Hélène Salsi Chargée de mission au sein du département Mère-Enfant de la Fondation Mérieux (Lyon, France)

Fidèle partenaire de la revue Alternatives Humanitaires depuis ses débuts, la Fondation Mérieux s’associe à notre dossier « Sortir de l’enfance icône : une exigence éthique et opérationnelle ». Hélène Salsi nous explique les stratégies que la fondation met en œuvre pour donner à l’enfant un rôle central dans le combat de l’accès à la santé pour tous.

Dans sa lutte historique contre les maladies infectieuses, la Fondation Mérieux a toujours veillé à porter un regard humain sur les grands enjeux de partage de la connaissance scientifique et de l’accès au diagnostic médical. Vouloir améliorer cette accessibilité amène inévitablement à cette question : quelles actions convient-il de mettre en place pour créer le lien entre les instances détentrices des solutions de santé et les populations les plus vulnérables ?

Ce défi est d’autant plus complexe que les contextes dans lesquels s’ancre ce combat sont marqués par des situations de guerre ou d’extrême pauvreté. Les conflits intergroupes et la compétition pour des ressources rares conduisent à un environnement social où l’accès à des services de santé de qualité devient très difficile. Dans ces contextes, l’enfant a traditionnellement été au cœur de campagnes de communication le réduisant au statut de victime, voire de martyr. Pourtant, l’enfance recèle de précieuses ressources, et la fondation entend bien mettre en avant la source de résilience incontournable qu’elle représente pour l’amélioration de l’accès à la santé.

Les enfants sont porteurs de connaissances. Très souvent, c’est par leur intermédiaire que les parents s’adaptent au changement, apprennent de nouvelles pratiques, de nouvelles langues… Leur impartialité dans les conflits confère aux enfants une position privilégiée vis-à-vis des adultes qui se prêtent naturellement à leur écoute. Ils représentent ainsi un pont solide entre, d’une part, les espaces de socialisation où sont véhiculés les bonnes pratiques d’hygiène et les services de santé (écoles, centres de santé, centres médico-sociaux…) et, d’autre part, le foyer, espace de vie, où intervient le recours à ces pratiques.

La Fondation Mérieux a créé un département Mère-Enfant à part entière et peut, à travers celui-ci, focaliser ses actions sur l’accès à la santé pour tous en suivant cette même logique : s’adresser en priorité au couple Mère-Enfant et élargir ensuite à la sphère de la famille et des communautés. La particularité des projets mis en œuvre réside dans l’intégration d’un aspect social dans chaque action à visée médicale. Les enfants y jouent un rôle central en faisant le lien entre, d’une part, les pratiques de soins et de diagnostic préconisées par les institutions de santé décentralisées et, d’autre part, les pratiques familiales. Pour valoriser et faciliter au mieux cette approche, le département Mère-Enfant fonde sa méthodologie d’action sur le rôle d’ambassadeur de la santé que peut jouer chaque enfant, et met en œuvre des actions de renforcement des espaces de socialisation fréquentés par les mères et les enfants.

Élever l’enfant au rang d’ambassadeur de la santé au niveau de sa communauté

L’accès à la santé pour tous passe d’abord par la connaissance des services de santé mis à disposition par les autorités sanitaires publiques. Or, les contextes d’extrême pauvreté ou de crise humanitaire éloignent les populations de ces services en les contraignant au choix de la survie plutôt qu’au recours à des soins médicaux payants.

Pourtant, des programmes nationaux de lutte contre les maladies infectieuses proposent, par exemple, des tests de dépistage gratuits. En avoir connaissance et savoir que ces tests sont disponibles dans les centres de santé de base peut dans certains cas suffire pour éviter de succomber aux maladies.

Ensuite, l’isolement géographique induit par l’absence de routes et de moyens de locomotion peut nuire à une connaissance éclairée de toutes les pratiques médicales existantes. En milieu communautaire, le premier recours aux soins se situe majoritairement au niveau de la médecine traditionnelle, parfois au détriment d’une prise en charge efficiente du patient. Il est important d’avoir conscience de ces risques et de savoir que d’autres méthodes existent. Ainsi, les campagnes de sensibilisation constituent à plusieurs titres une première étape nécessaire dans l’émergence d’une prise de conscience des enjeux de santé.

Par ailleurs, les enfants connaissent un développement cognitif rapide avec la construction de nombreuses connexions neuronales. De la naissance jusqu’à la puberté, les connexions sont d’une immense plasticité et favorisent l’intégration rapide de nouvelles informations ainsi que l’adaptation au changement. Comme le décrit le médecin et psychiatre Maria Montessori[1]Brigitte Ekert, La pédagogie Montessori, Eyrolles, 2017., l’enfant dispose de différentes périodes sensibles qui favorisent différents apprentissages (mémoire, langage, comportement social, créativité, perception…). C’est pourquoi les enfants sont des interlocuteurs privilégiés pour la transmission de nouvelles pratiques.

À Madagascar, la Fondation Mérieux a ainsi mis en place un programme d’éducation à la santé, dans lequel les enfants jouent un rôle d’ambassadeur de la santé. En effet, Madagascar est à la fois touchée par une situation d’extrême pauvreté (deux enfants sur trois en sont victimes, selon les résultats d’une étude réalisée par le gouvernement malgache, en collaboration avec l’Unicef[2]Dr. Sebastian Silva-Leander, « Les privations multiples des enfants à Madagascar », UNICEF Madagascar, note d’information n° 2020.01, octobre 2020, … Continue reading), et par une crise humanitaire dans le Grand Sud provoquant une situation de grave famine.

Dans ce contexte, la Fondation a choisi de développer des actions d’éducation à la santé en déployant, depuis 2020, des kits de sensibilisation dans les zones urbaines et périurbaines de la région de Tananarive et de sa périphérie. Dès cette année 2022, ces kits seront distribués dans des zones plus isolées, notamment dans certaines régions du sud de la « Grande Île ».

L’objectif du programme est de sensibiliser les communautés aux bonnes pratiques de santé et d’hygiène en abordant cinq grandes thématiques : WASH (eau, assainissement et hygiène – Water, Sanitation and Hygiene en anglais), la nutrition, les maladies infectieuses, la santé reproductive des adolescents et les addictions. Ces thématiques peuvent être complémentaires les unes des autres et prennent en charge les enjeux de santé en combinant savoirs médicaux, attitudes et pratiques quotidiennes.

Le contenu des messages, qui s’inscrit dans le programme scolaire national, est développé en collaboration avec les ministères locaux, à partir des recommandations internationales transmises par les Objectifs de développement durable et autres organismes internationaux (Unicef, Organisation mondiale de la Santé, etc.). Les enfants sont les premières cibles de ces ateliers de sensibilisation. Les supports sont ainsi adaptés pour être ludiques et proposent d’apprendre en s’amusant.

Ils sont déployés en majorité dans les établissements scolaires, allant du primaire jusqu’au lycée. Des maisons de la jeunesse ou des associations locales intègrent également le programme, ce qui permet de toucher des jeunes moins scolarisés ou en situation de plus grande vulnérabilité. Avant chaque animation, une équipe malgache de la Fondation Mérieux basée sur le terrain se charge de former des formateurs qui, à leur tour, formeront les animateurs répartis dans les différentes structures cibles.

Des messages clés tels que : « Se laver régulièrement les mains au savon » ; « Utiliser des latrines propres » ; « Avoir une alimentation variée pendant la grossesse et l’allaitement pour lutter contre la malnutrition » ; « Consulter dès les premiers signes de diarrhée ou vomissements  » visent à amener un changement de comportement de l’enfant, répercuté ensuite au niveau du foyer. Ces messages simples permettent d’avoir un impact sur le quotidien des familles, et les informent sur les services de santé disponibles dans leur pays. Ainsi, savoir que la diarrhée peut être un symptôme du paludisme et que celui-ci peut être traité dans des centres de santé de base permettra de faciliter le recours à des solutions de santé proposées par les autorités sanitaires.

L’environnement direct des enfants comme levier d’un impact à plus large échelle

Outre la grande capacité d’adaptation des enfants qui en fait des acteurs privilégiés dans le changement des comportements, l’environnement avec lequel ils interagissent maximise l’impact de ces actions.

En effet, c’est parce que les enfants fréquentent les établissements scolaires que des campagnes de sensibilisation structurées et régulières peuvent être organisées. De plus, l’école offre des espaces favorisant la mise en pratique immédiate des messages transmis aux enfants.

Ainsi, grâce au kit WASH : l’installation de stations de lavage de main dans les écoles permet aux élèves de prendre l’habitude de se laver les mains avant d’aller en classe, de purifier l’eau, d’utiliser des latrines propres… Par ailleurs, les activités de jardinage prévues dans les écoles permettent la mise en application de la culture du moringa, une plante facile à faire pousser chez soi et qui permet de réduire les risques de malnutrition chez les femmes allaitantes. Enfin, à l’école, les liens qu’entretiennent les camarades de classe entre eux peuvent mettre en lumière certaines dérives quotidiennes quant aux relations affectives. Cette problématique est abordée à travers le kit de la santé reproductive des adolescents, qui vise à apporter des connaissances en matière d’éducation sexuelle et de prévention contre les infections sexuellement transmissibles.

Depuis 2020, le déploiement des kits d’éducation à la santé a touché près de 700 établissements scolaires, soit environ 200 000 enfants et jeunes. Ce sont autant de familles sensibilisées qui pourront reproduire au niveau du foyer les bons réflexes acquis par ces jeunes. À l’échelle des communautés, l’impact en devient observable avec notamment la réduction des taux de prévalence et d’incidence des maladies infectieuses, ou encore des taux de malnutrition maternelle et infantile.

À compter de cette année 2022, le programme s’étendra aux régions du sud marquées par la famine. Il reposera sur la même méthodologie de déploiement et s’appuiera sur un réseau d’écoles mettant à disposition des cantines scolaires, et constituant ainsi un point de rencontre incontournable pour les enfants de ces régions.

Une bonne hygiène, l’élément clé pour une santé de qualité au niveau communautaire

Ce programme d’éducation à la santé intègre une composante hygiène importante. À ce titre, il ne s’adresse pas exclusivement à l’espace domestique, mais aussi à des espaces plus désorganisés et insalubres, comme c’est le cas au niveau des camps de réfugiés. Dans ces refuges où règne la promiscuité, une bonne hygiène est essentielle à la prévention des maladies infectieuses. Ainsi, comment toucher les enfants dans ce cadre complexe où ils ne sont généralement pas scolarisés ?

La perspective de la Fondation Mérieux est d’étendre le déploiement de ces kits au niveau des centres de santé Mère-Enfant, concept modèle de la fondation déjà répliqué dans plusieurs pays. Les zones où sont implantés ces centres de santé sont souvent marquées par des contextes de crise humanitaire et attirent la fréquentation des personnes les plus fragilisées, majoritairement des femmes et des enfants. Dans ce cas de figure, le couple mère-enfant prend alors le rôle de nouvel ambassadeur de la santé.

Le centre de soins Mère-Enfant de Douris, situé dans la plaine de la Bekaa au Liban, est l’un des candidats à l’intégration de ce programme de sensibilisation. Développé par la Fondation Mérieux et géré par l’association locale Amel, ce centre dessert une population composée de locaux et de réfugiés syriens. Il propose des activités de formation dans une optique d’amélioration de l’insertion socio-professionnelle des femmes et présente, dans ce cadre, un espace propice à l’intégration de modules de sensibilisation, complémentaires aux activités déjà en cours.

Ainsi, dans une démarche de santé globale et pour faciliter la mise en place du cercle vertueux « renforcement des connaissances – accès à la santé pour tous », il est essentiel d’apporter un soutien au niveau de ces centres de santé, tout comme nous soutenons le secteur de l’éducation.

Comment la Fondation Mérieux voit l’enfant comme porteur d’espoir

L’enfant est souvent perçu comme porteur d’espoir par les familles les plus démunies. Pour lui, la construction d’un avenir est encore possible. Ce regain d’espoir peut s’avérer vital pour les familles et leur redonner la volonté de persévérer. L’envie d’aller bien est cruciale afin de trouver les ressources pour solliciter une aide, une consultation médicale ou un test de dépistage.

L’école est le premier lieu de socialisation de l’enfant, et le second lieu d’éducation après l’espace du foyer et de la famille. La continuité famille-école revêt un rôle fondamental en permettant de combler ce que la famille ne peut pas donner. Donner aux écoles les moyens nécessaires pour offrir un cadre favorable à la construction personnelle et sociale des enfants est ainsi devenu une des missions prioritaires du département Mère-Enfant de la Fondation Mérieux.

Par son soutien financier, la Fondation Christophe et Rodolphe Mérieux vient en aide à des associations locales spécialisées dans le domaine de l’accès à l’éducation. Parmi ses actions, elle soutient notamment l’organisation non gouvernementale (ONG) Enfants du Mékong, au Cambodge, à travers l’appui du Centre universitaire Docteur Christophe Mérieux situé à Phnom Penh. Ce centre vient en aide aux étudiants défavorisés issus de familles vivant dans l’extrême pauvreté et leur offre la possibilité de poursuivre des études supérieures.

Le Centre Docteur Christophe Mérieux apporte notamment une formation « intégrale », en complément des cours dispensés dans les universités cambodgiennes, et accompagne les étudiants pour en faire des jeunes responsables dans leurs engagements futurs, familiaux, professionnels ou communautaires. En 2021, 156 étudiants ont ainsi bénéficié de ce programme. Parmi eux, le parcours fructueux d’un jeune cambodgien témoigne du modèle de réussite de ce centre. Originaire de la province du Banteay Meanchey, ce jeune issu d’un contexte très précaire – avec un père disparu et une mère travailleuse journalière – étudie maintenant la chimie dans une école supérieure du Cambodge.

Dans cette même vision de l’enfant jouant un rôle de mise en lien entre les dispositifs médico-sociaux et l’espace familial, ce programme rentre en complémentarité d’un programme social Mère-Enfant que la Fondation Mérieux soutient également. Il permet en premier lieu d’atteindre les enfants par l’intermédiaire d’un système de parrainage, puis étend son aide à la famille en proposant des accompagnements médicaux ou psychosociaux.

Ce sont là autant de stratégies pertinentes mises en place par la Fondation Mérieux pour permettre à l’enfant de révéler son rôle d’acteur dans le combat de l’accès à la santé pour tous : il s’agit en effet de lui redonner un rôle de communicant en tant qu’ambassadeur de la santé et de valoriser son statut fédérateur au sein de l’espace social et familial.

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References

References
1 Brigitte Ekert, La pédagogie Montessori, Eyrolles, 2017.
2 Dr. Sebastian Silva-Leander, « Les privations multiples des enfants à Madagascar », UNICEF Madagascar, note d’information n° 2020.01, octobre 2020, https://www.unicef.org/esa/media/7691/file/UNICEF-Madagascar-Summary-Note-Child-Poverty-(MODA)-Study-2020.pdf