlées par l’Ukraine où HALO Trust était déjà active avant l’invasion à grande échelle de février 2022.

 

Un démineur de HALO Trust lors d’une opération de dépollution manuelle dans la campagne de Mykolaïv, dans le sud de l’Ukraine, le 23 octobre 2025. Lorsque le détecteur de métaux émet un signal, un périmètre de sécurité de 25 centimètres est établi autour du point le plus fort, suivi d’un second périmètre de 25 centimètres qui marque le début de l’excavation.

 

Maxime, 36 ans, mécanicien chez ATOM, une organisation humanitaire engagée dans des opérations de déminage. Il a perdu un pied en marchant sur une mine antipersonnel lors d’une mission militaire, en 2023. Il est aujourd’hui membre de l’équipe nationale de football pour amputés et participe au championnat national des anciens combattants.

 

Des drones Shahed de fabrication iranienne et un missile Uragan de fabrication russe ont été trouvés dans les champs de Mykhailo. Pour éviter les retards causés par les procédures officielles de dépollution, certains agriculteurs manipulent et déplacent eux-mêmes les restes explosifs afin de continuer à travailler leurs terres, s’exposant ainsi à de graves risques.

 

Mykhailo, agriculteur et entrepreneur local, au milieu des vestiges d’une installation de stockage de céréales dans la campagne de Mykolaïv, le 26 octobre 2025. En 2022, l’installation a été touchée par une frappe de drone russe, provoquant un incendie qui a détruit l’ensemble de la récolte annuelle de céréales. Il continue d’en subir les conséquences financières.

 

Restes d’un missile russe abattu par la défense aérienne ukrainienne en septembre 2025, dans la réserve naturelle de Drevliansky, dans le nord de l’Ukraine. Certaines parties de la réserve demeurent infestées de mines et d’engins explosifs, les efforts de dépollution portant en priorité sur les terres agricoles, conformément à la politique de priorisation adoptée par le ministère ukrainien de l’Économie afin de rendre les terres cultivables à nouveau sûres.

 

Ivan, 25 ans, garde forestier dans la réserve naturelle de Drevliansky, dans le nord de l’Ukraine. Durant les mois d’occupation russe, les gardes forestiers et leur connaissance approfondie du terrain se sont révélés essentiels pour les opérations militaires ukrainiennes et pour la population locale, aidant les troupes à emprunter des itinéraires cachés et fournissant des informations cruciales sur le paysage.

 

Sergii, agronome au sein de l’ONG HALO Trust, inspecte l’état d’un chêne dans la campagne de Mykolaïv. En plus des opérations de dépollution, l’organisation soutient la restauration des écosystèmes après le déminage, notamment par la plantation de haies forestières destinées à prévenir l’érosion par le vent et à préserver l’humidité des sols, essentielle pour les cultures semées à l’automne. Pour Sergii, la restauration de la nature passe également par une réduction de la présence humaine afin que les écosystèmes puissent se régénérer plus librement.

 

Des enfants dans l’un des villages de la communauté rurale de Snuhurivska observent une minute de silence en hommage aux morts et aux blessés ukrainiens, le 24 octobre 2025. Dans cette communauté rurale, la présence de mines terrestres et les risques d’incidents qui en résultent privent les enfants de la possibilité d’explorer librement et en toute sécurité les champs et les forêts environnants.

 

Julya, 32 ans, institutrice, enseigne dans la même école depuis dix ans. Elle observe qu’au cours des cinq dernières années, la présence de mines terrestres et le danger constant auquel les enfants sont exposés en dehors de leur domicile – combinés à la guerre et à l’invasion – ont intensifié le processus de repli psychologique apparu pour la première fois durant la pandémie de Covid-19.

 

Un démineur de l’ONG HALO Trust procédant au déminage manuel d’un champ dans la campagne de Mykolaïv, dans le sud de l’Ukraine, le 23 octobre 2025. Dès mars 2022, ce champ a servi de point de contrôle à l’armée russe qui allait tenter, huit mois durant, d’avancer vers la ville de Mykolaïv. Dans la seule région de Mykolaïv, des centaines de milliers d’hectares sont toujours infestés de mines et de restes explosifs de guerre, les estimations faisant état de 280 000 à 290 000 hectares environ de terres contaminées malgré d’importants efforts de dépollution.

 

Drapeau ukrainien à l’orée d’un champ encore infesté de mines, en commémoration de l’offensive du 7 novembre et du retrait de l’armée russe. Trois ans plus tard, les conséquences de la guerre continuent d’affecter le territoire et l’économie rurale de la région de Mykolaïv, malgré la dépollution de 26 000 hectares de terres et la neutralisation de plus de 70 000 engins explosifs.

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