Migrations, grande pauvreté, accès inégal aux services de base, crises sanitaires et climatiques bouleversent les frontières entre action sociale et action humanitaire en France, si bien que travailleurs sociaux et organisations non gouvernementales internationales se côtoient de plus en plus sur le territoire national. Une convergence assez inédite, réclamée par les uns, contestée par d’autres, mais qui soulève autant d’espoirs que de questions éthiques, stratégiques et politiques.
Aujourd’hui, sous la pression conjuguée des crises migratoire, sanitaire et climatique, les cadres traditionnels vacillent : d’un côté, les acteurs du travail social sont confrontés à des situations d’urgence durable de plus en plus extrêmes, qu’ils ne sont pas en mesure de gérer de façon optimale faute de formation et de moyens adéquats. De l’autre, des organisations non gouvernementales (ONG) humanitaires, historiquement tournées vers « l’international » pour la plupart, interviennent désormais sur le territoire national. Certaines, à l’image de Médecins du Monde (MdM) ou de Médecins Sans Frontières (MSF), le font depuis quarante ans. Toutes sont motivées par la gravité des besoins et par la désorganisation des dispositifs publics, parfois induite par l’immobilisme du pouvoir politique. Plus que jamais, les frontières entre action sociale et action humanitaire se brouillent, se confondent, se superposent.
« Plus que jamais, les frontières entre action sociale et action humanitaire se brouillent, se confondent, se superposent. »
Ce rapprochement, assez inédit par son ampleur, ouvre de nouvelles perspectives de coopération : les ONG peuvent apporter aux territoires des savoir-faire en matière de préparation et de gestion de crise que les acteurs sociaux peuvent, à leur tour, adapter au contexte institutionnel français. Mais il est également porteur de multiples écueils : l’action des organisations humanitaires ne risque-t-elle pas, dans le même temps, de légitimer le désengagement de l’État, d’imposer une culture de projet et d’urgence au détriment de l’action sociale durable, voire de dépolitiser les solidarités citoyennes ?
C’est tout un nouveau champ de questionnements politiques et éthiques majeurs qui s’ouvre : que devient l’action sociale quand elle est contrainte de – ou demande à – s’inspirer des logiques humanitaires ? Et que devient l’humanitaire quand il s’ancre durablement dans un espace politique doté d’un État réputé fonctionnel, d’un système de gestion de crise et d’un dispositif de protection sociale ?
En tirant les leçons de deux études de terrain conduites par le Groupe URD à Paris[1]Johanna Baché, Crise(s) et urgences en temps de COVID-19 : quelle plus-value des acteurs humanitaires en France ?, Groupe URD, novembre 2021, … Continue reading en 2020 et à Briançon[2]Florence Chatot et Thomas Albertini, La fabrique des solidarités à Briançon : mécanismes émergeants d’aide et d’entraide à la frontière franco-italienne, Groupe URD, mars 2025, … Continue reading en 2023, cet article se propose d’analyser le rapprochement entre les deux secteurs, non pas comme une fusion, mais plutôt comme un espace de tension féconde au sein duquel peuvent émerger de nouvelles modalités d’action. L’enjeu n’est plus seulement ici de secourir, mais bien de réfléchir à comment se préparer, ensemble, en articulant les ressources du travail social, les dynamiques citoyennes et l’expérience internationale des humanitaires pour inventer une solidarité territorialisée, à la fois sociale, écologique et politique.
Paris : « humanitarisation »du social en contexte urbain et pandémique
L’intervention d’urgence en France, bien que perçue comme un enjeu plutôt récent par la plupart des ONG humanitaires, constitue depuis plusieurs décennies le coeur des préoccupations des travailleurs sociaux. Tirant ses racines dans la superposition des crises post-1973 (choc pétrolier, crise du travail, crise endémique du logement dans les grandes métropoles, etc.), la « mutation forcée » de l’action sociale a progressivement transformé les pratiques : plutôt que de fournir un accompagnement individualisé de long terme, il s’est agi peu à peu de satisfaire des besoins primaires toujours plus nombreux, épuisant au passage des professionnels du social contraints de revoir leurs ambitions à la baisse. Deux temps forts viendront marquer ce glissement des pratiques vers la gestion de l’urgence : la création des Restos du Coeur en 1985, et celle du Samu social[3]Xavier Emmanuelli, pionnier de l’action humanitaire et fondateur du Samu social en France, nous a quittés le 16 novembre 2025. Celui qui fut le premier à introduire dans les politiques publiques … Continue reading en 1993. Cela signera, dans le même temps, le début d’une délégation toujours plus importante et implicite des prérogatives de l’État aux associations, et d’un débat qui ne s’est, depuis, jamais éteint : faut-il agir au risque de cautionner des politiques publiques démissionnaires et de se substituer à l’État, de participer de l’affaiblissement des services sociaux institutionnels, voire de les mettre en concurrence avec le secteur associatif… et humanitaire ?
L’année 2015, marquée par le début de la « crise migratoire » et surtout, en miroir, par la « crise de l’accueil », viendra raviver ces questions et brouiller un peu plus les frontières entre social et humanitaire, précipitant l’engagement des ONG internationales en France – pour celles, encore majoritaires, qui ne disposaient pas de missions nationales. Quelques années plus tard, c’est la crise de la Covid-19 qui viendra confirmer et étendre leur engagement sur le sol français, révélant autant les dysfonctionnements de la réponse institutionnelle que la force de la mobilisation citoyenne.
Alors que les associations et les mouvements citoyens se sont retrouvés au coeur de l’urgence sanitaire et sociale, faisant face – tout comme la protection civile et les travailleurs sociaux institutionnels – aux multiples difficultés, au flou des directives et aux carences de ressources, les ONG internationales ont fait preuve d’un engagement sans précédent. Celles qui étaient déjà actives sur le territoire ont avant tout adapté leurs interventions ou réactivé leurs cellules d’urgence « France », parfois en veille depuis la crise de 2015. Elles ont ainsi détaché des équipes mobiles au plus près des personnes sans domicile fixe comme des exilés à la rue, et mis en place des activités inédites de soutien médical dans les structures hospitalières, parfois même pour la première fois de leur histoire. Quant aux autres, plusieurs d’entre elles ont décidé de s’investir sur le territoire (à l’image de Première Urgence Internationale), voire d’ouvrir une « Mission France » à vocation pérenne (Solidarités International, Action contre la Faim). Dans tous les cas, la crise sanitaire a imposé une réflexion stratégique commune sur la légitimité de l’action humanitaire « ici », sur le positionnement à adopter par rapport aux associations nationales et locales, mais aussi face à l’État, entre réponse opérationnelle et plaidoyer politique.
Plusieurs lignes se sont alors dessinées. Tandis que des organisations comme MSF ont privilégié action d’urgence auprès des plus vulnérables et plaidoyer politique (agir et dénoncer), d’autres se sont davantage positionnées en soutien aux acteurs associatifs et aux organisations citoyennes déjà présents. Ce fut notamment le cas d’Action contre la Faim, qui a fondé son intervention sur une logique partenariale, mettant son expertise au service des acteurs en place (conduite de diagnostics, études, sessions de formation pour des associations et des mouvements citoyens). Enfin, pour d’autres organisations comme Solidarités International (engagée historiquement dans le domaine de l’eau et de l’assainissement), la légitimité de l’action est avant tout passée par l’expertise technique. Plutôt que de s’opposer aux institutions, elles ont choisi de les accompagner en installant notamment des équipements de base (hygiène, eau, infrastructures) dans les sites non raccordés (campements de migrants, bidonvilles, etc.). L’idée était ici de démontrer aux collectivités, par des actions concrètes, qu’une gestion digne était non seulement réalisable, mais aussi efficace pour le territoire.
Finalement, si les ONG humanitaires ont indiscutablement contribué, durant cette crise, à l’assistance apportée aux personnes très marginalisées tout comme aux efforts de coordination et de plaidoyer, leur action aura malgré tout suscité des réactions contrastées au sein du monde associatif et militant. Pour une partie des acteurs en effet, l’intervention des humanitaires a été un soutien aussi précieux qu’efficace, venant confirmer la gravité de la situation et légitimer la nécessité de leur engagement. Pour d’autres au contraire, les ONG auraient contribué malgré elles à pérenniser un mode opératoire de crise sur le territoire national, cautionnant au passage le désengagement de l’État et normalisant des situations qui ne devraient pas exister dans ce contexte politique.
Briançon : hybridation solidaire en contexte rural et frontalier
À Briançon, dans les Hautes-Alpes françaises, s’expérimente depuis 2015 un processus dynamique de mise en relation entre acteurs autour de l’accueil des personnes exilées qui franchissent la frontière franco-italienne[4]Voir à ce sujet : Agnès Antoine, Ariane Junca, Guillaume Pégon et al., « Hautes-Alpes françaises : la solidarité associative et citoyenne aux prises avec une idéologie sécuritaire », … Continue reading. On y trouve un maillage dense d’associations locales (Refuges Solidaires, Tous Migrants, EKO !, collectifs de maraude, etc.), de services sociaux (PASS [permanence d’accès aux soins de santé] hospitalière, structures d’hébergement de type CHRS [centres d’hébergement et de réinsertion sociale], services MNA [mineurs non accompagnés]) et d’associations nationales (MdM, Croix-Rouge, Secours Catholique, Cimade, etc.), chacun occupant un segment de la chaîne d’accueil : hébergement, soins, accompagnement juridique, insertion.
Les ONG humanitaires interviennent surtout en soutien (financier, technique, plaidoyer) à des initiatives nées localement, sans se substituer à elles, ce qui est présenté comme une condition d’ancrage territorial et d’autonomie pour les acteurs briançonnais. Après une phase initiale de coopération étroite avec les institutions publiques, le changement des équipes municipales de 2020 a mené à une rupture quasi totale, les associations prenant alors le relais d’un État et d’une mairie jugés défaillants. L’évolution des politiques migratoires (militarisation de la frontière, criminalisation de la solidarité, déminorisation des mineurs non accompagnés, etc.) rend aujourd’hui de plus en plus difficile la distinction entre action « humanitaire » et combat politique, et beaucoup d’acteurs associatifs assument désormais que leur action est aussi une critique des politiques publiques. Certaines tensions sont apparues entre les acteurs associatifs dits « institués » (soumis à des cadres juridiques, des financements, des impératifs de gestion) et des collectifs militants ou des squats solidaires, qui revendiquent l’autogestion, l’anti-institutionnalisme et une inconditionnalité radicale de l’accueil. Les conflits résident principalement autour de cette question de l’inconditionnalité et des priorisations qui en découlent.
Ici comme ailleurs, les collectifs citoyens ont été et demeurent les primo-aidants face à l’absence ou à l’inaction de l’État, inventant en urgence des formes d’accueil, d’hébergement, de maraude, de soutien juridique ou de solidarité numérique (pétitions, dons à distance, réseaux de soutien). En occupant des bâtiments vides, en organisant des squats, en assumant la désobéissance civile, certains collectifs rendent visibles la vacance immobilière, la violence des politiques migratoires et la contradiction entre lois et droits fondamentaux. La solidarité locale fait face aux contrôles administratifs et à la répression (procédures pour « aide au séjour irrégulier ») et devient acte de résistance quand elle est dénoncée comme un « délit[5]Le « délit de solidarité » est le terme qui a été employé pour accuser plusieurs solidaires envers les exilés, notamment Cédric Herrou dans la vallée de la Roya. Son combat juridique lui a … Continue reading » par ses détracteurs.
Dans ce contexte, les ONG humanitaires apportent des cadres de prise en charge (santé, protection, accompagnement des mineurs non accompagnés, méthodologie de suivi) qui réduisent certains risques (juridiques, sanitaires, éthiques) pour les bénévoles et les personnes exilées. En combinant « soigner et témoigner », des organisations comme MdM ou MSF contribuent à documenter les violations de droits, à interpeller autorités et opinion, et à relier l’expérience locale à des enjeux nationaux et internationaux. Elles fournissent un appui financier et logistique aux lieux d’accueil, mettent à disposition du matériel (par exemple, des tentes à la gare), et rejoignent ainsi ce que Frédéric Meunier[6]Frédéric Meunier, « La cause des exilé·e·s en France : la frilosité des organisations humanitaires internationales en question », Alternatives Humanitaires, no 18, novembre 2021, p. 49-58, … Continue reading appelle un « écosystème engagé [et] qui a fait ses preuves » en participant au financement d’achats immobiliers via des fondations (notamment la Fondation de France, le Fonds RIACE France et la Fondation pour le Logement des Défavorisés) qui mobilisent annuellement environ trois millions d’euros, ce qui permet la pérennisation de dispositifs nés de l’initiative citoyenne.
Dans l’ensemble, ce contexte montre que ces relations, loin d’être simplement coopératives ou concurrentes, forment un écosystème de solidarité en tension permanente, où chaque type d’acteurs – ONG, collectifs citoyens, acteurs sociaux – apporte une ressource spécifique mais aussi ses propres lignes de fracture, qui structurent et transforment la solidarité dans la durée.
Les dilemmes du rapprochement : entre plus-value et dénaturation
Les cas parisien et briançonnais ont révélé la valeur ajoutée que peuvent apporter les ONG humanitaires dans certains contextes de crise. Ils ont illustré comment ces ONG pouvaient soutenir et décupler la capacité de réponse aux besoins urgents et non couverts des plus vulnérables. Ils ont montré comment ces organisations, au-delà de l’aide directe, pouvaient soutenir le tissu associatif et citoyen local en apportant des savoir-faire ciblés : coordination interacteurs, renforcement des capacités opérationnelles des bénévoles, « professionnalisation » de collectifs citoyens, etc. Ils ont aussi mis en avant le rôle de médiateur ou de partenaire de plaidoyer que peuvent endosser les organisations humanitaires. Les ONG bénéficient en effet d’un certain capital symbolique de « neutralité » et de « respectabilité » qui les positionne comme des interlocuteurs privilégiés auprès des pouvoirs publics. Elles peuvent donc occuper une fonction d’interface et naviguer entre deux sphères souvent polarisées (celle du militantisme de terrain et celle de l’administration publique) pour, in fine, porter la voix des acteurs de première ligne auprès des décideurs politiques.
Mais ces apports indiscutables des humanitaires ne doivent pas masquer ce qui, pour beaucoup, reste le plus important, et finalement le plus problématique : l’irruption des ONG sur le territoire national est d’abord et avant tout le symptôme d’un désengagement de l’État sur des questions pourtant cruciales (migration, logement, accès à l’alimentation et à la santé). Dès lors, le risque est grand de voir les ONG humanitaires exacerber malgré elles certaines dérives en voulant combler ces carences institutionnelles. Comment, en effet, ne pas participer de l’érosion du modèle du travail social évoqué plus haut tout en « performant » dans la gestion de l’urgence et en introduisant de nouveaux standards professionnels (indicateurs, logique projet, etc.) ? L’équilibre n’est sans doute pas impossible à trouver, mais il est fragile. D’autant qu’à être « trop efficaces », les ONG risquent également de devenir les prestataires de services privilégiés d’un État qui se désengage de ses missions régaliennes. Et, progressivement, pour certaines peut-être, de participer de la dépolitisation du discours social et militant…
Vers une éthique de l’engagement et de la complémentarité
Finalement, il ne s’agit ni de fusionner action sociale, action humanitaire et mobilisations citoyennes, ni de les maintenir artificiellement cloisonnées, mais bien de préserver et visibiliser la convergence de leurs initiatives autour de la solidarité et de la protection des plus vulnérables. Pour cela, il s’agit d’organiser un dialogue critique et exigeant entre ces univers, car ce sont précisément les tensions – autour de la légitimité, des modes d’action, du rapport à l’État et au politique – qui permettent de produire des formes d’action plus fines, plus ajustées aux réalités territoriales, et potentiellement plus transformatrices.
En ce sens, la situation française joue un rôle de miroir à l’heure des débats sur la « localisation » de l’aide internationale : quand l’humanitaire se déploie « ici », dans un contexte où existent un État, des services publics et des cadres juridiques robustes, il ne peut ni les ignorer, ni s’y substituer sans risque. Ces expériences invitent ainsi les ONG à reconsidérer, y compris dans leurs interventions « là-bas », leur positionnement vis-à-vis des institutions, des acteurs locaux et des dynamiques citoyennes, et à les traiter non comme de simples « partenaires d’exécution », mais comme des interlocuteurs politiques à part entière.
En attendant, les signaux sont préoccupants : la combinaison des effets du changement climatique, du durcissement des politiques migratoires et de la précarisation massive – dans le contexte actuel de montée de l’extrême droite – laisse présager une augmentation des besoins en France et un contexte politique peu favorable, au moment même où les ressources financières, humaines et militantes des acteurs sociaux comme des organisations humanitaires s’amenuisent. Cette asymétrie nourrit le risque d’une mise en concurrence accrue entre espaces d’intervention et entre structures, d’un repli identitaire des secteurs et d’une instrumentalisation politique des solidarités par les pouvoirs publics.
« L’enjeu n’est plus seulement de mieux coordonner les réponses, mais de construire une capacité de résistance commune face à des politiques d’exclusion systémiques. »
Dès lors, l’enjeu n’est plus seulement de mieux coordonner les réponses, mais de construire une capacité de résistance commune face à des politiques d’exclusion systémiques. Cela suppose de reconnaître la dimension intrinsèquement politique de la solidarité, d’assumer des alliances entre acteurs sociaux, organisations des droits humains, ONG humanitaires et collectifs citoyens, et de défendre ensemble un horizon de droits, de dignité et d’hospitalité qui dépasse la seule gestion de l’urgence. Ces nouvelles convergences stratégiques marquent peut-être le début d’une forme novatrice de solidarité-résistance, capable de pallier les manquements de l’État autant que d’investir le champ du droit pour le contraindre à respecter ses obligations légales.
C’est peut-être là que se joue, aujourd’hui, la possibilité d’une véritable résilience territoriale : se donner la capacité, non pas de s’adapter en silence, mais d’opposer aux logiques déshumanisantes une pratique quotidienne et organisée du vivre-ensemble.
Crédit photo : Mohammad Ghannam/MSF

