Felice Rosa est un photographe documentaire italien membre de l’agence de presse Hans Lucas, dont le travail porte régulièrement sur les questions de frontières, les déplacements de population et les changements environnementaux. Au début de sa carrière, il a documenté le quotidien dans le camp de réfugiés de Choucha, près de la frontière entre la Tunisie et la Libye, donnant à voir les conséquences humaines des frontières contestées et l’abandon bureaucratique des personnes déplacées. Il a également photographié les manifestations et les luttes sociales à Zarzis, en Tunisie, où les communautés locales ont été confrontées aux effets de la politique migratoire et à la répression étatique.
Parmi ses autres projets importants, citons un reportage à Kobané, à la frontière entre la Syrie et la Turquie, ainsi que des études visuelles au long cours sur la transformation urbaine à Marseille, en France, et les effets de la sécheresse sur les paysages agricoles en Sicile, où le changement climatique remodèle à la fois les moyens de subsistance et les écosystèmes. Ses images reflètent sa volonté de témoigner des réalités vécues à la croisée des contraintes géopolitiques et de la vie quotidienne.
En octobre 2025, Felice Rosa a documenté l’impact humanitaire et environnemental des mines en Ukraine, en se concentrant sur les opérations de déminage et les risques omniprésents que ces armes représentent pour les communautés rurales, l’agriculture et la mobilité. Son travail montre comment les dangers liés aux explosifs pèsent à la fois sur la vie quotidienne et sur le rétablissement à long terme.
Ce projet s’intéresse également à l’évolution des normes internationales : en mai 2025, l’Ukraine s’est officiellement retirée du Traité d’Ottawa de 1997, qui interdit les mines antipersonnel, bientôt suivie par d’autres pays, dont la Pologne, la Finlande et les États baltes, soulevant des questions complexes sur la politique en matière de mines terrestres dans un contexte de conflit permanent.
Voir également, dans ce numéro, Jean-Baptiste Richardier, « Le retour des champs de la mort : quand les mines antipersonnel ressortent des “poubelles de l’histoire” »
« Tout le monde a été touché par les mines. Il y a eu des accidents dans les champs : notre tracteur a heurté une mine, un enfant est mort… Aujourd’hui encore, le danger est omniprésent », témoigne Yroslav, agriculteur à Yevhenivka, dans la campagne de Mykolaïv, dans le sud de l’Ukraine. Trois ans après le retrait, le 7 novembre 2022, des forces russes, les villages et les terres situés le long de l’ancienne ligne de front sont encore infestées de mines antipersonnel et de munitions non explosées qui menacent la vie quotidienne. Selon Ivan Kukhta, administrateur militaire de Snihurivka, plus de 10 000 hectares sont classés à haut risque. Depuis la libération de la région, 41 243 hectares ont été déminés, principalement des terres agricoles, tandis qu’au niveau national 9,8 millions d’hectares sont toujours inutilisables. Plus d’une centaine d’organisations – publiques, privées et non gouvernementales – participent aux opérations de déminage.
Andrei, responsable de terrain de HALO Trust pour Novopetrivska, Yevhenivka et Snihurivka (villages traversés par la ligne de front en 2022), rapporte que l’ONG a neutralisé environ 15 000 mines et autres munitions non explosées dans la région de Mykolaïv. Selon des sources gouvernementales officielles, en 2025, environ 70 000 mines et engins non explosés avaient été retirés de la région, et 26 000 hectares de terres avaient été déminés. En 2025, le ministère de l’Économie, chargé de coordonner les opérations de déminage, a lancé un plan d’accélération qui comprend : un budget de 3 milliards de hryvnias (environ 60 m illions d’euros) ; des remboursements couvrant jusqu’à 100 % des coûts pour les agriculteurs ; l’ouverture de marchés via la plateforme Prozorro ; l’augmentation du nombre d’opérateurs certifiés ; et des programmes de formation.
Fin octobre 2025, la conférence internationale sur la lutte antimines, organisée à Tokyo par le Japon et le Programme des Nations unies pour le développement, a réuni des représentants de plus de trente pays donateurs. Elle a abouti à la création d’un fonds de 150 millions de dollars US destiné à moderniser les équipements, à former les équipes locales et à coordonner les opérations dans les régions les plus touchées telles que Mykolaïv et Kherson.
Les opérations de déminage, les séances de sensibilisation aux risques et les projets de reboisement soulignent à la fois l’ampleur persistante de la menace que représentent les mines et autres engins non explosés pour la reconstruction de l’Ukraine, et la résilience des communautés face à un héritage de la guerre profondément ancré dans le territoire.


Note (de l’ISW) : Du fait du retrait désordonné des forces russes autour de Kyiv, il est difficile de cartographier avec précision la situation dans les oblasts de Kyiv, Tchernihiv et Soumy. Il n’y a probablement pas de positions défensives russes organisées dans ces oblasts, mais les forces ukrainiennes y mènent des opérations pour éliminer les « orques perdus », c’est-à-dire les Russes laissés derrière lors du retrait. Nous ne tenterons pas de cartographier ces opérations de nettoyage. Il se peut que les forces ukrainiennes aient déjà repris le contrôle d’une plus grande partie des oblasts de Tchernihiv et Soumy que ce que nous indiquons, mais nous ne disposons pas encore de preuves suffisantes pour ajuster nos estimations des zones avancées au-delà de celles délimitées sur la carte. La situation devrait se clarifier au cours des prochains jours, et nous ajusterons les lignes d’avance et/ou de contrôle en conséquence.
Note (de Felice Rosa) : La carte montre les territoires occupés par l’armée russe (en rouge), puis les contre-offensives de l’armée ukrainienne (en bleu clair) au 7 avril 2022. Le reportage photographique a été réalisé dans les zones en bleu : dans le nord de Kyiv, dans l’oblast de Mykolaïv (dans le sud de l’Ukraine), ainsi que dans l’oblast de Kharkiv (dans l’est du pays).
Note (d’Alternatives Humanitaires) : L’Institute for the Study of War (ISW) et l’American Enterprise Institute for Public Policy Research sont deux think tanks assez largement considérés comme néoconservateurs, bellicistes et liés au gouvernement américain. Pour une carte interactive évolutive de la situation en Ukraine, fondée sur les informations de l’ISW mais croisées avec celles de l’Institut australien de politique stratégique et du projet War Mapper, voir : « Les cartes de la guerre en Ukraine, depuis le début de l’invasion russe, en février 2022 », Le Monde, 10 juin 2025, (carte mise à jour chaque semaine).












