De la bombe à guidage laser aux algorithmes de ciblage en passant par les drones, la rhétorique de la précision n’a cessé de se réinventer pour habiller la guerre d’une respectabilité morale. Maëlle L’Homme et Marianne Perez retracent comment ce discours – de la guerre du Golfe à Gaza – fabrique l’illusion d’une violence « chirurgicale », et montrent en quoi l’intégration de l’intelligence artificielle dans les systèmes d’armement ne fait qu’étendre ce voile trompeur, tout en risquant d’abaisser le seuil du recours à la force.
Dans une interview accordée en mai 2024 à la chaîne norvégienne NRK, le porte-parole du gouvernement israélien David Mencer reprenait à son compte une formule de Tal Heinrich, porte-parole du Premier ministre Benjamin Netanyahu : « Nous avons établi la norme d’excellence en matière de guerre[1]David Mencer, “We have set the gold standard in war”, interview on NRK TV, Dagsrevyen, 26 April 2024, https://tv.nrk.no/serie/dagsrevyen/sesong/202404/episode/NNFA19042624 ; Tal Heinrich, … Continue reading », la « norme » en question faisant ici référence au taux de pertes civiles infligées par Israël dans la bande de Gaza en riposte à l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023. En qualifiant également Tsahal d’« armée la plus humaine qui ait jamais existé de mémoire d’homme[2]David Mencer, “We have set the gold standard…”, ibid. », David Mencer perpétuait un discours bien rodé et relayé par une partie de la classe politique israélienne, d’Ariel Sharon[3]Frédéric Encel, « L’armée israélienne et ses spécificités géopolitiques », Hérodote, vol. 1, no 116, 2005, p. 138-149. à Netanyahu[4]Lazar Berman, « Netanyahu annonce une large incursion terrestre : “Plus jamais ça, c’est maintenant” », The Times of Israël, 29 octobre 2023, … Continue reading, visant à présenter les Forces de défense israéliennes (FDI) comme l’« armée la plus morale du monde ». Le 25 juillet 2024, devant le Congrès américain, le Premier ministre israélien précisait sa pensée en affirmant : « Israël a mis en oeuvre plus de précautions pour prévenir les pertes humaines parmi les civils que n’importe quelle armée dans l’Histoire, et au-delà de ce que le droit international exige[5]Prime Minister’s Office, “PM Netanyahu’s Address to a Joint Meeting of the US Congress”, Gov.il, Israelian government website, 24 July 2024, https://www.gov.il/en/pages/event-congress240724 » – une assertion particulièrement douteuse, alors que 70 à 80 % des 72 200 victimes recensées depuis le 7 octobre dans la bande de Gaza sont des civils[6]Mike Spagat, “Netanyahu got it wrong before the US Congress: IDF’s clean performance in Gaza is a lie”, AOAV, 2 August 2024, … Continue reading.
Les débats autour de la détermination d’un « ratio » de pertes civiles jugé « acceptable » sont caractéristiques du droit international humanitaire contemporain qui n’interdit pas tant de tuer des civils que d’en tuer un nombre disproportionné par rapport à l’objectif militaire recherché. En 2003, en Irak, l’armée américaine avait établi la valeur seuil des victimes non-combattantes (non-combatant casualty cut-off) à trente. Ainsi, « les pilotes de l’US Air Force pouvaient tuer jusqu’à vingt-neuf civils irakiens » pour une cible dite de « haute valeur[7]Aurélien Berthier, « Habsora : la guerre dopée à l’IA », entretien avec Mathias Delori, Agir par la culture, 27 mars 2024, https://agirparlaculture.be/habsora-la-guerre-dopee-a-lia ». À Gaza, l’armée israélienne a estimé que, pour un haut officiel du Hamas, une centaine de morts civiles était, somme toute, acceptable[8] Yuval Abraham, “‘A mass assassination factory’: Inside Israel’s calculated bombing of Gaza”, +972 Magazine, 20 November 2023, … Continue reading. Derrière ces calculs macabres, l’illusion morale d’une guerre plus supportable. Si l’intention de donner de la guerre une image moins sordide n’est pas nouvelle, elle ne cesse de se réinventer.
Guerre de précision : entre quête d’efficacité et mécanisme de légitimation
Avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, la communauté internationale a cherché à proscrire les bombardements aériens au motif que leur imprécision affecterait de manière disproportionnée les populations civiles[9]À la Conférence internationale de la paix de La Haye, en 1899, les puissances participantes ont adopté une déclaration interdisant le lancement de projectiles et d’explosifs depuis des ballons … Continue reading. Puis, dès les années 1930, la doctrine américaine du bombardement de précision à la lumière du jour (daylight precision bombing), développée à l’Air Corps Tactical School de Maxwell Field, en Alabama, supplante celle du bombardement intensif et sans discernement (carpet bombing) qui prévalait jusque-là. À l’époque, cette doctrine de la précision traduit avant tout la volonté d’optimiser les dégâts causés en se concentrant sur des cibles spécifiques d’importance militaire, tandis que le fait de limiter les dommages collatéraux et d’éviter les pertes civiles est vu comme un avantage secondaire[10]John T. Corell, “Daylight Precision Bombing”, Air Force Magazine, vol. 91, no. 10, October 2008..
Pendant la Seconde Guerre mondiale apparaissent les premières armes guidées, telles que le V2, un missile balistique à longue portée mis au point par l’Allemagne nazie. Mais c’est la guerre du Vietnam qui ouvre une ère radicalement nouvelle avec l’utilisation des premières bombes à guidage laser, beaucoup plus précises que les bombes conventionnelles[11]Joseph Henrotin, « Bombe guidée : les paradoxes de la précision », Areion 24 news, 9 novembre 2018, https://www.areion24.news/2018/11/09/sociologie-de-la-bombe-guidee-les-paradoxes-de-la-precision. Première guerre télévisée, elle expose le public occidental à la réalité du champ de bataille et réduit ainsi la distance symbolique entre le front d’une guerre lointaine et l’arrière et, avec elle, la tolérance des opinions publiques démocratiques au coût humain du conflit. Face à la contestation, l’administration américaine utilise pour la première fois l’argument de la précision pour affirmer le poids central de la protection des civils dans les décisions de ciblage.
« De la guerre du Golfe datent aussi les premières applications concrètes de l’intelligence artificielle (IA) par l’armée américaine. »
C’est dans les années 1990, pendant la première guerre du Golfe, que cette rhétorique de la précision s’impose pour légitimer la violence, à mesure que le développement des armes s’accélère de façon spectaculaire avec le progrès technologique des systèmes de guidage. De la guerre du Golfe datent aussi les premières applications concrètes de l’intelligence artificielle (IA) par l’armée américaine. Oubliées les hécatombes des sales guerres : ces nouvelles technologies offrent désormais la promesse d’une guerre moins destructrice et plus « propre », qui permettrait des frappes « chirurgicales » et épargnerait les non-combattants. Les images télévisées de missiles guidés, bien qu’ils constituent une part marginale des munitions employées dans ce conflit[12]A.P.V. Rogers, “Zero-casualty warfare”, International Review of the Red Cross, vol. 82, no. 837, March 2000, p. 172., dominent le récit médiatique, tandis que l’utilisation de métaphores médicales participe d’un discours de légitimation qui vise à rendre la guerre plus présentable.
De la guerre à distance à la guerre sans risque
À partir de 2001, une autre transition s’opère dans la manière occidentale de faire la guerre, avec un recours beaucoup plus intensif aux drones armés, notamment en Afghanistan[13]Anne-Katrin Weber, « Le dispositif du drone », A contrario, vol. 2, no 29, 2019, p. 3-24.. Outre la plus grande précision des armes utilisées, elles sont de plus en plus souvent guidées ou opérées à distance, accréditant l’idée d’une « guerre lointaine » (remote warfare) et sans risque (riskless war), à mesure que le nombre de soldats sur le terrain diminue[14]Gregory S. McNeal, “Prepared Text: Obama’s Speech On Drones And Guantanamo”, Forbes, 23 May 2013, … Continue reading. L’offensive aérienne de l’OTAN sur la République fédérale de Yougoslavie entre mars et juin 1999, connue sous le nom d’Opération Force alliée, avait déjà donné à voir un conflit où l’un des camps ne subit pas de pertes humaines, les forces de l’OTAN n’ayant enregistré aucun décès. Dans un livre publié en 2001, Michael Ignatieff offre l’analyse d’une guerre dans laquelle les combattants sont des pilotes de chasse et des programmeurs informatiques. L’auteur s’interroge : « Si la guerre devient irréelle aux yeux des citoyens des démocraties modernes, se sentiront-ils assez concernés pour restreindre et appliquer un contrôle sur la violence exercée en leur nom[15]Michael Ignatieff, Virtual War: Kosovo and Beyond, Picador Books, 2000, p. 4. ? »
La question du fondement moral d’une guerre sans risque pour l’une des parties entre en résonance avec les débats qui ont entouré l’apparition d’armes « hors de riposte » et parfois « hors de vue » pendant la Première Guerre mondiale, armes considérées à l’époque comme immorales, caractéristiques d’une « guerre de lâche[16]Éric Germain, « De la guerre à distance à une guerre désincarnée : les enjeux moraux d’une globalisation du champ de bataille », Revue internationale de la Croix-Rouge – Sélection … Continue reading ». Dans la droite ligne de la doctrine de l’engagement « sans contact » (disengaged combat) théorisée dès 1918, le drone symbolise de façon plus contemporaine cette tentative de mener ses opérations à une distance raisonnable de l’ennemi, dans le but d’annuler la réciprocité de l’exposition à la violence[17]Grégoire Chamayou, Théorie du drone, La Fabrique éditions, 2013.. À cet égard, il a pu être accusé, lui aussi, d’être l’arme d’un combattant sans bravoure[18]Des vétérans américains se sont ainsi opposés à ce que les opérateurs de drones soient décorés, arguant que les médailles ne devaient être décernées qu’à ceux qui prenaient des risques … Continue reading.
La mise à distance recherchée n’est pas seulement physique, elle est aussi psychologique. Au même titre qu’un tireur d’élite, l’opérateur d’un drone est encouragé à entretenir une forte distance émotionnelle avec sa cible, déshumanisant un peu plus l’acte de tuer, conformément à l’hypothèse selon laquelle plus la cible est proche, plus la répugnance à tuer est importante[19]Dave Grossman, On Killing: The Psychological Cost of Learning to Kill in War and Society, Little Brown and Company, 1995.. Si le rôle joué par la distance dans la désinhibition de la violence (en lien avec ce que Grégoire Chamayou appelle la « virtualisation de la conscience de l’homicide[20]Grégoire Chamayou, Théorie du drone…, op. cit., p. 153. ») est discuté[21]Amélie Ferey, « Des larmes de crocodile ? Culpabilité et stress post-traumatique chez les pilotes de drones armés », A contrario, vol. 2, no 29, 2019, p. 43-61., reste que la capacité unique offerte par les drones de mener une guerre loin du champ de bataille crée une asymétrie de nature à repousser les limites de la justification morale traditionnelle de la violence[22]Paul W. Kahn, “The Paradox of Riskless Warfare”, Philosophy & Public Policy Quarterly, vol. 22, no. 3, Summer 2002.. Dès lors, la seule légitimité morale d’une guerre « virtuelle » ou désincarnée repose sur la garantie que le degré de précision de la frappe désormais possible assure une discrimination effective de la cible.
L’intelligence artificielle : un voile de rationalité trompeur
Dans un tel contexte, l’intégration progressive de l’IA dans les systèmes d’armement dès la fin des années 2010 a considérablement renforcé la rhétorique de la précision en justifiant la violence par l’exactitude du ciblage. L’utilisation à grande échelle par l’armée israélienne de ces technologies, révélée par un journal d’investigation israélo-palestinien indépendant, devait ainsi permettre de réaliser des frappes de précision et donc de minimiser les pertes civiles[23]Yuval Abraham, “‘A mass assassination factory’…”, art. cit. ; Yuval Abraham, “‘Lavender’: the AI machine directing Israel’s bombing spree in Gaza”, +972 Magazine, 3 April 2024, … Continue reading. De nombreux chercheurs ont depuis répondu sans équivoque – et par la négative – à la question de savoir si les algorithmes de ciblage avaient véritablement tenu leur promesse d’un respect plus strict des principes de distinction, de précaution et de proportionnalité[24]Amélie Ferey et Laure de Roucy-Rochegonde, « De l’Ukraine à Gaza : l’Intelligence artificielle en guerre », Politique étrangère, vol. 3, n° 243, 2024.. Pourtant, les tenants de l’automatisation du processus de sélection des cibles et de leur localisation n’en finissent pas de projeter sur la guerre un voile de rationalité trompeur.
Considérée par de nombreux experts comme une rupture majeure dans la doctrine militaire[25]Laure de Roucy-Rochegonde, « L’intelligence artificielle au coeur de la guerre : une vertigineuse course aux armements », IFRI, 28 septembre 2025, … Continue reading, l’IA incarne le fantasme de l’arme absolue, c’est-à-dire d’une intelligence que l’on déléguerait progressivement aux machines. Cependant, derrière l’argument de la précision persiste une confusion entre des enjeux distincts : acuité de la frappe, étendue de son impact et identification correcte d’une cible légitime. Aussi, les campagnes aériennes menées par la coalition internationale contre l’État islamique en Irak et en Syrie à partir de 2014 ont-elles été présentées comme « les plus précises de l’Histoire » par le commandant américain de la coalition[26]Airwars, Former Coalition commander Lt Gen Townsend responds to Airwars article on Raqqa, 15 September 2017, … Continue reading, en dépit du nombre considérable de victimes civiles et de dommages collatéraux rapportés par des organisations indépendantes[27]Airwars, U.S.-led Coalition in Iraq & Syria, [no date], https://airwars.org/conflict/coalition-in-iraq-and-syria. En effet, si les progrès techniques des systèmes d’armement contemporains en termes d’acuité sont indéniables, ils ne disent rien de l’étendue des dommages qui est fonction de la charge utilisée, de la pertinence du choix des cibles ou de la chaîne décisionnelle dans son ensemble.
« Ces systèmes livrent donc des présomptions, non des certitudes. »
À cet égard, l’intégration de l’IA dans les systèmes d’aide à la décision militaire pose deux types de problèmes. Le premier concerne la qualité des données d’entraînement fournies, qui impacte directement la performance du système. Ces données n’étant pas pleinement fiables, les logiciels utilisés – comme Lavender dans le cas israélien – engendrent un risque d’erreur élevé[28]Laure de Roucy-Rochegonde et Amélie Férey, « Bombardements israéliens à Gaza : comment l’intelligence artificielle annihile les préventions éthiques », IFRI, 7 mai 2024, … Continue reading. Le deuxième problème concerne l’excès de confiance placé dans la machine. Les méthodes probabilistes désignent comme cibles potentielles des individus dont le comportement présente une similarité statistique avec une « signature » associée à une activité combattante. Ces systèmes livrent donc des présomptions, non des certitudes. Or, même lorsqu’un humain prend la décision finale, le biais de confiance conduit fréquemment à accepter les recommandations produites par la machine, sans travail de vérification préalable. En outre, la sophistication des algorithmes est parfois telle que les opérateurs ne comprennent pas toujours le raisonnement déployé par l’IA, ce qui limite encore davantage leur capacité à détecter les erreurs potentielles et à contester les préconisations.
La rhétorique à l’épreuve des faits
Si les termes exacts varient, les narratifs qui vantent des opérations militaires épargnant les civils sont une constante rhétorique utilisée par divers acteurs étatiques, y compris non occidentaux. Pour légitimer les guerres qu’ils livrent auprès de leurs opinions publiques respectives ou sur la scène internationale, Vladimir Poutine et Bachar al-Assad ont, eux aussi, nié cibler des infrastructures civiles, se posant même en défenseurs des populations[29]EUVS Disinfo, Russia only attacks military targets and infrastructure in Ukraine, [no date], … Continue reading. Bien avant eux, les puissances coloniales ont utilisé une rhétorique similaire de « pacification » pour justifier leurs invasions, l’exploitation et la violence, sous couvert de « protection » des populations autochtones.
L’éloge de la précision et de la violence aseptisée érige les guerres menées en guerres « éthiques », par opposition à la violence de l’ennemi qui serait, elle, indiscriminée et brutale. À chaque fois, il s’agit de se dire qu’on ne fait pas la guerre comme les autres. Les « autres » étant, tour à tour, les barbares, les terroristes, les extrémistes : « Israël tuerait de manière morale alors que le Hamas commettrait des atrocités[30]Aurélien Berthier, « Habsora… », art. cit. ». Pourtant, la violence infligée par les bombardements israéliens sur Gaza est telle qu’il est arrivé que les corps ou morceaux de corps, tellement méconnaissables, soient remis par les médecins aux familles en deuil dans un sac en plastique contenant des restes humains mélangés, en guise de dépouille à enterrer[31]Tareq S. Hajjaj, “The Fajr massacre: Every 70 kg bag of human remains is considered a martyr”, Mondoweiss at 20, 11 August 2024, … Continue reading.
« En 2021, Israël revendiquait avoir mené la “première guerre par l’IA” (the first AI-war) durant les onze jours de l’opération “Gardien des murs” à Gaza. »
Malgré l’existence d’une rhétorique prétendant le contraire, il y a longtemps que l’armée israélienne ne cherche plus à dissimuler son intention de causer des destructions massives dans les zones civiles à des fins stratégiques. Cette stratégie, connue sous le nom de « doctrine Dahiya » et développée pendant la guerre du Liban de 2006, promeut le recours à une force disproportionnée et écrasante contre les infrastructures civiles dans le but de contraindre la population à se retourner contre les groupes armés qui régissent le territoire où elle vit[32]Ishaan Tharoor, “The punishing military doctrine that Israel may be following in Gaza”, The Washington Post, 10 November 2023.. L’incorporation de techniques d’IA aux systèmes militaires israéliens n’est pas non plus un phénomène tout à fait récent. En 2021, Israël revendiquait avoir mené la « première guerre par l’IA » (the first AI-war) durant les onze jours de l’opération « Gardien des murs » à Gaza : « Pour la première fois, l’IA a joué un rôle clé et est devenue un multiplicateur de force dans la lutte contre l’ennemi », a déclaré un officier supérieur du corps de renseignement de l’armée israélienne[33]Anna Ahronheim, “Israel’s operation against Hamas was the world’s first AI war”, The Jerusalem Post, 27 May 2021..
Cependant, avec le choc provoqué par l’attaque du Hamas du 7 octobre, les dernières réticences ou précautions éthiques semblent s’être envolées. Le 8 octobre 2023, le journal Israel Hayom publiait un article écrit par un ancien conseiller à la sécurité nationale intitulé « Israël doit le dire clairement : l’ère des frappes chirurgicales est terminée[34]Meir Ben Shabbat, “Israel must make it clear: the era of surgical strikes is over”, Israel Hayom, 8 October 2023, … Continue reading », affirmation qui fait écho, dès le lendemain, à celle du porte-parole de l’armée israélienne Daniel Hagari : « la priorité, c’est la destruction, pas la précision[35]@mikel ayestaran on X: “‘The emphasis is on damage and not on accuracy,’ said IDF Spokesperson Daniel Hagari on Oct. 9. The army swiftly translates those declarations into actions every day in … Continue reading ». Habsora, un logiciel utilisé par les FDI, serait, selon Tsahal elle-même, une « usine à cibles[36]Laure de Roucy-Rochegonde et Amélie Férey, « L’IA au coeur de la stratégie israélienne à Gaza », The Conversation, 15 février 2024. » et l’un des six officiers du renseignement israélien cités par un magazine israélo-palestinien indépendant décrit le système comme une « usine à assassinats de masse » où « l’accent est mis sur la quantité et non sur la qualité[37]Yuval Abraham, “‘A mass assassination factory’…”, art. cit. ». Comment réconcilier, dès lors, ces déclarations avec la prétention évoquée plus haut, d’avoir établi une norme d’excellence en matière de guerre ?
La guerre avec modération
Les discours qui consistent à revendiquer, un jour, l’exercice impitoyable d’une capacité de destruction massive, et à se targuer, le lendemain, de vouloir limiter les pertes en vies humaines, cultivent l’image d’armées régulières maîtrisant les effets de la guerre. D’un côté, les performances des systèmes d’armement permettraient à la force attaquante d’atteindre sa cible tout en minimisant les risques, à la fois pour elle-même et pour la population civile vivant à proximité. De l’autre, l’automatisation partielle des processus décisionnels et l’accélération du traitement en temps réel d’une quantité massive de données rendues possibles par l’IA permettent de générer et d’engager des cibles à une vitesse incomparablement supérieure à celle de l’intelligence humaine, de façon parfaitement assumée. L’hégémonie technique en deviendrait presque un gage de retenue morale.
L’attention portée à la performance des systèmes d’armement ou d’aide à la décision contribue en outre à occulter l’intention destructrice au service de laquelle ils sont mobilisés : ce n’est plus la légitimité de l’usage de la force qui est interrogée, mais la modération avec laquelle cette force est exercée, quels qu’en soient les effets. Cependant, en nourrissant l’illusion d’une guerre « mesurée » qui épargnerait les civils, la rhétorique de la précision rend l’option militaire plus acceptable sur le plan politique et pourrait ainsi contribuer à abaisser le seuil du recours à la force.
Surtout, elle accrédite l’idée que la mort de civils serait de l’ordre de l’erreur, de l’effet secondaire, indirect ou accidentel. Comme si la souffrance et la destruction n’étaient pas des caractéristiques intrinsèques de la guerre, mais les conséquences fortuites d’un acte de souveraineté d’autant plus légitime qu’il s’appuierait sur la plus avancée des technologies.
Crédit photo : Mudassir Ali

