Entretien avec Bertrand Bréqueville : « À aucun moment de son histoire l’humanitaire institutionnalisé ne s’est construit en opposition au capitalisme »

Bertrand Bréqueville
Bertrand BréquevilleDiplômé de l’École supérieure des ingénieurs géomètres et topographes, Bertrand Bréqueville s’est rapidement engagé dans l’action humanitaire. Dès 1999, à l’âge de 24 ans, il rejoint Action contre la Faim en Albanie. Son parcours de terrain se poursuit principalement en Afghanistan et en Haïti. Il est aujourd’hui chargé de recrutement chez Médecins du Monde après y avoir été, de 2009 à 2020, le responsable opérationnel de plusieurs programmes dans différents pays du continent africain. Soucieux d’extraire les débats d’un certain conformisme, il se tourne vers l’écriture pour partager ses réflexions sur l’humanitaire. En 2021, Bertrand publie L’humanitaire sous l’emprise du néolibéralisme aux Éditions Charles Léopold Mayer. Son dernier ouvrage, L’humanitaire à l’épreuve de l’impérialisme, a paru aux Éditions Critiques en 2024. (Biographie mise à jour en novembre 2024)

capitalisme bréquevilleDans son troisième essai, Contre-histoire de l’humanitaire, Bertrand Bréqueville pro­longe la réflexion critique amorcée dans L’Humanitaire sous l’emprise du néolibéra­lisme (2021) et L’Humanitaire à l’épreuve de l’impérialisme (2024). Et défend une thèse radicale : l’humanitaire institutionnalisé est devenu une idéologie au service du capitalisme. Entretien avec l’auteur, rencontré le 25 novembre dernier à la faveur d’une présentation de son ouvrage à Médecins du Monde – France.


Boris Martin – Dans ton dernier livre, si je le résume très succinctement, tu affirmes que « l’humanitaire institutionnalisé » – et tu nous expliqueras ce que cela recouvre – est porteur d’une idéologie de classe au service du système capitaliste, celui-là même que tu estimes être le principal responsable des crises humanitaires. Avant que tu ne développes ta thèse, j’aimerais savoir comment tu situes ce livre par rapport aux deux précédents. En somme, quelle évolution s’exprime au fil de cette « trilogie », et quelle plus-value ce nouveau livre apporte à cette problématique, dont tu creuses clairement le sillon ?

Bertrand Bréqueville – Il y a en effet une suite logique dans ces trois ouvrages, au fil desquels j’ai cherché à analyser l’humanitaire dans son rapport au capitalisme. Dans mon premier livre[1]Bertrand Bréqueville (préface de Boris Martin), L’Humanitaire sous l’emprise du néolibéralisme, Éditions Charles Léopold Mayer, 2021, désormais librement téléchargeable : … Continue reading – que tu m’as fait le plaisir de préfacer –, je l’ai fait sous cet angle particulier du capitalisme qu’est le néolibéralisme. Dans mon deuxième livre[2]Bertrand Bréqueville, L’Humanitaire à l’épreuve de l’impérialisme, Éditions Critiques, 2024. , j’ai élargi le spectre en abordant la question de l’impérialisme – qui est une constante du système capitaliste. Et puis, avec ce troisième livre, j’ai voulu approfondir encore la question et examiner le lien historique qu’il pourrait y avoir entre l’humanitaire et le capitalisme. Cet « humanitaire institutionnalisé » dont je parle, c’est l’humanitaire visible, celui que les médias nous donnent à voir. C’est un humanitaire qui a ses icônes historiques, de Grotius à Henry Dunant ; qui a aujourd’hui ses figures tutélaires, dont la parole est scrutée – je pense notamment à quelqu’un comme Rony Brauman – ; et qui mobilise aussi tout un imaginaire. C’est un humanitaire qui s’incarne dans un système, dans des organisations – que ce soit le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, les agences de l’Organisation des Nations unies ou, bien évidemment, les organisations non gouvernementales. C’est un humanitaire qui s’appuie sur une force de travail salariée à travers le monde – quand j’ai écrit le livre, il y a environ un an et demi, on parlait de plus de 600 000 travailleurs et travailleuses humanitaires dans le monde, mais il y a fort à parier que les chiffres ont baissé du fait de la crise actuelle. C’est un humanitaire qui mobilise des financements institutionnels pour mettre en oeuvre ses programmes. C’est un humanitaire qui revendique un certain nombre de principes, notamment l’humanité, l’impartialité, l’indépendance et la neutralité, et qui, fort de son attachement à ces prin­cipes, se donne en quelque sorte un rôle prescripteur, à savoir qu’il s’arroge assez souvent le droit de décider de ce qui, selon lui, relève ou non de l’humanitaire. C’est un humanitaire qui s’est énormément professionnalisé au fil du temps et qui se caractérise aujourd’hui par de hauts niveaux de bureaucratisation, de standardisation et de normativisme. Enfin, c’est un humanitaire qui, à mon sens, a un certain problème avec la démocratie, que ce soit en son sein ou vis-à-vis de l’extérieur. L’une des caractéristiques de cet humanitaire institutionnalisé, c’est en effet d’écarter, de marginaliser et, progressivement, d’invisibi­liser d’autres formes d’humanitaire plus informelles, mais aussi peut-être plus engagées politiquement. Alors, tu me diras, pourquoi une « contre-histoire de l’humanitaire » ?

Tout d’abord parce que la question du sens à donner à l’histoire est primordiale. Et sur ce point-là, je suis en phase avec le philosophe Jacques Rancière, qui voit dans l’histoire une dimension collective et considère qu’elle doit nous aider à comprendre le temps long ainsi que les structures économiques et matérielles. Or, ce qu’on constate quand on regarde l’historiographie classique de l’humanitaire, c’est qu’elle tend à voir dans certains événements historiques des ruptures, et à leur donner une valeur explicative qu’ils n’ont pas toujours. Pêle-mêle, on peut penser à la bataille de Solférino de 1859, qui débouchera sur la création du Comité international de la Croix-Rouge en 1863 et sur la toute première Convention de Genève en 1864. On peut penser à la guerre du Biafra, entre 1967 et 1970, qui débouchera sur la création de Médecins Sans Frontières en 1971. On peut penser à la famine en Éthiopie en 1984 et 1985, qui marquera le début de la très grande médiatisation de l’humanitaire, ou encore au génocide des Tutsis au Rwanda en 1994, dont l’une des principales conséquences tangibles pour le secteur sera la poursuite et l’accélération de sa professionnalisation.

Pour tragiques qu’ils soient, ces événements alimentent une mythologie de l’humani­taire plus qu’ils n’aident réellement à comprendre sa fonction historique au gré des évo­lutions des systèmes de pensée. Il m’a donc semblé intéressant de porter un nouveau regard sur l’histoire de l’humanitaire, en abordant des aspects méconnus ou négligés par l’historiographie officielle. En me lançant dans ces travaux, que j’espère novateurs, je me suis notamment appuyé sur la méthodologie qu’a utilisée le philosophe italien Domenico Losurdo pour écrire sa Contre-histoire du libéralisme[3]Domenico Losurdo, Contre-histoire du libéralisme, La Découverte, 2014 (pour la traduction française, 1re édition en Italie, 2006).. Lui-même s’est penché sur les travaux des principaux penseurs libéraux des siècles passés, mais aussi, et peut-être surtout, sur leurs faits et agissements en les replaçant dans le contexte de leur époque. Écrire une « contre-histoire de l’humanitaire », ce n’est pas à mes yeux réécrire stricto sensu l’histoire de l’humanitaire, mais plutôt l’énoncer après en avoir précisé l’objet. C’est renoncer à m’inspirer d’une pensée humanitaire abstraite dans ce qu’elle pourrait avoir de beau, de pur, de désirable ou d’idéal, pour regarder l’humanitaire en tant que fait social majeur, en tant que système institué et donc institutionnalisé.

B. M. – Mais s’il y a, selon toi, un humanitaire institutionnalisé, qu’est-ce que « l’humanitaire non institutionnalisé » ?

B. B. – Je parlerais plus d’un « humanitaire informel ». Je pense par exemple aux expé­riences de la solidarité internationale antifasciste pendant la guerre civile espagnole. Donc c’est un humanitaire qui résiste à l’institutionnalisation. C’est aussi un humanitaire qui peut être plus engagé politiquement. C’est un humanitaire qui prend position, en quelque sorte. Or l’institutionnalisation est un piège qui guette potentiellement tout fait social d’envergure dès lors qu’il est reconnu par l’opinion publique et, à fortiori, par la puissance publique. L’institutionnalisation de l’humanitaire est le résultat de deux tendances apparemment distinctes. La première, inéluctable, voit se créer une distance entre un humanitaire pur, idéal en quelque sorte, et l’humanitaire tel qu’on peut l’observer dans les faits. La deuxième, c’est l’enrôlement de cet humanitaire-là dans la logique capitaliste. Mais ces deux tendances ne sont pas si distinctes que cela, puisque à aucun moment de son histoire l’humanitaire institutionnalisé ne s’est construit en opposition au capitalisme. Pour éviter tout procès d’intention, je ne dis pas qu’existe un agent conscient du capitalisme derrière chaque travailleur ou chaque travailleuse humanitaire. Je suis même persuadé qu’au sein de la communauté des quelque 600 000 travailleurs et travailleuses humanitaires dans le monde, on compte des anticapitalistes sincères et convaincus. Je ne suis donc pas en train de porter un jugement moral, mais d’établir un constat et de dénoncer une réalité historiquement observée. Certes, on pourra me rétorquer que si cet humanitaire-là ne s’est pas construit en opposition au capitalisme, cela tombe très bien puisqu’il n’a pas vocation à le faire. C’est vrai sur le papier, mais la réalité n’ayant pas, à mes yeux, vocation à matérialiser nos idéaux, on ne saurait juger l’humanitaire réellement existant selon les critères d’un humanitaire pur ou idéal, autrement dit totalement apolitique, neutre et indépendant.

Pourtant, une vision matérialiste de l’histoire de l’humanitaire doit nous inciter à nous pencher sur la manière dont l’humanitaire institutionnalisé s’est comporté vis-à-vis de chacune des formes successives prises par le capitalisme. Et ce qu’on observe, c’est que des personnages clés de l’humanitaire, à des moments clés de son histoire, ont contribué à l’ancrage de l’idée humanitaire dans la matrice intellectuelle du capitalisme. Autrement dit, le fait que l’humanitaire institutionnalisé soit au service du capitalisme, comme je l’affirme, est la conséquence d’une institutionnalisation à laquelle l’humanitaire, pour différentes raisons et à différents moments de son histoire, n’a pas pu, su ou voulu résister.

B. M. – Il y a peut-être deux façons de voir la trajectoire historique de l’humanitaire : soit il est une composante du système capitaliste, jusque dans sa dimension néoli­bérale – c’est a priori ta position –, soit l’humanitaire a une histoire indépendante, à tout le moins parallèle – et ce serait plutôt la mienne. J’aimerais bien que tu précises ton propos, notamment au sujet du mot « enrôlement » que tu as utilisé. Car si l’humanitaire est « enrôlé », c’est qu’il n’est pas un élément constitutif de ce capitalisme ou de ce néolibéralisme.

B. B. – C’est peut-être là que nos positions divergent en effet ! Je ne pense pas que l’histoire de l’humanitaire institutionnalisé soit totalement autonome vis-à-vis du capi­talisme. Pour préciser mon propos, il me faut remonter à très loin. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait dans ce livre puisque, quand j’ai commencé à l’écrire, je me suis demandé à quel moment placer les débuts de cette contre-histoire. Je suis alors parti de notre époque actuelle et, de fil en aiguille, je suis remonté jusqu’en 1625 pour y rencontrer Hugo Grotius, ce juriste hollandais du xviie siècle souvent mis sur un piédestal par certains humanitaires. Certains se rappelleront peut-être que, en France, durant les années 2010, une revue en ligne portait son nom. Grotius est souvent présenté comme l’un des ins­pirateurs du droit international d’une manière générale, et plus particulièrement du droit international humanitaire. C’est en partie vrai, mais je pense que s’en tenir à cela, c’est rater l’essentiel. En 1625, Grotius a écrit un ouvrage absolument colossal, intitulé De jure belli ac pacis, soit « Sur les lois de la guerre et de la paix ». En lisant ce livre, on réalise qu’avant d’être un penseur de l’humanitaire ou du droit international humani­taire, Grotius est surtout un penseur de la théorie de la guerre juste. Si tu m’y autorises, j’aimerais dire quelques mots sur cette théorie : d’abord, Grotius ne condamne pas moralement la guerre, considérant qu’elle est malheureusement inévitable ; ensuite, il ne fait pas de distinction entre les individus et les États, si bien que ces derniers peuvent acquérir des droits au même titre que les individus ; enfin, il ne fait pas de distinction entre le droit naturel et le droit positif. En reliant la guerre à l’état de nature, il relie le droit de la guerre au droit naturel et élabore sa théorie de la guerre juste qu’il est selon lui légitime de mener dans certains cas : pour la défense des personnes et des biens, pour le recouvrement de créances, et en représailles à des violations contre « le droit des gens », c’est-à-dire l’ancêtre des droits humains. Pour être valable, la guerre juste doit être déclarée par une autorité souveraine, en l’occurrence les États.

Là où cela devient contestable, c’est que Grotius considère d’une part que la guerre juste peut être menée à des fins préventives pour la défense des biens ou des per­sonnes, et d’autre part qu’elle peut être déclenchée même si les menaces émergent dans d’autres pays, ce qui fait aussi de lui l’un des premiers penseurs du droit d’ingérence. Certes, il est également l’un des premiers à établir une distinction entre combattants et non-combattants, et à préconiser des limitations de la guerre aux strictes nécessités militaires, ce qu’il appelle les « temperamenta belli », une forme de tempérance dans la guerre qui préfigure d’une certaine manière ce qu’on appellera beaucoup plus tard le jus in bello, le droit international humanitaire. Mais ces temperamenta belli ne valent que pour la guerre juste, si bien que, selon moi, Grotius établit une relation quasi gémellaire entre l’humanitaire et la guerre, relation qui est aujourd’hui largement impensée. Et ce concept de guerre juste a traversé les âges, puisqu’on a eu les « interventions d’huma­nité » au XIXe siècle, le droit d’ingérence humanitaire au xxe siècle – même si le lien avec la théorie de Grotius est peut-être un peu plus discutable –, puis, durant les années 2010, la responsabilité de protéger, que la plupart des ONG humanitaires ont défendu mordicus.

B. M. – Rassure-moi, Grotius ne parlait pas encore d’humanitaire ?

B. B. – Non, en effet, le terme n’existait pas à l’époque. Il faudra attendre Lamartine pour le voir apparaître. Mais tu soulèves un point intéressant, car écrire l’histoire – ou une contre-histoire – de l’humanitaire implique de situer le début de cette histoire. Si on a une vision à courte vue, on peut le situer quelques décennies en arrière, notamment au moment de la création du sans-frontiérisme[4]Et si on veut le raccrocher à l’invention du mot « humanitaire » par Lamartine, il faut alors remonter presque deux siècles plus tôt, en 1835 [NDLR].. Mais il est aussi possible de voir dans le fait humanitaire ce qu’on appelle un fait historique proleptique, c’est-à-dire qui existe avant même que le terme pour le désigner ait été forgé. Je pense aux travaux de l’historienne Silvia Salvatici qui, en évoquant le tremblement de terre survenu à Lisbonne en 1755, situe l’un des points de départ de l’humanitaire moderne puisqu’elle considère que, dans les réponses alors apportées par certains pays (comme l’Angleterre) ou dans la manière dont le royaume du Portugal lui-même avait organisé les secours, on retrouve déjà certains des éléments des opérations humanitaires d’aujourd’hui.

B. M. – Lisbonne, c’est l’illustration par une catastrophe dite naturelle. Je trouve­rais intéressant que tu évoques la bataille de Solférino pour revenir au lien avec le capitalisme. Cet épisode quasi mythologique de l’humanitaire voit apparaître un homme, Henry Dunant, qui suit Napoléon III en Italie pour affaires en vue d’obtenir des terres en Algérie, et qui découvre l’horreur du champ de bataille…

B. B. – Avant d’arriver à Solférino, peut-être faut-il remonter quelques années aupara­vant, au milieu du xixe siècle, alors que l’Europe connaît une période de grande agitation politique et sociale. Et la Suisse ne fait pas exception. En 1846 y éclate ce qu’on a appelé à l’époque la « révolution radicale », qui aura pour conséquence de mettre de côté, au moins temporairement, l’élite bourgeoise et protestante de Genève dont sont issues les familles Dunant et Moynier qui, quelques années plus tard, vont créer le CICR. Au moment de la révolution radicale, Henry Dunant et Gustave Moynier ont respectivement 18 et 20 ans. Ils vivent cette révolution comme un véritable affront à leur classe sociale, comme un déclassement, aussi, qui va nourrir chez eux des envies de revanche. L’élite bourgeoise genevoise déchue se réoriente alors vers les affaires, le négoce, la banque ou l’éducation. Comme tu l’as rappelé, Henry Dunant choisit le domaine de la banque et des affaires. Et effectivement, c’est presque par hasard qu’il se retrouve témoin en 1859 des atrocités de la bataille de Solférino, puisque, comme tu l’as dit, il voulait avant tout ren­contrer Napoléon III pour arranger ses petites affaires en Algérie, alors colonie française.

B. M. – Est-ce suffisant pour établir un lien entre humanitaire et capitalisme ?

B. B. – Non, en effet, le raccourci serait trop rapide. Ceci étant, à son retour de Solférino, Henry Dunant élabore avec Gustave Moynier un plan d’action qui aboutira à la création du CICR en 1863 ; mais avant ils doivent bien sûr chercher des financements pour leur projet. Et dans la manière qu’a Dunant de le vendre, on peut déceler une vision assez utilitariste puisque, selon lui, la création de comités ou de sociétés de secours – qui viendraient directement en aide aux soldats blessés sur le champ de bataille – permet­trait d’arrêter de verser des pensions d’invalidité ad vitam aeternam et donc de faire des économies. Je t’accorde que cela peut paraître encore un peu léger pour établir le lien avec le capitalisme. Alors pensons à la création même du CICR et à la signature de la première Convention de Genève, qui, selon moi, dénotent un lien avec le colonialisme. En cette fin de XIXe siècle, on est en effet en pleine expansion coloniale, et la première Convention de Genève va recevoir un accueil extrêmement favorable de la plupart des pays d’Europe, qui voient un intérêt à ce que les guerres se déroulant sur le sol européen apparaissent « plus humaines » que celles qui se dérouleraient dans d’autres lieux de la planète : puisque la supposée supériorité morale de l’Europe est mise en avant dans l’« aventure » coloniale, le fait que les guerres européennes apparaissent comme « humanisées » devient un argument en faveur de la colonisation. L’autrice qui résume le mieux cela, c’est Irène Hermann, historienne du CICR, que je cite : « Curieusement, ce qui fera décisivement pencher la balance en faveur de la Convention de Genève est la délimitation géographique des guerres nationalistes. Par définition ou presque, ces conflits se produisent essentiellement entre pays, voire provinces se considérant comme civilisées. En d’autres termes, ils se déroulent surtout sur le sol européen. Or, si cette circonstance participe du climat d’inquiétude générale, elle implique aussi qu’une partie du globe, vue comme barbare ou archaïque, est susceptible d’assister aux dissensions entre États dits avancés. Et c’est sans doute ce double élément qui explique l’abnégation des gouvernements, subitement disposés à renier leurs prérogatives et leur souveraineté pour adhérer à des principes humanitaires. Ainsi, si leur acceptation est paradoxalement liée à l’affirmation des nationalismes, elle est plus étrangement encore encouragée par le colonialisme »[5]Irène Herrmann, L’Humanitaire en questions. Réflexions autour de l’histoire du Comité international
de la Croix-Rouge, Les Éditions du Cerf, 2018, p. 38-39.
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B. M. – Alors, précisément, continuons un peu de reparcourir cette « géographie historique » de l’humanitaire et les moments iconiques que tu as cités, en dehors de Solférino. Il y a eu ensuite le Biafra, l’Éthiopie, le Rwanda, disais-tu. Et puisque tu as cité Rony Brauman, on peut dire qu’il a « cassé » la mythologie du Biafra et de la fondation de Médecins Sans Frontières. De même, au moment de la famine en Éthiopie, il n’était pas encore auteur, mais président de MSF, et il a dénoncé fermement l’exploitation de la crise par le gouvernement éthiopien de l’époque. Sur ces conflits contemporains quoique anciens, comment est-ce que tu situes un auteur comme Rony Brauman ?

B. B. – Ta question n’est pas simple. Certes, Brauman est revenu sur ce mythe, même si celui-ci demeure quand même assez tenace aujourd’hui. Et malgré ce que Brauman peut en dire, je pense que MSF continue de surfer sur ce mythe. Ce qui est intéressant dans la création du sans-frontiérisme, c’est qu’on a là un mouvement qui a voulu se présenter en rupture avec l’humanitaire dunantiste… tout en reprenant les principes humanitaires de la Croix-Rouge – ceux-ci ont été formalisés en 1965, six ans avant la création de MSF. Donc, pour moi, le sans-frontiérisme est davantage un renouvellement de la pensée dunantiste qu’une tentative de dépassement. S’agissant de l’Éthiopie, même si tu me fais un peu passer du coq-à-l’âne, il faut rappeler qu’à l’époque, MSF accuse le régime du Derg, donc le pouvoir éthiopien, d’organiser cette famine, et surtout des déportations massives de population du Nord – là où sévissait la famine – vers les fermes collectives du Sud. Et c’est vrai que MSF se retrouve presque seule à dénoncer tout cela – elle sera d’ailleurs expulsée. Reste que, et je l’explique dans le livre, même si ce mouvement de déportations de population est un fait historique absolument indéniable, il y avait aussi, dans la démarche de MSF, un bon fond d’anticommunisme, le régime du Derg se réclamant du socialisme. D’ailleurs, au même moment, le Soudan voisin aussi était touché par une famine sévère et une guerre civile avec des déplace­ments de population, mais, pour le coup, on n’a pas entendu MSF. Il faut dire que ceux qui détenaient le pouvoir à Khartoum n’étaient pas communistes…

B. M. – Alors arrêtons-nous un peu sur cet « humanitaire anticommuniste », puisque les « French Doctors » se sont encore plus illustrés et fait connaître en Afghanistan, qu’il s’agisse de Solidarités International, de Médecins du Monde ou de MSF, encore. Est-ce que le fait que des structures interviennent dans des conflits où, derrière, il y a un agent communiste ou l’Union soviétique suffit à en faire des alliés du système libéral, voire du système néolibéral et impérialiste ?

B. B. – Pour répondre à ta question, il me faut remonter plus loin que les exemples que tu mentionnes, puisque ce que j’appelle « l’humanitaire anticommuniste » commence, selon moi, dès la révolution russe de 1917. À l’époque, il existe une structure, l’Ame­rican Relief Association, qui a été créée de toutes pièces par les États-Unis pendant la Première Guerre mondiale, avec à sa tête un certain Herbert Hoover, un républicain ayant fait fortune qui deviendra plus tard le 31e président des États-Unis. Après la guerre, il organise des distributions alimentaires massives dans la jeune URSS tout en assumant et revendiquant son anticommunisme. Son objectif est d’instrumentaliser ces distributions alimentaires pour montrer l’impéritie supposée du gouvernement bolchevique, mais sans se le mettre à dos pour ne pas se faire exclure. On assiste à une deuxième vague d’« humanitaire anticommuniste » dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, avec trois ONG étasuniennes – CARE, Catholic Relief Services et World Vision International – qui seront utilisées par Washington pour servir ses intérêts géo­politiques pendant la guerre froide. Durant la guerre du Vietnam, par exemple, Catholic Relief Services fait le choix de n’intervenir qu’auprès des populations dont sont issues les milices supplétives de l’armée sud-vietnamienne de Saïgon. Il y avait donc un parti pris absolument assumé, preuve qu’on était assez loin de l’humanitaire neutre et apo­litique revendiqué par certains et certaines.

B. M. – On pourrait faire le lien avec l’USAID, cette agence créée par Kennedy en 1961 pour contrer le communisme et qui est au centre de l’actualité humanitaire ces temps-ci… À la lumière de cette crise très actuelle et de ton travail d’analyse basé sur l’histoire de cet humanitaire institutionnalisé, quelles perspectives vois-tu pour le système humanitaire ?

B. B. – À vrai dire, je suis assez pessimiste. Dans mon livre, j’en arrive à la conclusion que cet humanitaire institutionnalisé a toujours suivi les évolutions du capitalisme, et qu’une fois que ce processus d’institutionnalisation est aussi avancé, comme c’est le cas aujourd’hui, il est extrêmement compliqué d’en sortir ou de faire machine arrière. Au mieux, les ONG qui en ont la capacité parviendront à freiner ce processus d’insti­tutionnalisation, mais cela passera par des choix économiques et opérationnels assez drastiques. Depuis quelques années, certains auteurs considèrent qu’on serait peut-être en train de sortir du néolibéralisme pour entrer dans une nouvelle phase du capita­lisme. Arnaud Orain parle du « capitalisme de la finitude », et Claude Vaillancourt d’un « après-néolibéralisme » sans pour autant lui donner un nom. Pour ma part, s’il advient ce qu’on pourrait appeler un « post-néolibéralisme », je crains que le système huma­nitaire suive le mouvement, et qu’après avoir eu un humanitaire colonialiste, puis un humanitaire anticommuniste, puis un humanitaire néolibéral, on assiste à la naissance d’un humanitaire post-néolibéral. Voici deux exemples très concrets pour illustrer mon propos. Dès le lendemain de la deuxième élection de Trump, et sans qu’on sache si elles ont été dans l’autocensure ou si elles ont anticipé les demandes de la future adminis­tration, des ONG étatsuniennes comme Mercy Corps ou Relief International retiraient de leur site internet toute référence au changement climatique et aux questions de genre. Un autre élément assez inquiétant est ce qui se passe à Gaza : le 6 août 2025, une réunion organisée autour de la Gaza Humanitarian Foundation par les autorités israé­liennes et le gouvernement étasunien – réunion qui aurait dû rester secrète, mais dont l’existence a été révélée par le journal en ligne The New Humanitarian[6]Eric Reidy and Will Worley, “Outcry as aid sector risks normalising the Gaza Humanitarian Foundation”, The New Humanitarian, 20 August 2025, … Continue reading – rassemblait plusieurs ONG étasuniennes, dont InterAction, qui assure la coordination des ONG amé­ricaines. J’ignore quelles ont pu être les motivations des unes et des autres à participer, tout comme la teneur des échanges, mais cela m’a rappelé un vieux proverbe : « Quand on dîne avec le diable, il vaut mieux avoir une longue cuillère. » Or je ne suis pas cer­tain que toutes les ONG humanitaires aient ce luxe dans la période qui est en train de s’ouvrir. Et considérant leur niveau de dépendance financière, je crains que beaucoup d’entre elles n’aient malheureusement d’autre choix que de suivre le mouvement.

Propos recueillis par Boris Martin

Rédacteur en chef

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References

References
1 Bertrand Bréqueville (préface de Boris Martin), L’Humanitaire sous l’emprise du néolibéralisme, Éditions Charles Léopold Mayer, 2021, désormais librement téléchargeable : https://docs.eclm.fr/pdf_ livre/413LHumanitarismeSousLEmpriseDuNeoliberalisme.pdf
2 Bertrand Bréqueville, L’Humanitaire à l’épreuve de l’impérialisme, Éditions Critiques, 2024.
3 Domenico Losurdo, Contre-histoire du libéralisme, La Découverte, 2014 (pour la traduction française, 1re édition en Italie, 2006).
4 Et si on veut le raccrocher à l’invention du mot « humanitaire » par Lamartine, il faut alors remonter presque deux siècles plus tôt, en 1835 [NDLR].
5 Irène Herrmann, L’Humanitaire en questions. Réflexions autour de l’histoire du Comité international
de la Croix-Rouge, Les Éditions du Cerf, 2018, p. 38-39.
6 Eric Reidy and Will Worley, “Outcry as aid sector risks normalising the Gaza Humanitarian Foundation”, The New Humanitarian, 20 August 2025, https://www.thenewhumanitarian.org/news/2025/08/20/outcry-aid-sectorrisks-normalising-gaza-humanitarian-foundation-ghf-palestine

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