Il a longtemps été considéré – de manière réductrice – que l’action humanitaire avait vocation à soigner les maux physiques des populations de pays étrangers en proie à une crise d’origine politique (conflit) ou naturelle (catastrophe), et que l’action sociale avait pour objectif de pallier les dysfonctionnements d’origine sanitaire, juridique ou économique à l’œuvre dans l’espace « domestique » d’un pays donné. Cette distinction est-elle pertinente et, surtout, conforme à la réalité et aux besoins qui se font de plus en plus ressentir dans les pays dits développés ? De même que le développement et la paix sont venus s’arrimer à l’humanitaire pour former le nexus « humanitaire-développement-paix », serait-il inconcevable d’y associer l’action sociale ? Faudrait-il y voir une inadéquate confusion des genres, ou au contraire une nécessaire extension du domaine de la solidarité ? Une inutile complexification des objectifs, fonctions et canaux de financement, ou plutôt une salutaire mise en commun des compétences et savoir-faire des uns et des autres au moment où l’humanitaire, le développement et le social sont remis en cause comme jamais auparavant ?
Autant de questions qui puisent d’abord à la confrontation des définitions. Rony Brauman définit l’action humanitaire comme « celle qui vise, pacifiquement et sans discrimination, à préserver la vie dans le respect de la dignité, à restaurer l’homme dans ses capacités de choix »[1]Rony Brauman, « L’action humanitaire », Crash, 1er mai 1994, https://msf-crash.org/fr/acteurs-et-pratiques-humanitaires/laction-humanitaire. En France, selon le Code de l’action sociale et des familles, « [l’]action sociale et médico-sociale tend à promouvoir, dans un cadre interministériel, l’autonomie et la protection des personnes, la cohésion sociale, l’exercice de la citoyenneté, à prévenir les exclusions et à en corriger les effets. Elle repose sur une évaluation continue des besoins et des attentes des membres de tous les groupes sociaux, en particulier des personnes handicapées et des personnes âgées, des personnes et des familles vulnérables, en situation de précarité ou de pauvreté, et sur la mise à leur disposition de prestations en espèces ou en nature. Elle est mise en oeuvre par l’État, les collectivités territoriales et leurs établissements publics, les organismes de sécurité sociale, les associations ainsi que par les institutions sociales et médico-sociales »[2]Article L.116-1 du Code de l’action sociale et des familles, créé par la loi no 2002-2 du 2 janvier 2002 rénovant l’action sociale et médico-sociale..
À lire ces deux définitions, on est surpris par leur apparente proximité. Assurément, il faut d’emblée noter deux faits qui sont incontestablement le signe que nous sommes face à deux champs distincts, dotés chacun de leurs propres modalités d’action : tout d’abord, l’action sociale est portée par l’État, « dans un cadre interministériel », et déléguée à différentes instances, quand l’action humanitaire – du moins celle portée par les organisations non gouvernementales (ONG) – est indépendante de l’État ; ensuite, l’humanitaire aurait vocation à « simplement » restaurer un équilibre antérieur rompu par une crise[3]Rony Brauman, « L’action humanitaire », art. cit. : « l’humanitaire n’a donc pas pour ambition de transformer une société, mais d’aider ses membres – les plus vulnérables d’entre … Continue reading, quand l’action sociale aurait pour mission de garantir la plus grande égalité possible entre les membres d’une même société. Ce serait oublier, s’agissant de ce second point en particulier, que la « crisification » de nos sociétés[4]Clara Egger et Fernando Espada, « Comprendre la crise humanitaire au temps du changement climatique », Alternatives Humanitaires, no 28, mars 2025, p. 1-5, … Continue reading est le signe d’une exacerbation et d’une globalisation des menaces contre les plus vulnérables, qui justifie sans nul doute une « mise à l’échelle » des moyens pour y répondre.
De fait, si l’on en croit par exemple la Coalition humanitaire (qui réunit les principales ONG canadiennes), « une urgence humanitaire est un événement, ou une série d’événements, qui constitue une menace sérieuse à la santé, [à] la sécurité ou [au] bien-être d’une communauté ou d’un groupe de personnes, sur une zone étendue »[5]Coalition humanitaire,« Qu’est-ce qu’une urgence humanitaire ? », https://www.coalitionhumanitaire.ca/quest-ce-quune-urgence-humanitaire. Pour les professionnels de l’urgence sociale en Europe et notamment en France, il s’agit d’une notion polysémique qui désigne « la nécessité d’intervenir immédiatement et d’apporter une réponse, dès lors qu’il s’agit d’une situation imprévue, estimée menaçante et mettant les conditions d’existence de personnes et/ou familles en péril »[6]Piu Brémond, Élisabeth Gérardin et Julia Ginestet, « En quoi l’urgence sociale interroge-t-elle les pratiques professionnelles ? », Empan, no 46, 2002, p. 129-135, … Continue reading. Ce type d’intervention obéit à trois exigences : l’immédiateté de la réponse, la proximité avec l’usager, et l’anonymat ou, tout du moins, l’inconditionnalité de l’aide.
Sous l’effet des crises humanitaires comme sociales, les objectifs de l’humanitaire et du social seraient donc de plus en plus convergents, quoique les modalités d’action des deux écosystèmes diffèrent. Voilà qui nous incite à questionner la place de l’un et de l’autre en France et ailleurs.
Si, dans les faits, action sociale et action humanitaire sont issues d’histoires bien différentes, des passerelles ont existé et perdurent entre les deux. En 1945, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, et quelques mois seulement après la naissance, en juin, de l’Organisation des Nations unies à San Francisco, la Sécurité sociale voit le jour en France, marquant l’engagement pérenne de l’État français dans la protection sociale universelle. L’action sociale française évolue au fil des décennies, avec une décentralisation des compétences de l’État entre les années 1980 et 2000, et notamment la mise en place, sous la responsabilité des communes puis des départements, des centres communaux d’action sociale, dont les missions principales sont la lutte contre l’exclusion et la pauvreté, et l’aide sociale à l’enfance, aux personnes âgées et aux personnes en situation de handicap. Depuis, trois grandes logiques fondent les politiques sociales françaises : l’assurantiel, l’assistanciel et la solidarité, qui « mettent en oeuvre diversement les principes de solidarité, de redistribution et de réduction des inégalités »[7]Wikiterritorial – CNFPT (Centre national de la fonction publique territoriale), Données générales : les principes des politiques sociales en France, 2018..
Du côté des acteurs humanitaires, l’évolution de leur présence en France est également symptomatique. Nées au début des années 1970 et devenues véritablement opérationnelles dans les années 1980, les ONG humanitaires se sont construites à l’étranger, sur les terrains de guerre et les sites de catastrophes naturelles, mais elles se tournent rapidement – quoique en ordre dispersé et non sans tâtonnements – vers leur pays d’origine. Dès 1986, Médecins du Monde ouvre à Paris le premier centre de soins gratuits pour les plus démunis, avec la volonté de le fermer dans les six mois. L’objectif de cette ouverture était alors d’alerter les pouvoirs publics sur la question des populations en situation de précarité afin d’obtenir l’accès inconditionnel aux soins pour tous. Quarante ans plus tard, la « Mission France » reste la plus importante de l’organisation. De son côté, Médecins Sans Frontières ouvre en 1987 son premier programme dans l’Hexagone, axé sur la fourniture de soins aux plus précaires. En 1996, elle ouvre un projet d’accueil social et de soutien juridique aux personnes étrangères et, en 2017, un centre d’accueil pour les mineurs non accompagnés à Pantin et un autre dans le camp de la Linière à Grande-Synthe. Si l’engagement concret de Médecins sans Frontières en France n’a pas été sans débats au sein de l’ONG[8]Lire l’article de Michael Neuman, notamment ses développements sur la place, fort discutée en interne, de la Mission France de MSF : « Médecins Sans Frontières – France : les tensions liées … Continue reading, les actions qu’elle y a développées perdurent, notamment à Paris, sur le littoral nord et à Marseille, souvent sur une base bénévole. Bien d’autres ONG, d’abord engagées à l’étranger, s’investissent sur le territoire national, où elles répondent à des problématiques bien plus sociales que proprement humanitaires. Quant à la Croix-Rouge française – qui occupe une place singulière puisqu’elle est statutairement « auxiliaire des pouvoirs publics » –, elle intervient dans des domaines similaires (accès aux soins, épidémies, catastrophes, violences fondées sur le genre, protection de l’enfance, etc.), à l’étranger, en France métropolitaine ainsi que dans les territoires d’outre-mer, soit dans des contextes extrêmement hétérogènes. Enfin, n’oublions pas que la pandémie de la Covid-19 a conduit en 2020 certaines de ces organisations humanitaires à s’investir sur le territoire français, aux côtés des acteurs du travail social, notamment en mettant à disposition leur expertise en matière d’épidémies et de biosécurité. À noter que nombre de ces actions développées à la faveur de la crise sanitaire du Covid se poursuivent aujourd’hui – signe incontestable que les compétences propres aux acteurs humanitaires ont aussi leur utilité dans un contexte domestique.
Il faut dire que si les politiques publiques ont globalement permis de faire baisser la pauvreté en France jusqu’en 2002, nous assistons depuis plus de vingt ans à une forte recrudescence de la pauvreté, de la précarité et du sans-abrisme. Les chiffres publiés par les associations françaises et les agences des Nations unies sont sans appel[9]Fondation pour le Logement des Défavorisés, Médecins du Monde, Collectif Les Morts de la Rue, Utopia 56, Fédération des acteurs de la Solidarité, Coordination Nationale Jeunes Exilé·es En … Continue reading. Ainsi, l’irruption des ONG sur le territoire français pourrait être d’abord et avant tout le symptôme d’un désengagement de l’État sur des questions pourtant cruciales (accès au logement, à l’alimentation et à la santé).
Alors, faut-il aujourd’hui renforcer le rapprochement entre acteurs de l’humanitaire et du social ? Dans la mesure où un pays comme la France – mais elle n’est pas seule dans ce cas – est amené à gérer des problématiques nées sur son territoire mais aussi à l’étranger, les modes d’intervention des uns et des autres doivent-ils pouvoir se fondre, au moins partiellement ? On observe en effet que les standards humanitaires internationaux sont de plus en plus applicables aux pays dits « riches ». Or, en France et en Europe, face aux besoins fondamentaux qui, souvent, recoupent ceux, toujours croissants, de pays plus lointains (logement, sécurité alimentaire, accès à l’eau, à l’hygiène et à l’assainissement, santé physique et mentale, protection, etc.), les travailleurs sociaux se trouvent régulièrement démunis faute de dispositifs adéquatement calibrés.
Des réponses pertinentes sont développées à l’international par les ONG humanitaires, et sont pour certaines déjà déployées en France ; d’autres solutions sont aussi mises en place, portées par d’autres acteurs, et s’appuient sur les principes, normes et standards humanitaires.
Les crises sont souvent propices à l’innovation sociale. Elles obligent à s’affranchir d’un modèle inopérant et dépassé, et à créer de nouvelles formes de réponses qui seront ensuite institutionnalisées. Ainsi, la crise sociale actuelle, qui conduit à la non-satisfaction des besoins vitaux d’un nombre toujours plus élevé de personnes, génère des réactions et des recherches de solutions innovantes pour pallier cette problématique.
En ce sens, et sans qu’il s’agisse d’une stratégie délibérée des acteurs concernés, qui préféreraient ne pas avoir à intervenir, les actions engagées représentent une solution face à une crise à laquelle ni l’État, ni le marché, ni le secteur associatif « classique » ne répondent. La grille proposée par l’approche institutionnaliste[10]Jérôme Blanc et Marie Fare, « Les monnaies sociales en tant que dispositifs innovants : une évaluation », Innovations, no 38, 2012, p. 67-84, … Continue reading de l’innovation sociale (importance des finalités, ancrage local, critique du modèle dominant, logiques partenariales autour d’un projet fédérateur, émergence de règles et de formes novatrices) permet de caractériser les actions qui s’y rapportent.
À l’heure où le social manque cruellement de moyens en France et où l’humanitaire est attaqué de toutes parts à l’international, un rapprochement entre les deux écosystèmes a non seulement la potentialité de les renforcer l’un et l’autre, mais aussi de mettre en lumière leurs richesses respectives. Une telle démarche s’inscrirait également dans une logique plus vaste, souvent invoquée ces derniers mois : celle d’unir ONG humanitaires, ONG de défense des droits humains et aussi ONG environnementales pour qu’elles pèsent de tout leur poids face aux tendances lourdes – aussi bien politiques qu’économiques – qui s’affirment. À l’inverse, il est vrai que d’autres voix militent pour que chacun reste « dans sa ligne de nage », au motif de sauvegarder des modèles économiques déjà fragilisés ou de maintenir les spécificités de chacun.
C’est tout l’enjeu de ce numéro que de questionner la pertinence d’une telle démarche de rapprochement. Dans l’article d’ouverture, Johanna Baché et Véronique de Geoffroy, du Groupe URD, relèvent à juste titre que les acteurs du travail social continuent d’être confrontés à des situations d’urgence durable de plus en plus extrêmes, et qu’ils ne sont bien souvent pas en mesure de les gérer de façon optimale faute de formation et de moyens adéquats. Elles rappellent que les ONG humanitaires ont des savoir-faire en matière de préparation et de gestion de crise, dont la mobilisation peut être légitimée par l’ampleur des besoins, la désorganisation des dispositifs publics, voire, dans certains cas, l’absence de volonté politique. Cependant, elles montrent aussi avec pertinence que cette démarche présente des risques, notamment celui de cautionner des politiques publiques démissionnaires et de se substituer à l’État, ou encore celui d’imposer une logique de l’urgence au détriment d’une culture de l’action sociale durable et, partant, de contribuer à une normalisation de situations qui ne devraient pas exister dans un tel contexte. Elles abordent aussi la question de l’engagement politique des solidarités citoyennes, appelant à défendre « ensemble un horizon de droits », et celle du devenir de l’humanitaire quand il s’ancre durablement dans un espace politique.
Pour Terre des Hommes, Maria Bray et Lourdes Carrasco Colom apportent un regard critique sur la façon dont les systèmes de pouvoir, et notamment les réminiscences coloniales et raciales, influencent les personnes concernées. Elles proposent une intéressante analyse de cette problématique sous l’angle des actions menées dans le domaine de la santé mentale et du soutien psychosocial (SMSPS), qu’elles présentent comme un espace de convergence, un pont entre le travail social et l’aide humanitaire. Les autrices notent que les programmes humanitaires de SMSPS « intègre[nt] des perspectives d’équité, transculturelles, fondées sur les droits et axées sur le relèvement, facilitant le passage de l’intervention d’urgence à court terme aux processus de long terme que sont la réinsertion sociale, la guérison collective et le relèvement » – signe d’une coexistence possible entre l’action sociale et la réponse d’urgence pour peu qu’une réflexion éthique et une approche « décoloniale » soient développées.
Véga Levaillant, quant à elle, rend compte de l’expérience de Médecins Sans Frontières (MSF) dans le champ social en France, à travers l’ouverture d’un accueil de jour pour mineurs non accompagnés. Le dispositif a progressivement intégré le travail social à ses activités, ne le considérant plus uniquement comme un levier d’accès aux soins, mais comme un soin à part entière. Le cheminement de MSF ouvre des perspectives sur la manière dont les approches humanitaire et sociale peuvent dialoguer, s’hybrider et s’enrichir mutuellement pour mieux répondre aux besoins d’un public jeune, isolé et extrêmement vulnérable.
Enfin, pour clore ce dossier – mais certainement pas le débat –, Florian Hautevelle, Claire d’Hennezel et Frédéric Meunier présentent un exemple concret de « réponse de protection humanitaire » déployée par une coalition d’acteurs de la société civile à l’échelle d’une métropole française, en l’occurrence Lyon. Le lien avec les collectivités, leur soutien au développement de solutions s’affranchissant en partie d’un modèle inopérant, sont finement détaillés. Les relations avec le secteur social en général, et avec les associations de droit commun en particulier, ainsi que la place de l’État sont également décrites en détail. Cette expérimentation in vivo répond factuellement à la question qui constituait le fil rouge de notre problématique : qui, des acteurs de l’urgence sociale ou de l’humanitaire, peut ou doit agir, et pour faire quoi, quand un groupe de personnes est en danger ? La réponse en actes valide assez largement l’hypothèse qui était la nôtre au lancement de ce numéro : les acteurs du social et de l’humanitaire ont encore beaucoup à se dire et à faire ensemble.

