
L’aide humanitaire est-elle structurellement inégalitaire ? Dans sa préface à l’ouvrage collectif qu’elle a dirigé, Clara Egger décrypte les hiérarchies raciales, géopolitiques et institutionnelles qui traversent le secteur de l’aide, appelle à une refondation critique et inclusive de l’humanitarisme, et nous donne une furieuse envie de lire ce livre indispensable.
En 2022, lorsque nous avons commencé à compiler les contributions de notre ouvrage Hierarchies and exclusion in humanitarianism [« Hiérarchies et exclusions dans l’humanitarisme »], nous étions motivés par le constat que, dans tous nos domaines de recherche et de pratique, l’action humanitaire, que l’on présente a priori comme une force de protection, d’humanité et de solidarité, reproduit trop souvent les structures inégalitaires qu’elle prétend corriger. Comme en témoignent la mise en avant de certaines voix plutôt que d’autres dans les récits humanitaires, les logiques de race et de genre à l’oeuvre dans l’aide humanitaire, ou la reproduction des asymétries mondiales dans les hiérarchies institutionnelles, l’exclusion n’est pas un accident au sein de l’humanitarisme – elle fait partie intégrante de son architecture et de son modus operandi.
Quelque deux ans plus tard, alors que j’écris ce texte en avril 2025, il semble que certains événements internationaux aient grandement contribué à l’accélération du rythme de l’histoire et porté atteinte aux valeurs mêmes que l’humanitarisme défend. En raison de ces événements, nous avons dû questionner la pertinence de nos analyses, avec la crainte qu’elles ne résisteraient pas au moment géopolitique que nous traversions. Mais, petit à petit, nous avons pris conscience que dans ce monde qui avait changé de bien des manières, les questions essentielles que nous analysons dans cet ouvrage étaient devenues encore plus visibles, plus cruciales et, par conséquent, plus urgentes. Ces événements du monde réel ont plutôt renforcé la pertinence de nos analyses, en attirant l’attention internationale sur ces questions et en mettant en évidence l’argument principal de ce livre : l’humanitarisme doit être analysé non pas seulement comme une pratique du soin, mais aussi comme un domaine façonné par la politique, le pouvoir et les inégalités.
Les crises humanitaires récentes ont mis en lumière les attaques dont font l’objet l’action humanitaire internationale et la protection des civils pendant les conflits. Au Soudan, la guerre civile qui a éclaté en 2023 a entraîné l’une des pires crises de personnes déplacées au monde – qui est aussi, paradoxalement, l’une des moins médiatisées. Au moins 20 000 personnes ont été tuées et 13 millions ont été déplacées, parmi lesquelles près de quatre millions se sont réfugiées dans un pays voisin. Les attaques contre les civils, les violences sexuelles de masse et le nettoyage ethnique au Soudan se sont produits sur fond de désintérêt de la communauté internationale et de restriction de l’accès humanitaire. Les travailleurs humanitaires sont confrontés à des risques immenses, tandis que les organisations et les communautés locales, qui sont les premières à intervenir dans les situations de crise et qui fournissent la majorité des services vitaux, continuent à ne recevoir qu’un soutien minimal. À Gaza, la crise humanitaire a atteint des niveaux effroyables. À la suite d’une escalade des hostilités fin 2023, et dans un contexte de blocus et de destruction généralisée, des millions de personnes sont confrontées à de graves pénuries alimentaires et à l’effondrement des infrastructures. La mort de plusieurs travailleurs humanitaires et la politisation des couloirs humanitaires n’ont pas seulement soulevé des questions sur la capacité des organisations du secteur à mener leurs opérations efficacement ; elles ont aussi mis en évidence des dynamiques d’application sélective du droit international humanitaire. La République démocratique du Congo est elle aussi toujours en proie à des cycles de violence et de déplacements de population, dans une indifférence quasi générale. La réapparition de groupes armés comme le M23 a aggravé une situation déjà dramatique. Les attaques contre les structures médicales, les camps de réfugiés et les communautés locales n’ont reçu que peu d’attention de la part des médias traditionnels. C’est là un des thèmes centraux de cet ouvrage : la visibilité n’est pas répartie de façon égale, et les réponses humanitaires sont souvent davantage le reflet de priorités géopolitiques que des besoins.
Enfin, la guerre en Ukraine nous rappelle non sans douleur que le système humanitaire est à bien des égards capable de se mobiliser rapidement lorsque la volonté géopolitique est là. Depuis le début de l’invasion russe de grande ampleur en février 2022, des millions d’Ukrainiens ont fui leur foyer, ce qui a engendré l’une des plus grandes vagues de déplacement de population en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. La réponse internationale a été rapide, bien financée et soutenue politiquement, en particulier par les gouvernements occidentaux. Bien que cette solidarité soit louable, elle a aussi mis en évidence les profondes inégalités qui existent dans le traitement des réfugiés. Les Ukrainiens, en grande majorité blancs et européens, ont pour la plupart été bien accueillis, comme en témoignent l’ouverture des frontières et les programmes d’intégration dont ils ont bénéficié, alors qu’à ces mêmes frontières les migrants et les demandeurs d’asile originaires d’Afrique, du Moyen-Orient et de l’Asie du Sud ont continué d’être arrêtés et confrontés au rejet et au soupçon. Ce contraste illustre les logiques raciales et politiques qui sous-tendent l’inclusion et l’exclusion humanitaires, et renforce un autre argument central de cet ouvrage : même lorsqu’il est très généreux, l’humanitarisme n’échappe pas aux hiérarchies raciales, géographiques et de pouvoir.
Ces exemples, qui ne donnent qu’un petit aperçu des souffrances endurées par d’innombrables personnes à travers le monde, n’ont rien d’aberrant. Ils sont symptomatiques de contradictions plus profondes au sein du secteur humanitaire, des contradictions que cet ouvrage étudie sous divers angles. Les articles de ce livre montrent en quoi les motivations et les élans normatifs des organisations humanitaires coïncident avec la persistance des inégalités dans la gouvernance de l’aide humanitaire.
Ces crises humanitaires ne peuvent pas être considérées de façon isolée, en dehors du contexte géopolitique dans lequel elles s’inscrivent. Ces dernières années, nous avons assisté à des changements radicaux dans le paysage politique mondial, qui ont été lourds de conséquences pour l’action humanitaire. Sous la bannière « America First » (« l’Amérique d’abord »), la deuxième administration Trump a pris des mesures qui ont redéfini le périmètre de l’engagement humanitaire : arrêt des financements de l’USAID, retrait de plusieurs accords multilatéraux, et assimilation des idéaux de la migration, de l’asile et de la solidarité à des menaces pour la sécurité nationale. Mais au-delà de ces changements politiques, l’ère Trump a normalisé un discours qui remet en cause la légitimité même de l’humanitarisme. La coopération internationale est perçue comme suspecte, la diversité et l’inclusion comme pathologiques, les engagements mondiaux comme des fardeaux, et la compassion se limite de plus en plus aux seuls individus jugés méritants sur la base de critères raciaux, religieux ou économiques. Ces idées ne sont pas propres aux États-Unis, mais elles viennent enhardir des mouvements aux discours similaires dans le reste du monde, de la Hongrie au Brésil en passant par l’Inde et le Royaume-Uni, partout où les principes humanitaires sont aujourd’hui subordonnés au nationalisme.
Ce contexte géopolitique permet d’expliquer pourquoi l’attention portée par notre livre aux hiérarchies et à l’exclusion n’est pas seulement opportune, mais essentielle. L’humanitarisme n’est pas extérieur à la politique ; il en fait partie et est souvent façonné par elle. L’aide humanitaire n’est pas seulement une réponse technique à un besoin. C’est aussi un domaine contesté, structuré par des décisions qui déterminent qui est important, qui mérite que l’on parle de sa souffrance et qui a le droit d’intervenir. Les contributions à cet ouvrage tentent en premier lieu de déterminer comment on en est arrivé là, et suggèrent des pistes pour une réforme de la gouvernance humanitaire, qui aurait d’ailleurs dû être engagée bien plus tôt. Bien sûr, ces questions ne sont pas nouvelles. L’humanitarisme est depuis longtemps soumis aux inégalités géographiques de la gouvernance mondiale. Mais ce qui est nouveau, ou en tout cas plus visible aujourd’hui, c’est le fossé qui se creuse entre les idéaux humanitaires et la réalité.
L’une des tendances les plus frappantes de ces dernières années est la diversification croissante du secteur humanitaire, qui comprend aujourd’hui des organisations humanitaires, des bailleurs de fonds, mais aussi des mouvements populaires qui choisissent délibérément d’agir en dehors du système traditionnel de l’aide humanitaire. Leur action remet en question l’idée selon laquelle l’expertise ne circulerait que dans une seule direction, et souligne le besoin de redéfinir ce qu’est une action humanitaire digne de ce nom et qui est habilité à la mettre en oeuvre.
Avec cet ouvrage, nous ne prétendons pas fournir de réponses exhaustives à ces questions. Mais nous espérons, grâce à l’ensemble d’outils critiques (analytiques, historiques et politiques) qu’il contient, faire mieux comprendre comment fonctionne l’humanitarisme et comment il peut être transformé. Les articles de ce livre traitent de ces questions dans différents contextes et en croisant différentes disciplines – de l’anthropologie et des relations internationales à l’intersectionnalité et la critique postcoloniale. Ainsi regroupés, ils donnent à voir plusieurs facettes de la manière dont les hiérarchies humanitaires sont produites, entretenues et, parfois, contestées.
Mais cet ouvrage n’est pas seulement critique. Il ouvre aussi le champ des possibles. En mettant en lumière les exclusions qui existent au coeur de l’humanitarisme, il encourage l’émergence de formes d’engagement plus inclusives. Cet ouvrage a été écrit et publié à une période marquée par plusieurs crises simultanées : pandémie de Covid- 19, catastrophes dues au changement climatique, conflits violents, migrations forcées, montée de l’autoritarisme. Mais au milieu de ces crises sont également apparus des mouvements de solidarité, d’attention et de résistance qui défient les logiques d’exclusion et viennent nous rappeler ce qu’est l’humanitarisme à son meilleur : non pas un geste paternaliste, mais la manifestation d’une reconnaissance mutuelle et d’une humanité partagée.
Nous espérons que cet ouvrage contribuera à donner corps à cette vision. Qu’il n’intéressera pas seulement les chercheurs et les étudiants, mais aussi les acteurs humanitaires, les décideurs politiques et les militants engagés pour le changement. Qu’il servira à la fois de miroir et d’incitation à l’action, en reflétant l’état actuel de l’humanitarisme tout en nous mettant au défi d’en imaginer un autre, meilleur, et de le faire advenir.
Traduit de l’anglais par Lucile Guieu
