Invisibles

Bertrand Gaudillère
Bertrand GaudillèreBertrand Gaudillère est un des membres fondateurs du collectif item. Créée à Lyon en 2001, cette structure lui permet de travailler dans un cadre qui respecte ses engagements photographiques et ses convictions citoyennes. L’échange, le soutien et l’émulation du groupe lui permettent de réaliser et de diffuser son travail qui se concentre sur des problématiques sociales et politiques. Que ce soit en France où à l’étranger, il s’applique à questionner les notions de marge, de norme, d’intégration, d’égalité et d’acceptation. Depuis 2007 son travail interroge régulièrement la question migratoire, la grande précarité en France ou la question carcéral. Il publie régulièrement dans la presse, collabore avec des ONG et a publié plusieurs ouvrages.
La Maison Solidaire, lieu d’accueil pour des mineurs non accompagnés et des jeunes majeurs, Saint-Étienne, 1er février 2023.

C’est au cours de son parcours universitaire que Bertrand Gaudillère prend la mesure de la puissance de l’image documentaire. Durant les grèves de 1995 dans les universités, il participe à la création d’un journal. Avec une petite équipe aussi drôle que pertinente, ils font vivre un « irrégulomadaire » qui s’attache à rendre compte de l’actualité. De cette période, il garde le goût de l’information et du support imprimé autant que celui du travail en équipe et des aventures collectives.

En 2001, fort de cette expérience et inspiré par les photographes qui se sont déjà regroupés pour inventer de nouvelles formes de collaboration, il cofonde le Collectif item, lieu d’échange et d’émulation qui lui permet de respecter ses engagements photographiques et ses convictions citoyennes. Depuis, cette structure de production et de diffusion lui permet de réaliser ses projets documentaires et de les faire vivre. D’abord très actif dans la presse, il s’engage à partir de 2006 dans un travail au long cours sur la question migratoire en France. Jusqu’en 2019, son intérêt pour le sujet ne se dément pas. Il donne lieu à plusieurs projections et une exposition au festival Visa pour l’image, à la publication de l’ouvrage Des chiffres, Un visage aux éditions Libel et la participation à deux ouvrages collectifs, La France vue d’ici aux éditions de la Martinière, et Marche ou Rêve aux éditions du Collectif item. Il fait également l’objet de nombreuses publications presse et d’acquisitions dans des collections publiques.

Au détour d’une rencontre marquante avec Prison Insider, une plateforme d’information sur les prisons dans le monde, ils imaginent ensemble le projet InsideOutside, une correspondance photographique avec des détenu·e·s à travers le monde. L’ouvrage du même nom, pensé avec sa co-autrice Clara Grisot, paraîtra aux éditons Libel en novembre 2023. Autre rencontre déterminante, la Fondation Abbé-Pierre avec laquelle il construit Hab(r)iter, un travail photographique qui tente de rendre visible les conditions de vie des mal-logés, qui sont plus de 4 millions en France. Pour éclairer, un peu, la réalité de cette précarité, et à travers des portraits, des témoignages et des reportages sur les différents territoires de la région Auvergne-Rhône-Alpes, Bertrand Gaudillère aborde la question autour de trois grands axes. L’habitat refuge, les conséquences du confinement sur les ménages en situation d’habitat difficile, et la manière dont les collectifs de citoyens se mobilisent pour pallier les manquements de l’État en matière de logement. Sur ces trois volets, il est aussi rédacteur. L’écrit et la vidéo sont venus au fil des années élargir son champ de compétences. Aujourd’hui, il collabore aussi bien avec la presse qu’avec des institutions ou des organisations non gouvernementales. Et le Collectif item reste un élément moteur pour continuer à questionner en images les notions de marge, de norme, d’exclusion, d’intégration, d’égalité et d’acceptation.

Photos et légendes :
© Bertrand Gaudillère/item https://www.collectifitem.com/bertrand-gaudillere
Instagram : @bertrandgaudillere

 

Habitat refuge(s) des ménages précaires dans l’agglomération lyonnaise

J’ai rencontré ces personnes en France, à Lyon, en son centre ou à sa périphérie. Faute de réponse institutionnelle et d’accès au parc locatif privé – alors que le droit opposable au logement existe depuis 2007 –, elles ont toutes élaboré des solutions pour se mettre à l’abri. Elles et ils sont tous·tes dans des situations d’habitat refuge(s), qui peuvent parfois donner l’illusion d’un semblant de stabilité, mais qui révèlent la plus grande précarité.

J’ai mis un peu plus d’une semaine à rencontrer monsieur Y. Nous nous sommes appelés plusieurs fois, des échanges toujours cordiaux, plutôt chaleureux même, mais qui jamais ne débouchaient sur un rendez-vous. Pas plus de succès avec les SMS. Je me suis demandé s’il n’allait pas revenir sur sa décision de participer au projet, et puis finalement, après une énième tentative, il me propose de nous rencontrer à la Duchère, où sa voiture est garée. Il vient me chercher à l’arrêt de bus. Nous discutons en marchant sur la courte distance qui nous sépare du lieu où il dort. Il est grand, le visage ni souriant ni fermé. Plutôt affable, il s’excuse pour tous ces contretemps et m’explique qu’il était en formation… en plus de son boulot. Aujourd’hui dans la médiation, il voudrait se diriger vers la sécurité ou l’installation de la fibre, ce qui lui permettrait de décrocher un CDI plus facilement, « parce qu’ici, si tu n’as pas de CDI, tu n’as pas de maison ». Sa voiture, une Citroën bleu marine, un vieux modèle, est propre, ni cabossée, ni éraflée. Discrète. Pas le genre que l’on remarque sur un parking, d’autant que toutes ses affaires sont rangées dans le coffre. Rien ne dépasse. Il l’a achetée 400 euros après avoir dû quitter le studio qu’il partageait avec un ami. Elle n’est pas assurée, les papiers ne sont pas à son nom, mais il a au moins un lieu où dormir quand il en a besoin. Deux ou trois soirs par semaine, il arrive à obtenir une place auprès du 115, ou bien se paye une nuit d’hôtel pas cher dans le 7e arrondissement, mais ses 850 euros de salaire mensuel ne lui permettent pas de le faire plus souvent. Le reste du temps, c’est donc ici qu’il passe ses nuits.

La famille M. vit sous une tente depuis plusieurs mois lorsque je les rencontre. Ils ne sont pas les seuls à occuper un morceau de terrain coincé entre un haut mur et les rails du tram. Il y a trois ou quatre autres tentes, et une voiture qui abrite une famille. Monsieur M., qui me donne rendez-vous à l’arrêt «gare de Villeurbanne», me parle d’eux tout de suite en m’expliquant qu’ils ne sont pas là depuis longtemps, mais qu’ils ne sont pas bien. Que le monsieur est violent. Lui est calme. Dans son fauteuil roulant qui avance, chaotique, sur les graviers et l’herbe mouillée, il me remercie d’être là. Plusieurs fois il me dit: «Il faut faire quelque chose, c’est pas possible.» À lui comme aux autres, j’explique que la seule chose que je puisse faire, c’est témoigner de la difficulté de leur situation. Il me remercie, puis m’ouvre la tente pour me montrer que c’est ici qu’ils vivent à trois. Lui, sa femme, et leur fils de 9ans qui est à l’école au moment où je les rencontre. Il est scolarisé dans un établissement à une vingtaine de minutes d’ici. Il lui faut d’abord prendre le tram, puis marcher, mais c’est l’établissement dans lequel il a été scolarisé en arrivant à Lyon, avec des parents d’élèves qui connaissent la vulnérabilité de la famille, alors il y reste. Ils font les allers/retours pour l’accompagner. Madame M., qui vient de nous rejoindre, acquiesce, silencieuse. Elle a l’air douce. Une douceur dont on ne sait si elle est naturelle ou si elle vient plutôt de l’épuisement, ou de la résignation. Ils me montrent le matelas trempé, les sacs de couchage humides. J’imagine la pluie, la nuit, le bruit sur la toile, l’inconfort, le froid, l’attente, l’impuissance, et puis certainement la rage que l’on doit ravaler pour continuer à avancer.

Le box fait neuf mètres carrés. Il n’y a pas d’électricité. Pas d’eau non plus. La pièce baigne dans une lumière timide qui permet à peine de distinguer les deux lits sur la droite, et le poêle au fond. Il y a aussi un vieux canapé, et une petite table. Monsieur H. vit ici depuis huit mois avec sa femme et son plus jeune fils de 14 ans, pas encore scolarisé. Les deux autres, 22 et 24 ans, sont mariés et pères à leur tour. La famille est en France depuis cinq ans. Ils ont vécu à Paris, à Toulouse, à Toulon, et maintenant ils sont à Lyon. Feyzin plus exactement, dans un ancien garage squatté par une vingtaine de familles. Quand il me demande la raison des photos, je lui explique ma volonté de témoigner en images de toutes ces situations d’habitat précaire dans des lieux qui ne sont pas normalement destinés à être une maison. La voiture, par exemple. Il sourit: ils ont habité dans une voiture pendant une période, mais aujourd’hui ils n’en ont plus. Les déplacements, c’est avec le bus. Le «70», qui a son terminus juste à côté. Quelques stations jusqu’au supermarché, et un peu plus pour aller jusqu’à Lyon, où il travaille de temps en temps sur les marchés. Les courses, c’est souvent pour l’eau parce qu’ici, elle n’est pas potable. Ils ont essayé au début, mais ils ont été malades. Le robinet est dehors. Un mince filet coule en permanence. Ils l’utilisent en la faisant chauffer sur leur poêle bricolé à partir d’un vieux fût d’huile. C’est leur gazinière et leur chauffage. Ils cuisinent des pâtes, du poulet parfois, et des pommes de terre.

Je retrouve madameJ. à la gare de Lyon-Part-Dieu. Elle est assise devant les guichets. Là où d’autres attendent leur train, elle attend son heure d’embauche en fin d’après-midi. La gare est en quelque sorte son immense salle de pause. C’est là que, tous les jours, elle reste au chaud entre ses heures de ménage du matin et celles du soir. Elle travaille trente-deux heures par semaine pour une société de nettoyage. Malgré son contrat de travail, elle ne trouve pas de logement, alors elle est posée là, un sac à ses pieds, et elle attend sans se plaindre au milieu des voyageurs. Elle est venue à Lyon pour le travail parce que dans la région qu’elle a quittée, le marché de l’emploi ne lui permettait pas d’avoir une activité professionnelle. Ici, c’est plus facile, me dit-elle, et tout irait bien si elle pouvait avoir un logement! Elle a fait toutes les démarches nécessaires et, en attendant, elle appelle le 115 tous les jours. Elle me le montre sur son téléphone. Elle veut aussi me montrer ce qu’elle a dans son sac, et rit en me parlant du millefeuille qu’il contient. Elle mange ce qu’elle peut, ce qui n’est pas cher et qui ne nécessite pas de cuisson…

Mal-logés Confinés

Janvier 2020… Apparition de la Covid-19, début de pandémie… En mars, c’est le confinement. Nos vies sont comme suspendues, tout le monde est concerné. Si l’expérience est collective, le vécu est individuel. Les contraintes n’ont pas les mêmes répercussions dans la vie quotidienne quand on est mal logé…

Michel a59 ans. Il habite un cabanon sans eau ni électricité à Grignan, dans la Drôme. Le terrain lui appartient depuis1992. Il y a d’abord construit un abri pour ses chevaux, puis un cabanon. L’édifice est sommaire: quatre murs, deux petites pièces, un toit et un appentis pour y stocker du matériel. Quand, en août2020, Michel se fait expulser de son appartement pour une dette de loyer, il se replie tout naturellement sur ce petit bout de terre où vivent déjà ses oies, ses poules, ses chats et deux de ses chiens qu’il venait voir quotidiennement. Situé à moins de deux kilomètres du centre de Grignan, où il habitait jusque-là, cet abri lui permet de ne pas changer de cadre de vie et de ne pas augmenter son taux d’endettement. Il lui permet également de ne pas s’éloigner de sa fille, chez qui il va régulièrement prendre une douche. La petite bâtisse, située sur un terrain inondable, n’est pas reliée à l’eau ni à l’électricité. Michel ne comprend pas le refus de la mairie de lui accorder ce confort qui lui faciliterait pourtant tellement la vie. Les journées aussi sont difficiles pour ce maçon en invalidité depuis sa chute d’un échafaudage. Quand il en a les moyens, il achète un sac de ciment et bricole un peu, mais jamais tout seul, parce que les moellons sont désormais trop lourds pour son dos. Dans quelques jours, sa fille viendra l’aider à en empiler quelques-uns qu’ils scelleront avec le ciment que ses amis lui ont offert pour son anniversaire. Il est là, stocké dans ce qui devrait être une chambre pour son fils qui, lui, vit un peu plus loin, à Grenoble.

 

«Le confinement? C’était horrible, horrible. C’était infernal. Les petits n’avaient pas de place pour jouer, ils se bagarraient tout le temps. Avec mon mari, ça n’allait pas, on a fini par se séparer, et ma mère est décédée en avril. C’était vraiment une période très difficile. Après la mort de ma mère, j’ai lâché prise pour suivre l’école des enfants, j’ai fait une grosse dépression, et je me suis endettée en faisant des achats sur internet pour combler le manque de la disparition. C’est ce que me dit mon psy.» Le regard dans le vide, Nabila (page suivante) parle d’une voix monocorde qui traduit son épuisement. Elle a perdu quatorze kilos. Elle énumère les nombreux problèmes liés à son appartement: la plomberie défectueuse, les murs humides, la chambre de sa fille qui jouxte le local poubelle, les odeurs qui vont avec, et les souris qui deviennent envahissantes, les ordures que les voisins jettent par les fenêtres et qui viennent s’entasser juste sous les siennes, les punaises de lit qui sont arrivées pendant le confinement… «Il n’y a pas eu de bons moments, je ne souhaite à personne de vivre ça dans ces conditions, en plus j’avais peur, je respectais toutes les consignes, se laver les mains tout le temps, je mettais les habits dans la machine quand je rentrais de faire les courses. Je ne voulais plus aller à Auchan, j’ai fait les courses en bas, même si ça coûtait trop cher. C’était vraiment difficile.»

Paul habite avec sa famille sur un terrain sans toilettes dans la région de Clermont-Ferrand. « Le plus difficile, c’était de ne pas voir les petits-enfants. Ils étaient à une vingtaine de kilomètres, mais à cause des mesures sanitaires, on n’avait pas le droit d’y aller. C’était vraiment ça le plus dur. C’est important la famille pour nous, parce que c’est tout ce qu’on a. Partout ailleurs, vous pouvez nous humilier, mais ça, vous ne pouvez pas nous le prendre. Et leurs sourires, ça n’a pas de prix. » C’est ce que retient Paul du premier confinement. Il fait partie de la communauté des gens du voyage. Celle qui n’existe nulle part ailleurs que dans cette facilité de langage qui ne dit rien de la réalité complexe des « voyageurs ». L’humiliation, il la vit trop fréquemment. Il ne sait ni lire ni écrire. Il a souvent besoin de quelqu’un pour l’aider. Pour ses devis en tant qu’auto-entrepreneur, ou pour les démarches administratives. Encore plus depuis que ces dernières se font via des applications sur un smartphone. Pour contourner le problème, il se rend dans les bureaux, quand c’est encore possible. Là, il explique sa situation. La dernière fois, on lui a répondu qu’il fallait faire un courrier pour qu’on prenne en compte sa demande d’aide… alors il est reparti, résigné. Il n’est même plus en colère. Mais l’a-t-il jamais été ? C’est avec ce même calme qu’il raconte le fond de la classe et les dessins qui ont fait sa scolarité. « Des instituteurs pas méchants, mais qui ne pouvaient pas vraiment travailler avec nous, parce qu’on était là quelques jours, ou quelques semaines seulement. Après, on repartait. Nantes, St Malo… on bougeait tout le temps, alors, apprendre à lire… ».

La jeune Imen et sa famille vivent à Villeurbanne. Ils sont huit dans un appartement de 50 m2 environ. À droite en entrant, la chambre, les toilettes et la cuisine. La salle de bain, en face. Et sur la gauche, le salon qui donne sur les voies du tram. En ouvrant la fenêtre, on peut presque le toucher. J’imagine les journées de confinement, rythmées par le bruit de chacun de ses passages, à huit dans cette pièce. Ça n’a pas l’air de perturber les plus petits. M., 5 ans, dessine sans se préoccuper de ce qui se passe autour de lui. Il me montre son petit carnet, des fantômes sur plusieurs pages, le trait pas très assuré, mais l’explication claire et maline. Ils se sont habitués à l’inconfort. C’est ce que m’expliquent la mère et la plus grande des filles, Imen, 19 ans. Il y a quatre ans, lorsqu’ils sont arrivés d’Espagne, l’urgence était de trouver un toit. Ils pensaient que ce ne serait qu’une transition vers autre chose, le temps pour madame de chercher un emploi et de pouvoir louer plus grand. Aujourd’hui, elle perd espoir. Elle se sent malade psychologiquement. Elle regrette d’avoir tout sacrifié pour un rêve qui ne se réalise pas. Venir en France, c’était s’assurer que les enfants puissent faire des études et ne se retrouvent pas à leur tour dans la même situation. Ils avaient hâte de s’installer, malgré la barrière de la langue. Ils n’avaient pas imaginé les difficultés à se loger, ni le montant du loyer qu’il leur faudrait débourser pour un appartement insalubre. Quasiment 1000 euros pour un deux pièces dont la chambre est inutilisable. L’humidité suinte, couvrant les murs de moisissures. Pendant ces trop longues semaines de confinement, c’est dans le salon que se déroulait le quotidien, le seul espace sain avec l’accès à la Wifi. Ils ont dû s’inventer un quotidien qui leur permette d’avancer sans se marcher les uns sur les autres.

Ils habitent tous les deux le quartier Tarentaize, à Saint-Étienne, avec leur famille. Hishem vient de finir un CAP de paysagiste, Malek cherche une alternance dans le cadre de son bac professionnel dans la vente. Ils ont 17 ans. Ils ont passé le confinement dans l’appartement familial, un T4, avec six frères et sœurs pour Hishem, et sept pour Malek. Une promiscuité difficile à vivre durant cette période. Les chambres sont partagées et le bruit est constant. Pour Hishem, qui n’est pas très porté sur les jeux vidéo et qui ne montre pas un intérêt immodéré pour son téléphone, c’était vraiment dur. Trop dur pour ne pas sortir. « En maison je l’aurais fait le confinement, mais là, faut comprendre, c’est pas possible de tenir. D’habitude je suis toujours dehors, même mes devoirs, je viens les faire à l’association. Du coup je suis sorti et j’ai pris des amendes, 135 euros à chaque fois. Je les ai contestées, j’attends de voir. » Même discours chez Malek qui lui non plus n’a pas échappé aux PV. « J’avais besoin de sortir pour respirer, sentir le soleil, tout ça… être dehors c’est une forme de liberté. » Quand ils n’étaient pas dans les rues du quartier, ils ont regardé des films et des séries. Malek a passé des nuits entières derrière l’écran de sa « Play ». Hishem a lu un peu. Comme il n’y avait pas beaucoup de devoirs, il en a profité pour apprendre sur sa religion. Ni l’un ni l’autre n’estiment avoir raté quelque chose à cause du confinement, à part les premières périodes de stage qu’ils devaient effectuer. Ils ont juste trouvé la période longue et lente, avec l’impression que les journées n’avaient pas « le même temps ». Alors, le mois de mai a sonné comme une libération. Malek a pu retrouver sa vie d’avant tandis qu’Hishem en a profité pour se mettre au sport.

Ghizlane a 42 ans, elle est sans domicile fixe depuis trois ans à Grenoble. Entre 25 et 39 ans, Ghizlane a enchaîné les contrats de manageuse pour un grand groupe hôtelier. Maroc, Turquie, Chine… Tout se passait bien jusqu’à ce jour où, entre deux avions, elle a fait un AVC à Roissy. Hospitalisation en urgence. Rééducation. Elle doit tout réapprendre. La kiné pour marcher, l’orthophoniste pour parler, elle s’accroche. Sa cousine parisienne l’aide à sa sortie. Elle veut retourner au Maroc retrouver ses enfants gardés par sa mère, et signer un autre contrat pour ne pas être dans la précarité. Au lieu de cela, elle fait un second AVC. Son parcours de soins l’amène à Grenoble où elle subit une grosse intervention chirurgicale, mais elle ne connaît personne. Sa sortie est programmée alors que commence le premier confinement. Durant son hospitalisation elle se fait « un ami ». C’est lui qui l’hébergera. « Ça a duré trois mois, c’était pas prévu, c’était difficile, pas toujours sympa. On ne se connaissait pas vraiment, et c’était compliqué pour moi de dépendre de quelqu’un parce que je me suis toujours débrouillée toute seule avec ma mère… et puis j’étais fatiguée. J’avais toujours peur de finir dehors ! » Pendant cette période, elle fait tout pour se soigner, mais à la fin du confinement, son « ami » la met dehors. Elle est à la rue pour la première fois. « Avec la Covid, et tout ce que je devais faire pour ma santé, j’ai pas pu m’occuper des recherches pour trouver des associations comme le Local des femmes ou Point d’eau. J’ai commencé à dormir dans des parcs quand il n’y avait pas de place au 115. Quand il fait trop froid, il y a une connaissance qui m’héberge. Mais personne ne t’aide gratuitement. Parfois il abuse de moi, parfois non. »

Loger les plus exclus : quand les citoyens s’en mêlent

Ils s’appellent L’Ouvre Porte, les Vertaccueillants, Cent pour un toit, Sorosa, la Maison Solidaire, ou Jamais sans toit. Derrière ces noms, un même élan, un même engagement collectif pour pallier les manquements de l’État sur certaines questions d’accueil et d’hébergement. Chacun à leur manière, ils se mobilisent en faveur de ceux que les institutions ont fait disparaître de leurs formulaires. Association, collectif de citoyens, regroupement informel, qu’importe, ils s’adaptent, ils sont là pour défendre une cause, s’engager dans un combat, celui de mettre à l’abri celles et ceux qui n’ont pas de toit et pas vraiment de droits. Pour cela, les unes et les autres, salarié·e·s ou bénévoles, ne comptent pas leurs heures.

Pour ce qui est de l’organisation, ils ont parfois des bureaux, certains proposent des permanences, d’autres n’ont pas de locaux à proprement parler, mais naviguent d’un lieu à l’autre, une salle prêtée, un bar, le salon, ou les cuisines des militant·e·s… Qu’ils soient à Valence, Lyon, Bourg en Bresse, Grenoble, ou un peu plus haut sur le plateau du Vercors, tous et toutes proposent des réponses concrètes à des personnes laissées pour compte sur le territoire Auvergne-Rhône-Alpes. Elles et ils bricolent des solutions adaptées, rebondissent sur les refus opposés à ceux que, désormais, elles et ils vont accompagner. Souvent des personnes migrantes, quel que soit leur statut administratif, qu’elles soient mineures ou majeures. Certaines prises en charges durent depuis des années tandis qu’elles avaient été imaginées temporaires. Les dispositifs bricolés à l’intuition doivent alors se pérenniser, c’est le principe de l’accueil sans retour à la rue. Pas facile de tenir cette responsabilité sur la longueur, c’est à peu près ce que tous ceux et toutes celles qui ont accepté de prendre la parole confirment. Elles et ils parlent pour eux, mais aussi pour le collectif ou l’association dans laquelle elles et ils interviennent. Ce n’est pas la parole d’un·e représentant·e ou d’un·e leader, c’est simplement l’expression d’une réalité constatée sur le terrain. Il y a de l’épuisement, de l’usure. Une motivation qu’il est difficile de conserver intacte, quel que soit son moteur. Que la fibre militante se situe du côté de la revendication politique ou de celle, charitable, d’aider son prochain. Il y a une forme de lassitude face à la violence des situations auxquelles il faut faire face. Les mots sont difficiles à choisir pour dire sans démobiliser, témoigner sans trahir. Il s’agit de ne pas grossir le trait et de ne pas minimiser le témoignage, mais comment être juste en peu de mots ? Comment ne pas avoir besoin de retracer l’histoire de son engagement, de la naissance de l’action collective jusqu’à ses premiers résultats, ses premiers doutes aussi. Expliquer les écueils sur lesquels on achoppe, les chemins de traverse qu’il faut prendre pour arriver au but. Raconter les réussites et les joies qu’elles procurent, celles qui donnent envie de poursuivre, celles qui tiennent un peu à distance la brutalité des injustices et rappellent qu’ensemble, il reste malgré tout un champ des possibles.







Arian est arrivé en France en 2011. « J’étais mineur, j’avais quinze ans. C’est ma mère qui s’occupait des procédures pour les papiers. Et puis, à 18 ans, j’ai dû faire une demande d’asile pour moi. Au bout de trois ans, j’ai obtenu la protection subsidiaire, donc le droit de travailler. Le problème c’est qu’on vivait dans des squats, on n’avait rien, on ne savait pas comment faire pour travailler même si on avait le droit. On ne savait pas comment vivre la vie en fait. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à rencontrer des personnes de Cent pour un toit, Bernadette, Ghislaine et plein d’autres, qui m’ont aidé à faire des CV, trouver des petits boulots, des stages… et puis ils nous ont hébergés, ma mère, mes deux frères et moi pendant deux ou trois ans. Grâce à eux, j’ai pu reprendre mes études. Aujourd’hui, j’ai 27 ans, je suis étudiant, je fais un BTS gestion des PME/PMI en alternance, je vis dans un appartement avec ma copine, Noémie, qui m’a aussi beaucoup soutenu pour la poursuite de mes études. C’est une deuxième vie. Avant ça, je suis allé au lycée, j’ai passé un bac pro technicien du froid. J’ai pu le faire parce que le lycée avait décidé de m’aider en débloquant des fonds pour que je sois en internat, sinon ça aurait été compliqué. À la suite de ça, j’ai fait des petits boulots, mais sans vraiment savoir ce que je voulais faire de ma vie. Et puis surtout, il y avait le problème du logement. Soit on allait de squat en squat, soit on était hébergés par des bénévoles, mais c’était à la campagne. Je n’avais pas de permis, pas de vélo, et pas les moyens de me déplacer parce que tout était cher pour moi à l’époque. Quand on a eu l’appartement, j’ai pu être à côté d’un travail. Sans logement, je ne pense pas que j’aurais pu m’en sortir aussi vite et aussi bien. Aujourd’hui, j’y vois un peu plus clair. Je me rends compte de toutes les étapes. Les trois ans au CADA de Culoz, la demande d’asile de ma mère refusée, se retrouver à la rue du jour au lendemain, l’arrivée à Bourg-en-Bresse pour être proche de la préfecture qui s’occupait de notre dossier, le premier squat évacué par une centaine de policiers après quelques mois, négocier l’accès au camping avec la mairie, le long séjour sous une tente Décathlon premier prix. La pluie, le froid. Puis de nouveau un squat, de nouveau son évacuation. Ensuite, les hébergements successifs chez des bénévoles, chacun de notre côté. La famille séparée… ma mère en dépression… et puis finalement l’appartement de Cent pour un toit. En fait, je trouve ça aberrant cette question de logement. On nous demande de nous intégrer, de faire notre vie ici, sauf qu’on ne nous laisse pas d’endroit pour nous implanter. Comment tu veux que les enfants puissent avoir une éducation stable ? L’école, c’est compliqué quand tu vis dans un squat, tu ne vis qu’avec des gens comme toi, tu ne te fais pas vraiment d’amis en dehors… C’était difficile, tout ça, mais c’était une leçon de vie, enfin pour moi en tout cas. Ça m’a poussé à faire des études, à devenir quelqu’un et pas juste l’immigré qui « ne fout rien et qui attend tout des autres », comme on peut te renvoyer l’image. Même si c’est une image qui n’existe pas. On fait tous de notre mieux pour s’intégrer, pour avoir des papiers, pour travailler. Quand c’est vraiment compliqué, on se sent impuissant, on subit. Même quand on a des papiers, on continue d’avoir peur, de ne pas être rassuré. Aujourd’hui, je vis dans un appartement avec ma copine, mes deux frères ont été régularisés. Il y en a un qui est marié, qui a un bébé, et qui est propriétaire ! Moi, j’ai demandé la nationalité. J’ai déposé le dossier. J’attends la réponse. Ma mère, elle, est toujours en situation irrégulière et logée par Cent pour un toit. »


Les trois volets de ce travail photographique ont fait l’objet de trois livres éponymes accompagnés de textes explicatifs et d’analyse des différentes situations évoquées ici. Il est possible de les consulter, télécharger et commander gratuitement sur le site https://habriter.fr

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