Les coupes budgétaires, les fermetures de programmes et la lente dégradation des infrastructures numériques initiées depuis le début de 2025 ne remettent pas seulement en cause l’action humanitaire : elles aboutissent aussi à la destruction des archives, données et documents qui portent l’histoire du secteur et contribuent à sa redevabilité. Une nouvelle initiative mondiale vise à déterminer ce qui a déjà été perdu et ce qui peut encore être sauvé.
Le secteur humanitaire perd la mémoire. Au début de l’année 2025, le principal site web de l’USAID, y compris ses archives, bases de données, évaluations de programmes et rapports opérationnels, a été mis hors ligne. Les comptes de messagerie du personnel de l’agence ont été désactivés, les systèmes internes verrouillés. Ce n’était pas l’œuvre de pirates informatiques hostiles, ni la conséquence d’une catastrophe exogène. C’était le résultat d’une décision politique, mise en œuvre avec une efficacité brutale tout entière contenue dans le simple acte de débrancher un serveur.
Des groupes de chercheurs, d’archivistes et d’anciens employés ont réussi à sauver une partie des dossiers de l’USAID. Mais de nombreuses ressources essentielles, comme le Development Experience Clearinghouse, qui contenait environ 200 000 documents témoignant des actions mises en œuvre pour plusieurs milliards de dollars de dépenses d’aide, restent inaccessibles.
L’histoire des archives d’USAID est visible, connue. Mais dans l’ensemble du secteur humanitaire, une version plus discrète et plus diffuse de cette même crise se déroule chaque jour, et elle touche sans doute plus durement les organisations nationales et locales.
À mesure que le système humanitaire se contracte, les organisations ferment leurs bureaux, licencient du personnel et réduisent leurs budgets. Ce faisant, leurs archives disparaissent avec elles. Il ne s’agit pas seulement de dossiers et de fichiers, mais aussi de la mémoire institutionnelle intangible qui réside dans la manière dont une organisation concevait son propre travail : les ensembles de données suivant les épidémies, les rapports d’évaluation documentant ce qui a fonctionné et ce qui a échoué, les chaînes d’e-mails retraçant comment des décisions capitales ont été prises. Tout cela risque de disparaître, si ce n’est pas déjà le cas.
Et souvent, cette disparition n’est pas due à un acte intentionnel, mais à des mécanismes plus banals de négligence institutionnelle : une page web mise hors ligne, un abonnement qui expire, ou même un disque dur emballé et oublié dans une armoire dont plus personne n’a la clé. L’effacement prend de nombreuses formes.
Sauver des vies, préserver des fichiers
Le contexte actuel de financement rend cette crise de la mémoire particulièrement aiguë. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires a averti que les données concernant les populations touchées par les crises sont les plus à risque de disparaitre. Et cela s’explique bien.
En premier lieu, de nombreuses organisations humanitaires ne disposent pas de pratiques d’archivage adéquates. Les documents numériques se trouvent souvent sur des disques partagés, des ordinateurs portables personnels et des documents imprimés classés dans des registres susceptibles d’être jetés au prochain déménagement. Les petites associations, les organisations non gouvernementales (ONG) nationales, les instituts de recherche locaux et les groupes communautaires sont particulièrement exposés au risque de disparaître sans laisser de traces.
La fragilité des documents numériques aggrave le problème. Contrairement au papier, qui se dégrade lentement et de manière visible, les documents numériques peuvent devenir inaccessibles à tout moment ‑ en raison de l’obsolescence de leur format, de la corruption des supports de stockage, de la perte d’un mot de passe ou simplement de l’expiration d’un abonnement à un serveur externe.
La préservation numérique est une discipline à part entière, que très peu d’organisations humanitaires ont la capacité ou les ressources de mobiliser. Dans un système où chaque ligne budgétaire doit être justifiée face à l’impératif de sauver des vies, il est difficile d’arguer de la nécessaire présence d’un spécialiste de la préservation des données. La terrible ironie, bien sûr, est que les vies qui seront sauvées demain dépendent souvent des fichiers qui sont préservés aujourd’hui.
Leçons perdues
L’expression « leçons apprises » apparaît dans un grand nombre de documents humanitaires. C’est l’une de ces phrases qui a été répétée si souvent qu’elle en a perdu en grande partie son sens, au point de devenir une incantation bureaucratique. Mais les leçons, pour être mieux retenues, nécessitent un enregistrement. Elles exigent que quelqu’un, quelque part, ait consigné par écrit ce qui s’est passé, ce qui a mal tourné, ce qui a fonctionné malgré les difficultés, et que cet enregistrement existe encore lorsque la prochaine crise frappera. Sans archives, il n’y a pas de leçons. Il n’y a qu’une répétition sans fin.
Comprendre l’ampleur de la disparition
Beaucoup de celles et ceux qui lisent ces lignes ont sans aucun doute le sentiment de la perte qui est en train de se produire. Pourtant, nous ne disposons d’aucune mesure précise de son ampleur. Et avant de pouvoir parler de ce qu’il faut sauver, ou de la manière de le sauver, nous avons besoin d’une carte de ce qui est en train de disparaître, et des endroits où se concentrent les menaces particulières.
Nous participons à une nouvelle initiative de recherche, le projet Humanitarian Archive Emergency (HAE), qui tente de combler cette lacune, dirigé par Bertrand Taithe et financé par les fondations Wellcome et Leverhulme. Le projet est coordonné par le Humanitarian and Conflict Response Institute de l’université de Manchester et soutenu par Elrha, l’IDS et Key Aid. Il rassemble une coalition de parties prenantes et d’experts au sein d’un comité de pilotage composé d’archivistes, de chercheurs et de praticiens. Cette enquête mondiale constitue notre première étape. Nous invitons toute personne travaillant dans le secteur humanitaire ou dans des domaines connexes à recenser les archives, les documents et les ensembles de données menacés, endommagés ou déjà perdus.
L’enquête ‑ disponible en anglais, français, espagnol et arabe – représente une démarche de recensement, une première tentative pour cerner les contours de l’ ampleur de la crise des données qui, jusqu’à présent, a surtout fait l’objet de discussions aussi anecdotiques qu’alarmistes.
Combien d’organisations ont perdu l’accès à leurs propres documents au cours des deux dernières années ? Combien d’ensembles de données reposent sur des infrastructures numériques qui pourraient disparaître le mois prochain ? Combien d’archives n’existent que parce qu’une seule personne, dans son bureau, les a mises en sécurité ?
Il ne s’agit pas là de questions de recherche abstraites. Pour un secteur qui se veut fondé sur des données factuelles, ces questions devraient revêtir un caractère existentiel. Chaque décision de programmation, chaque allocation de financements, chaque mécanisme de responsabilisation, chaque exercice d’analyse des enseignements tirés dépend de l’accès aux archives de ce qui a été fait auparavant. Lorsque ces archives disparaissent, le secteur ne se contente pas de gaspiller son histoire, il perd la capacité d’en tirer des enseignements.
Archives humanitaires d’urgence
Le projet HAE est conçu pour agir sur deux fronts. Le premier ‑ l’enquête, désormais ouverte – vise à produire une cartographie de ce qui existe, de ce qui est menacé et des facteurs de risque les plus pressants. Les résultats alimenteront une série d’études de cas sur la vulnérabilité et une série de rencontres régionales réunissant des praticiens, des archivistes et des chercheurs des Amériques, d’Afrique de l’Ouest, de l’Est, du Moyen-Orient et de la région Asie-Pacifique.
La seconde phase consistera à élaborer une proposition de cadre éthique pour hiérarchiser la préservation, un système de triage en somme, permettant de décider que sauver lorsqu’il est impossible de tout sauver. L’archivage humanitaire a surtout profité aux organisations du Nord, alors que celles du Sud, plus proches des communautés, voient souvent leurs documents négligés. Quelles archives comptent ? Quels documents sont sauvés ? Quelle voix devrait être entendue à l’avenir ?
L’enquête est ouverte. Si vous travaillez dans le secteur humanitaire ‑ ou dans un domaine connexe ‑ et que vous avez connaissance d’archives, de base de données ou de documents menacés, faites-nous en part.
Crédit photo : CICR