Après avoir constitué un des éléments centraux de l’action humanitaire – particulièrement celle conduite par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et les Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge des pays belligérants ou neutres – durant les Première et Seconde Guerres mondiales, le thème des « prisonniers de guerre » (PG) est devenu un continent quasi-oublié après 1945[1]Voir l’article « Les prisonniers de guerre : angle mort des conflits de haute intensité ? », dans le dossier de notre revue intitulé « Droit international humanitaire : le grand retour… … Continue reading. Il est vrai que si la conflictualité armée n’a jamais totalement disparu depuis, elle s’est essentiellement inscrite durant les sept décennies suivantes dans une dimension intraétatique, à l’exception notable des guerres israélo-arabes, Iran-Irak ou Éthiopie-Érythrée.
Pourtant, même dans les luttes de guérillas, de libération anticoloniale ou diverses insurrections armées, des combattants ont toujours été capturés. Cependant, leur sort était relégué en arrière-plan. Trois raisons principales l’expliquent. D’abord, la protection des populations civiles est devenue l’axe majeur des programmes humanitaires en situation de guerre. Ensuite, le degré de mobilisation des opinions publiques sur le sujet est demeuré limité, soit parce que la liberté d’expression des familles des captifs était réduite ou cantonnée aux pays de rattachement des prisonniers, soit parce que, au contraire, elles n’étaient pas audibles dans les sociétés concernées. Enfin, le statut protecteur prévu par le droit international humanitaire pour les combattants capturés leur a été fréquemment dénié.
Depuis 2022 – avec la guerre Russie-Ukraine, dont la durée excède désormais celle de 1914-1918, et la montée des conflits de haute intensité entre États –, la cause des PG devrait toutefois revenir au premier plan des agendas des organisations humanitaires dans un proche avenir. Non seulement quant à leur sort en détention, mais aussi en ce qui concerne la question toujours complexe et instrumentalisée de leur libération, ainsi que de leur rapatriement après la cessation des hostilités.
Un travail pionnier
Raison de plus pour s’intéresser aux antécédents historiques en la matière, à commencer par le traitement du sujet – qui a concerné plusieurs millions d’individus – dans les années 1918-1922. À cet égard, le travail pionnier de l’historienne japonaise Hazuki Tate que les Presses universitaires de Rennes viennent de publier constitue déjà une référence incontournable. De prime abord, la nationalité de l’autrice pourrait surprendre les lecteurs de la revue. Ce serait méconnaître la qualité de la recherche en sciences humaines et sociales dans les universités nipponnes, souvent vues uniquement – et à tort – sous l’angle de leurs succès en sciences dures. On ignore aussi souvent en Europe que l’empire du Soleil-Levant a participé au premier conflit du siècle aux côtés des Alliés[2]Ce qui lui permit d’occuper les archipels de l’empire colonial allemand dans le Pacifique, les Mariannes notamment. Et d’y installer – dans l’entre-deux-guerres – des bases aéronavales, … Continue reading.
Ensuite, l’originalité de l’ouvrage tient à ce qu’il est issu d’une thèse soutenue dans le cadre d’un partenariat franco-japonais, entre l’EHESS et l’université Keiō à Tokyo. Mais aussi à son écriture directe en français, ce dont il faut féliciter l’autrice.
Découpé en huit chapitres, le livre passe d’abord en revue la captivité de masse de soldats des armées belligérantes durant le conflit, avec plusieurs rappels utiles. On apprend ainsi que l’immense majorité des prisonniers – à l’exception des officiers et des soldats inaptes au travail – contribuait aux économies de guerre, de chaque côté des lignes de front. Ainsi en France, 400 000 PG allemands travaillaient sur le territoire au moment de l’armistice du 11 novembre. Tandis qu’en Allemagne, en 1917, 95 % des captifs y étaient astreints (p. 36). Pour un nombre conséquent d’entre eux, si cela permettait une amélioration de leurs conditions quotidiennes de vie (par rapport à l’internement permanent dans les camps de détention et à l’inactivité subséquente), cela revenait tout simplement à du travail forcé. Autrement dit, il s’agissait d’une servitude supplémentaire imposée aux internés.
De fait, en France comme au Royaume-Uni, ce qui reste de la mémoire collective sur le sujet ne concerne que les PG du théâtre d’opérations occidental. Qu’il suffise de penser aux cinq tentatives d’évasion (vaines) du futur Général de Gaulle, alors capitaine, après sa capture en 1916 à Verdun. Ou au film culte de Jean Renoir La Grande Illusion en 1937. Or, les combats sur le front oriental avaient engendré un nombre encore plus considérable de captifs. Au moment de la conclusion du traité de Brest-Litovsk en mars 1918 entre la Russie bolchevique, l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, 1,5 million de soldats russes étaient détenus en Allemagne et 1,3 million sur le territoire de son allié. Tandis que la Russie retenait plus de 2 millions d’Austro-Hongrois, près de 250 000 Allemands et 50 000 Turcs (p. 49).
L’historienne s’attache ensuite à l’analyse des premiers mois suivant l’Armistice et aux différences de traitement ayant surgi entre les ex-belligérants quant aux modalités des délais de libération et de retour chez eux des PG : d’un côté l’exigence par les puissances alliées victorieuses d’un rapatriement rapide des leurs ; de l’autre le maintien en captivité des PG des vaincus, à commencer par les ressortissants allemands. En France, Clémenceau bloquera longtemps leur rapatriement pour des motifs politiques, diplomatiques et économiques.
L’optique française était double : utiliser les prisonniers comme moyen de pression sur les négociateurs allemands lors des pourparlers de paix de Versailles ; et s’en servir en guise de première forme des réparations de guerre. Ce qui conduisit à leur redéploiement dans les anciennes régions occupées du nord et de l’est de la France, afin de procéder aux travaux initiaux de déblaiement et de reconstruction. Ce qui n’allait pas de soi, et provoqua de vives critiques. Ainsi le secrétaire d’État, Robert Lansing – un des principaux négociateurs pour les États-Unis du Traité de Versailles – utilisera-t-il les qualificatifs de « travail forcé » et même de « nouvel esclavage » pour dénoncer cette pratique. La France finira par y renoncer une fois l’accord de paix finalisé[3]Le rapatriement des prisonniers allemands détenus en France ne commencera ainsi qu’à partir de janvier 1920. Soit quatorze mois après l’Armistice….
Quant à la question des prisonniers russes en Allemagne – après la prise de pouvoir en Russie du parti bolchevique –, elle donne lieu à des développements forts intéressants. Tate présente plusieurs phases liées notamment à des choix divergents sur le rapatriement obligatoire ou non dans la nouvelle Union soviétique de nombre de PG russes réticents à rejoindre le nouvel État (p. 59-60).
Entre humanitaire et politique : une question prise en étau
De manière générale, et dans un premier temps, le rapatriement est étroitement contrôlé par les États, sous la responsabilité des militaires, avec la création d’une sous-commission dédiée au sein de la Commission interalliée permanente de l’Armistice (CIPA), installée en Belgique à Spa (p. 56). Le rôle des organisations humanitaires – dont le CICR – est alors marginal. Quant aux prisonniers russes, toujours, leur destin sort vite du cadre militaire pour entrer dans le registre du politique. La condition de ceux dont la nationalité s’est trouvée modifiée avec la sortie de la guerre (en raison de l’effondrement des empires austro-hongrois, tsariste et ottoman) devient elle aussi un objet politique (indépendance de la Pologne, des pays baltes, naissance de la Tchécoslovaquie…).
Une des caractéristiques de la problématique des rapatriements, déjà présente durant le conflit, va s’affirmer davantage après la fin des hostilités : l’antagonisme entre une approche purement humanitaire du sujet et son instrumentalisation par les autorités politiques et militaires. Le livre évoque à maintes reprises comment la seconde prend souvent le pas sur la première.
Dans les premiers mois post-11 novembre, le CICR et le reste du Mouvement Croix- Rouge s’interrogent d’ailleurs sur la poursuite ou non de leur travail humanitaire (p. 83 à 87). Le CICR, auréolé par la création dès les premières semaines du conflit de l’Agence internationale des prisonniers de guerre (AIPG) et les multiples missions de ses délégués dans les camps (souvent assorties d’une aide matérielle et sanitaire), connaît une crise identitaire. Il se cherche un nouveau positionnement, d’autant qu’il se trouve confronté à l’activisme de grandes Croix-Rouge nationales, à commencer par celle des États-Unis « dont l’action de secours » durant la Grande Guerre et « l’envergure matérielle [ne sont] pas comparable[s] à celle du CICR » (p. 84). Cela débouchera sur la création, en mai 1919, de la Ligue des sociétés de la Croix-Rouge, qui deviendra plus tard la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. La volonté du CICR de s’impliquer dans le rapatriement des PG résulte ainsi d’une combinaison entre l’humanitaire et l’institutionnel, avec le souci de l’avenir de l’organisation. Elle le conduira à retrouver progressivement un rôle majeur (chap. IV, V et VII).
En parallèle, les enjeux s’internationalisent, en raison de la situation particulière de certains groupes de PG. Il en va ainsi des Allemands, toujours détenus en Sibérie au début de 1920, dont la situation en termes sanitaires, alimentaires et d’hébergement est catastrophique, particulièrement du fait de la guerre civile. Alors que rien dans ses statuts ne le prévoyait, la toute nouvelle Société des Nations en profitera pour entrer graduellement en scène et devenir un acteur incontournable. Cela passera notamment par la désignation quelques mois seulement après sa naissance (en avril 1920) de l’explorateur et homme d’État norvégien Fridtjof Nansen en qualité de haut-commissaire pour le Rapatriement des prisonniers[4]C’est le même Nansen qui deviendra ensuite le premier haut-commissaire aux Réfugiés, et créateur du fameux « passeport » portant son nom et destiné aux apatrides. (p. 215-216)[5]L’historienne n’aborde pas le cas des quelque 5 000 PG allemands internés au Japon, d’ailleurs traités remarquablement (contrairement à ce qu’il advient aux prisonniers alliés durant la … Continue reading.
Rentrer chez soi…
Dans ce contexte aussi complexe que chaotique, l’autrice traite avec beaucoup de finesse la manière dont, à partir de l’année 1921, le sujet va par paliers successifs, mais finalement assez brefs, être clos. La raison principale tient à ce que, trois ans après la fin du conflit, « la notion du prisonnier de guerre devient de plus en plus floue, non seulement du point de vue théorique, mais aussi dans la réalité […]. Certains États capteurs n’appellent plus leurs captifs “prisonniers de guerre”, mais simplement “anciens prisonniers” ou “internés”. Certains d’entre eux ne sont même plus retenus dans des camps » (p. 285).
L’autrice conclut que « par rapport à d’autres crises humanitaires survenues pendant l’entre-deux-guerres, la question des prisonniers de guerre et leur rapatriement est l’une des rares […] dont les contours sont suffisamment définis et qui se résout conformément au souhait de la majorité des prisonniers : retourner chez eux… » (p. 329).
Certes, on peut regretter que Tate n’évoque pas un autre phénomène marquant de la période : l’internement massif de civils des zones occupées par les belligérants, particulièrement du côté allemand, alors que plus de 800 000 civils ont connu la captivité durant tout ou partie de la période 1914-1920[6]L’Allemagne et les Empires centraux à eux seuls en détiendront plus de 400 000. Particulièrement en raison des déportations massives de civils des territoires occupés de France et de Belgique … Continue reading. Il est vrai que ce n’était pas là son sujet, centré sur les PG. Peut-être cette question représentera-t-elle une occasion d’évoquer ces aspects encore plus méconnus du premier conflit mondial dans un prochain travail de recherche, avec le même accent mis sur les modalités de libération et de rapatriement ?
Quoiqu’il en soit, et loin d’être réservé à un public restreint d’historiens, ce livre remarquablement documenté et fort bien écrit, dans un style agréable, devrait intéresser aussi bien des chercheurs d’autres disciplines que des spécialistes de l’humanitaire, ainsi que des praticiens du secteur. Ils y trouveront matière à comparaison et à réflexion avec des situations contemporaines sur des terrains de crise. Et celles auxquelles ils risquent d’être confrontés dans un avenir plus ou moins proche.
