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Comment ne pas se tromper d’ennemi ? Critiques progressistes et critiques réactionnaires de l’action humanitaire

Joël Glasman
Joël GlasmanJoël Glasman est historien et professeur à l’université de Bayreuth (Allemagne). Son travail porte sur l’État contemporain en Afrique et l’histoire de l’humanitaire. Son dernier ouvrage, Petit manuel d’autodéfense à l’usage des volontaires. Les humanités humanitaires, a paru en 2023 aux éditions Les Belles Lettres, www.joelglasman.com (Mise à jour en novembre 2025)

Face aux assauts contre les ONG, il devient vital de distinguer deux contesta­tions radicalement oppo­sées : celle dénonçant les insuffisances de l’aide au nom de l’émancipation universelle, et celle la rejetant au nom des intérêts natio­naux. La confusion entre ces approches, habilement orchestrée depuis des décennies, affaiblit la défense de l’hu­manitaire. C’est toute la force de cet article de Joël Glasman de nous aider à identifier ces deux critiques et de trou­ver une voie pour que l’une se fasse entendre aux dépens de l’autre.


L’année qui s’achève marque une accé­lération des assauts contre l’huma­nitaire. En janvier, le gouvernement états-unien a annoncé la fermeture de l’Agence américaine pour le dévelop­pement international (United States Agency for International Development – USAID en anglais) et le licenciement de ses presque dix mille employés[1]Le décret indique une suspension pour 90 jours. Dans les jours qui ont suivi, le ministre des Affaires étrangères Marco Rubio a expliqué qu’il entendait maintenir les dépenses « de survie » … Continue reading. En février, le gouvernement allemand a mis en cause le travail des organisa­tions non gouvernementales (ONG) sur la politique migratoire, en reprenant des éléments de langage de l’extrême droite[2]“Über 2.000 Forschende kritisieren Unionsanfrage” (« Plus de 2000 chercheurs critiquent la demande de l’Union européenne »), Forschung und Lehre (Revue allemande de recherche et … Continue reading. En mars, le gouvernement ita­lien a reconnu avoir espionné des ONG qui secouraient les réfugiés[3]Angela Giuffrida and Stephanie Kirchgaessner, “Italian government approved use of spyware on members of refugee NGO, MPs told”, The Guardian, 27 March 2025.. En avril, la Libye a expulsé dix ONG internationales, en les accusant de vouloir procéder à un remplacement démographique de la population autochtone par des migrants d’Afrique subsaharienne[4]Umberto Pellecchia, “What the spread of the ‘great replacement’ conspiracy theory means for humanitarian aid”, The New Humanitarian, 24 July 2025.. Ces événements avaient lieu alors que le gouver­nement israélien continuait de justifier les assassinats systématiques d’hu­manitaires à Gaza en assimilant l’aide humanitaire au terrorisme[5]OCHA, Global Humanitarian Overview 2025 – July Update (Snapshot as of 31 July 2025)”, 5 August 2025 ; UN News, “Number of aid workers killed in Gaza conflict, highest in UN history: … Continue reading. L’année qui s’achève a ainsi rendu brutale­ment visible une pensée réactionnaire antihumanitaire qui a longtemps été sous-estimée. Cette idéologie ne per­çoit pas seulement l’action humanitaire comme superflue, mais comme une trahison des intérêts nationaux et des valeurs patriotiques. Comme l’explique Donald Trump lui-même : « Foreign aid industry and bureaucracy are not aligned with American interests and in many cases antithetical to American values »[6]President Donald J. Trump, Reevaluating and Realigning…, op. cit..

« Les organisations humanitaires et les sciences sociales n’ont sans doute pas accordé assez d’attention à l’attaque idéologique qui se déploie aujourd’hui. »

Les organisations humanitaires et les sciences sociales n’ont sans doute pas accordé assez d’attention à l’attaque idéologique qui se déploie aujourd’hui. Alors que beaucoup d’encre a coulé pour défendre le travail humanitaire contre les critiques postcoloniales par exemple, la critique réactionnaire, en revanche, a fait l’objet de peu de travaux. On distin­guera ici, au risque de la simplification, deux grandes critiques de l’humanitaire universel : une critique « progressiste » et une critique « réactionnaire ». Ces deux critiques ont des racines idéolo­giques anciennes et opposées que l’on peut faire remonter au combat entre Révolution et contre-révolution, il y a plus de deux cents ans. Nous partons ici de l’action humanitaire telle qu’elle est défendue aujourd’hui, en particulier le principe d’« humanité » qui en consti­tue la clé de voûte contemporaine[7]Par exemple, au sein des grands textes normatifs type « Code de conduite », « Charte humanitaire », etc. Voir Code de conduite pour le Mouvement international de la Croix-Rouge et du … Continue reading. Nous ne ferons donc pas justice à l’his­toire complexe des principes humani­taires eux-mêmes (histoire qui est ici volontairement ignorée)[8]Sur l’histoire des principes humanitaires : Daniel Palmieri, « Les principes fondamentaux de la Croix-Rouge : une histoire politique », CICR, 2015 ; Fabrice Weissman, « Responsabilité de … Continue reading, ni même aux pratiques réelles des acteurs (bien sûr plus complexes que de simples affron­tements d’idées)[9]Pour cela, il faudra s’en remettre à la sociologie de la critique, qui montre très bien comment les organisations humanitaires intègrent des dispositifs critiques et autocritiques. La sociologie … Continue reading.

L’action humanitaire contemporaine se définit comme une assistance à des personnes dans le besoin, pour la simple raison qu’elles appartiennent à l’humanité. Elle peut être de droite ou de gauche, comme elle peut être religieuse ou séculière, dunantiste ou wilsonienne, progressiste ou conservatrice. Elle n’est pas nécessairement égalitariste. L’action humanitaire s’accommode très bien des inégalités politiques, économiques et sociales. En revanche, elle ne peut se passer du principe d’humanité, c’est-à-dire de la dignité inhérente à tous les individus. Elle fait face aujourd’hui à deux grands types de critique.

La critique « progressiste » partage avec l’idéal humanitaire le postulat de l’égale dignité humaine. Pour elle, tous les êtres humains sont égaux. En revanche, elle reproche à l’action humanitaire de contredire ses propres objectifs, ou bien de ne pas aller assez loin dans le combat pour l’égalité sociale, économique ou politique, ou encore de faire – sous couvert de bonnes intentions – le jeu de ses ennemis. La critique « réactionnaire » part, elle, du postulat d’une inégalité fondamentale entre les êtres humains. Selon cette tradition, puisque les êtres humains sont inégaux et qu’ils sont engagés dans des rapports de force, toute aide apportée aux plus faibles est inutile, voire dommageable. Cette critique s’attaque aux normes universelles telles que les droits de l’Homme ou le droit international humanitaire.

Les deux types de critique sont fonda­mentalement opposés. Ils trouvent leurs racines idéologiques respectives dans des traditions intellectuelles qui se sont affrontées. Pourtant, cette opposition franche a été volontairement oblitérée par les intellectuels de la « Nouvelle Droite », qui se sont emparés des mots de la tradition progressiste pour la faire passer pour réactionnaire, et ont euphé­misé la critique réactionnaire pour la faire passer pour progressiste. Ils ont même donné un nom à cette stratégie de la confusion : la « métapolitique »[10]Razmig Keucheyan, « Alain de Benoist, du néofascisme à l’extrême droite “respectable” – Enquête sur une success story intellectuelle », Revue du Crieur, n° 6, 2017, p. 128-143.. Ce grand tour de bonneteau idéologique a eu un grand succès grâce au renfort de médias d’extrême droite et de cer­tains réseaux sociaux. Aujourd’hui, il devient parfois difficile de savoir si les mots que l’on utilise sont progressistes ou réactionnaires.

La critique progressiste

La pensée égalitaire occidentale remonte à la Révolution française. L’égalité est une idée bien plus récente que celle de « liberté » (qui vient de l’Antiquité), ou que la « fraternité », la « pitié » ou la « charité » qui animent la pensée chré­tienne dès le Moyen Âge. La norme de l’égalité entre tous les êtres humains, la revendication de l’égalité des droits civiques au regard de la loi, l’exigence de l’égalité politique, puis la revendication d’une plus grande égalité sociale et éco­nomique émergent à la fin du XVIIIe siècle, sous la pression des mouvements révolu­tionnaires (sans-culottes, communistes, féministes, anti-esclavagistes). Ces idées trouvent leur expression intellectuelle chez des auteur·es comme Jean-Jacques Rousseau, l’abbé Sieyès, François-Noël Babeuf, Olympe de Gouges, David Walker, et bien d’autres[11]Un résumé efficace dans Shlomo Sand, Une brève histoire mondiale de la gauche, Éditions La Découverte, 2022.. Diverses traditions (marxistes, socialistes, fémi­nistes, panafricanistes, anticolonialistes, etc.) puisent dans cette notion d’égalité une ressource idéologique. Cette cri­tique s’applique à l’action humanitaire, de même qu’elle s’applique à toute autre action qui, selon elles, entrave un approfondissement de l’égalité entre les humains.

Dans le Manifeste du Parti communiste publié en 1848, Karl Marx et Friedrich Engels s’attaquent aux associations cari­tatives de leur époque. Ils dénoncent les « réformateurs en chambre », ces « écono­mistes, les philanthropes, les humanitaires, les gens qui s’occupent d’améliorer le sort de la classe ouvrière, d’organiser la bienfai­sance, de protéger les animaux, de fonder des sociétés de tempérance »[12]Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848), Flammarion, 1998.. Pour les marxistes, la charité éloigne les ouvriers du seul combat qui vaille, celui de la lutte des classes. La charité est une valeur bour­geoise qui propage l’idéologie capitaliste au sein du peuple au lieu de l’inciter à la combattre. L’assistance atténue les souf­frances, ce qui, en définitive, rend suppor­table les inégalités. Les auteurs marxistes contemporains réactivent ces critiques anciennes[13]Pour une vue d’ensemble de ces courants, par ailleurs très divers : Katharyne Mitchell and Polly Pallister-Wilkins (eds.), The Routledge International Handbook of Critical Philanthropy and … Continue reading. Ainsi, Mark Duffield défend l’idée que l’action humanitaire contempo­raine participe du gouvernement néolibéral du monde[14]Mark Duffield, Development, Security and Unending War: Governing the World of Peoples, Polity Press, 2007 ; Mark Duffield, Global Governance and the New Wars: The Merging of Development and Security, … Continue reading. Pour lui, comme pour d’autres auteurs marxistes, le capitalisme actuel n’est pas seulement fondé sur l’exploita­tion du prolétariat par la bourgeoisie, mais aussi sur l’exploitation des pays pauvres par les pays riches. Certains pays pauvres sont intégrés au système mondial s’ils sont en mesure de fournir les matières premières et la main-d’œuvre nécessaires aux pays riches. Néanmoins, d’autres régions sont reléguées aux marges du monde. L’action humanitaire internationale viserait, sans le dire, à maintenir les populations périphé­riques à distance. Il s’agit donc d’isoler la « vie en surplus » dont le capitalisme global n’a pas utilité. Dans une veine similaire, Alex de Waal a étudié les rapports entre action humanitaire et régimes politiques. Pour lui, l’action humanitaire invisibilise la respon­sabilité des gouvernants et permet de ce fait à des régimes néfastes de se perpétuer. En amortissant le choc des famines causées par ces régimes, l’action humanitaire contri­bue à les maintenir au pouvoir[15]Alexander De Waal, Famine Crimes: Politics and the Disaster Relief Industry in Africa, Indiana University Press, 1997..

Une autre tradition critique est celle de la sociologie de la domination. Un auteur comme Didier Fassin, par exemple, s’ap­puie sur ces travaux pour analyser l’aide humanitaire comme une forme de gouver­nement moral. Le pouvoir contemporain devient un « gouvernement humani­taire »[16]Didier Fassin, La Raison humanitaire. Une histoire morale du temps présent, Gallimard, 2010, p. 8-9.. Le pouvoir politique se sert des « émotions qui nous portent vers les mal­heurs des autres et nous font souhaiter les corriger » afin de se perpétuer lui-même[17]Ibid., p. 7. . La « raison humanitaire » serait à la fois une politique de la solidarité (qui recon­naît les autres comme des semblables), mais aussi inégalitaire (car l’aide humani­taire interdit la réciprocité). La compassion est « toujours dirigée de haut en bas, des puissants vers les faibles, les plus fragiles, les plus vulnérables »[18]Ibid.. On retrouve, dans la sociologie de la domination, une critique radicale de l’action humanitaire au nom du principe d’égalité.

Une autre tradition progressiste est l’anti-impérialisme, l’anticolonialisme et le panafricanisme. Elle dénonce ici les liens entre colonisation et action humani­taire occidentale. Pour Kwame Nkrumah, intellectuel anticolonialiste et dirigeant du Ghana indépendant (1957-1966), l’aide internationale au développement est une ruse par laquelle les puissances occidentales cherchent à peser sur le reste du monde. « L’aide est en fait un autre mode d’exploitation, une méthode moderne du capitalisme d’exportation sous un nom plus joli »[19]Kwame Nkrumah, Neo-Colonialism: The Last Stage of Imperialism, Thomas Nelson & Sons, 1965, https://www.marxists.org/ebooks/nkrumah/nkrumah-neocolonialism.pdf, car cette aide est assortie de conditions (droits com­merciaux, abaissement de charges fis­cales, accès aux matières premières). La critique anticoloniale n’oublie pas que l’argument humanitaire a servi les intérêts du colonialisme. La « mission civilisatrice » occidentale a autrefois servi à justifier l’expansion impériale. Les actes de la conférence de Bruxelles de 1890 affirmaient sans détour que la colonisation était le meilleur moyen d’apporter à l’Afrique « les bienfaits de la paix et de la civilisation »[20]Original: “effectively protecting the aboriginal populations of Africa” ; “assuring to that vast continent the benefits of peace and civilization”. Cité par : Mairi S. Macdonald, “Lord … Continue reading. Les critiques décoloniales actuelles s’ap­puient sur des auteurs comme Nkrumah, Frantz Fanon ou W.E.B. Du Bois pour pointer les rapports entre action huma­nitaire et intérêts géopolitiques occi­dentaux et les représentations héritées de l’époque coloniale, comme celle du « sauveur blanc »[21]Lata Narayanaswamy, “Race, racialisation, and coloniality in the humanitarian aid sector”, in Silke Roth, Bandana Purkayastha and Tobias Denskus (eds.), Handbook on Humanitarianism and … Continue reading. Cette littérature montre également la faible présence des représentants des pays du Sud au sein des instances dirigeantes des grandes organisations humanitaires, ainsi que les discriminations qui ont lieu au sein de ces institutions[22]Seye Abimbola and Madhukar Pai, “The art of medicine. Will global health survive its decolonisation”, The Lancet, vol. 396, no. 10263, November 2020, pp. 1627–1628, … Continue reading.

La critique féministe porte sur une autre forme d’égalité : celle des rapports entre les genres. L’exigence d’égalité entre les personnes débouche sur le refus de la hiérarchie des sexes, du patriarcat et de la domination masculine. Depuis les années 1970, les mouvements féministes se sont attachés à critiquer les organisa­tions internationales, tout en réactivant une tradition féministe et internationa­liste déjà ancienne[23]Bonnie S. Anderson, Joyous Greetings: The First International Women’s Movement, 1830-1860, Oxford University Press, 2000 ; Denise Ireton, Responsible to the peoples of the world: Activist women, … Continue reading. Ils ont insisté sur des domaines jusqu’alors négligés de l’action humanitaire (accès à l’éducation, droit à l’avortement, lutte contre le viol et les violences faites aux femmes, soins adaptés, etc.) ainsi que sur les inégali­tés de genre au sein des organisations elles-mêmes (inégalités de pouvoir, salariales, de visibilité). Cette critique a eu un impact très important sur les orga­nisations internationales (voir les résolu­tions de l’ONU sur les crimes sexuels dans les années 2000, ou encore la création d’ONU Femmes en 2010). Elle reste d’ac­tualité, comme le montrent des autrices contemporaines comme Cynthia Enloe, Carol Harrington, ou Elisabeth Olivius[24]Elisabeth Olivius, “Constructing Humanitarian Selves and Refugee Others: Gender equality and the global governance of refugees”, International Feminist Journal of Politics, vol. 18, no. 2, … Continue reading.

La critique égalitariste se fait parfois radicale. Les autrices et auteurs issus de cette tradition critique ne mâchent pas leurs mots. Ils et elles parlent d’« huma­nitaire néolibéral », d’« impérialisme », d’« humanitaire carcéral », de « racisme structurel », ou de « sexisme systémique ». Cette critique peut être difficile à entendre. Elle peut être perçue comme excessive ou contre-productive. Les orga­nisations humanitaires peuvent choisir de les intégrer ou de ne pas le faire (elles ont d’ailleurs déjà intégré un grand nombre de critiques depuis les années 1970). Elles ne peuvent pas les ignorer. Action huma­nitaire et critique progressiste partagent un même objectif : celui de la défense du principe de l’égalité de dignité humaine.

La critique réactionnaire

La pensée réactionnaire puise son inspira­tion dans le courant « contre-révolution­naire » qui rejette violemment les idées de progrès, d’égalité et d’humanisme face à la Révolution française. Pour Edmond Burke, Joseph de Maistre ou Louis de Bonald, la révolution ne laisse derrière elle que ruine et désordre. Selon eux, c’est la tradition qui doit assurer la continuité des institu­tions. La pensée contre-révolutionnaire préfère les moeurs à la raison, les particu­larités historiques à l’abstraction, ainsi que la nation à l’individu. La contre-révolution rejette l’humanisme, selon lequel chaque être humain possède une valeur inhé­rente et une dignité propre. Elle rejette l’individualisme au cœur de l’humanisme. Pour elle, d’autres valeurs, collectives (la nation, l’honneur, l’histoire, etc.), doivent être privilégiées[25]Les philosophes m’excuseront de mettre dans une même catégorie de « pensée contre-révolutionnaire » des écrits qui, s’ils s’opposent tous à la Révolution française, le font à partir … Continue reading.

Les intellectuels racistes, antisémites et colonialistes s’inspirent de pen­seurs contre-révolutionnaires. Pour Paul de Lagarde et von Treitschke, l’excès d’humanité, notamment envers les juifs et les malades, conduit inéluctablement à l’affaiblissement de l’ensemble de la race[26]Christian Helfer, “Humanitätsduselei – zur Geschichte eines Schlagworts”, Zeitschrift für Religions- und Geistesgeschichte, vol. 16, no. 2, 1964, pp. 179–182.. Pour les colonialistes réaction­naires, comme Max Buchner, le principe d’humanité menace la civilisation. Les adversaires de ces intellectuels réac­tionnaires, c’est la mission chrétienne[27]Max Buchner, Kamerun: Skizzen und Betrachtungen, Duncker & Humblot, 1887.. Rappelons qu’à la fin du xixe siècle, les missions chrétiennes ne remettaient pas en cause l’idée d’inégalités raciales. Elles acceptaient et justifiaient la colonisation. Toutefois, elles considéraient que celle-ci devait s’accompagner d’une « mission civilisatrice », sociale et culturelle. Une position insupportable pour un anthropo­logue réactionnaire comme Max Buchner : « Personne ne peut nier que l’humanité, dans son excès de zèle, a contribué à rendre les soi-disant sauvages plus conscients d’eux-mêmes et plus dange­reux. Il est grand temps que nous cessions de considérer ces autres races avec trop d’amour platonique et trop peu de pru­dence égoïste. […] N’oublions pas qu’elles [ces autres races] sont aussi des concur­rentes dans la lutte pour l’existence »[28]Ibidem., p. IX [traduction de l’auteur]..

Ce sont les nazis qui ont poussé le plus loin les attaques contre le principe d’hu­manité. Selon Alfred Rosenberg, l’idée d’humanité est une ruse des Juifs pour corrompre la race aryenne et détruire la nation allemande. « Grâce à la prédi­cation de l’humanité et à la doctrine de l’égalité des hommes, chaque juif, nègre, mulâtre a pu devenir citoyen à part entière d’un État européen ; grâce au souci humanitaire de l’individu, les États européens regorgent d’établissements de luxe pour les malades incurables »[29]Alfred Rosenberg, “Der Mythus des 20. Jahrhunderts”, in Horst Junginger, Antihumanismus und Faschismus, 2012, pp. 166-167 [traduction de l’auteur]..

Pour le nazisme, la destruction des groupes désignés comme ennemis est le passage obligé pour la sauvegarde de la race allemande. Adolf Hitler explique dans Mein Kampf : « Une race plus forte chassera les faibles, car l’instinct de vie, dans sa forme ultime, ne cessera de briser toutes les chaînes ridicules d’une prétendue humanité de l’indi­vidu, pour faire place à une humanité de la nature qui anéantisse la faiblesse et fasse place à la force.[30]Adolf Hitler, Mein Kampf-Mon combat, Les Nouvelles Éditions Latines, 1934 [1925], p. 38. » Pour le Führer, le « geste le plus humain de l’hu­manité » est la destruction des « êtres humains défectueux »[31]Ibid..

La défaite du nazisme en 1945 marque une rupture. Il devient difficile pour les intellectuels réactionnaires de défendre ostensiblement les théories raciales, l’eu­thanasie et la destruction des opposants. L’heure est aux droits de l’Homme, à l’État social et au « Welfare State ». L’apport intellectuel de la « Nouvelle Droite » consistera, à partir des années 1970, à réactiver la tradition réactionnaire tout en se distinguant du fascisme. On redé­couvre alors les écrits de la « révolution conservatrice » de l’époque de Weimar (Ernst Jünger, Martin Heidegger, Oswald Spengler, Ernst Niekisch, Carl Schmidt…) qui permettent à leurs auteurs d’attaquer le principe d’égalité sans être immédia­tement associés au nazisme[32]Voir Stéphane François, La Nouvelle Droite et le nazisme, une histoire sans fin. Révolution conservatrice allemande, national‑socialisme et alt-right, Éditions Le Bord de L’Eau, 2024.. Pour ces auteurs, la compassion envers des incon­nus est une pathologie.

La Nouvelle Droite comprend qu’il lui faudra du temps avant de pouvoir reve­nir au pouvoir. Il s’agit d’agir très en amont du combat politique, sur le terrain des idées, de la culture, des représen­tations. C’est la « métapolitique » : agir sur les cadres de pensée et pour orien­ter le débat public. Elle crée des revues (Nouvelle École en 1968, Éléments en 1973, Krisis en 1988, Criticon en 1970, Junge Freiheit en 1986, Sezession en 2003), des maisons d’édition (éditions La Nouvelle Librairie, revue Antaios) et des think-tanks (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation euro­péenne – GRECE, Institut Iliade, Polémia, Institut für Staatspolitik). D’abord mar­ginale, cette nouvelle pensée réaction­naire finit par peser sur le débat public.

L’œuvre d’Arnold Gehlen en fournit un exemple. Les attaques contre le « mora­lisme » qu’il formule dans les années 1960 nourrissent la vulgate réaction­naire jusqu’à aujourd’hui[33]Son livre a d’ailleurs été traduit en français, il y a deux ans. Arnold Gehlen, Morale et hypermorale – Pour une éthique pluraliste, traduit par François Poncet, avec une préface de Armin … Continue reading. Gelhen était devenu membre du parti nazi en 1933, une adhésion qui propulsa sa carrière universitaire. Professeur de phi­losophie à Königsberg, puis à Vienne, il tenta d’écrire une « Philosophie du national-socialisme », sans succès[34]Ulrike Baureithel, “Arnold Gehlen. ‚ Kalter Blick ‘in die ‚Wärmestuben des Liberalismus’”, in Ralf Fücks und Christoph Becker (eds.), Das alte Denken der Neuen Rechte. Die langen Linien … Continue reading. En 1945, il échappa à la dénazification, mais dut quitter l’Autriche. Il acheva sa carrière comme professeur de sociologie à Aix-la-Chapelle, en Allemagne.

Gehlen s’attaque à l’« humanitarisme », un « amour du prochain indifférencié transformé en devoir moral »[35]Arnold Gehlen, „zur ethischen Picht gemachte[n] unterschiedslose[n] Menschenliebe“, 1986 [1969], p. 79.. Selon lui, un amour du prochain s’étendant à l’humanité toute entière est une absurdité. Il existerait plusieurs types d’éthique aux sources anthropologiques différentes. L’amour du prochain relèverait de l’éthique familiale ou tribale. Il trouverait ses origines dans la com­munauté primitive et ne peut s’étendre au-delà. Privilégier l’amour du prochain à la raison d’État et à l’honneur de la nation serait une grave erreur, une « hypertrophie morale »[36]Ibid..

Gehlen avance trois arguments contre l’« hypermoralisme ». Le premier est historique. Gehlen situe les origines philosophiques de l’humanitarisme dans l’Antiquité grecque et romaine, à un moment de déclin de ces civilisa­tions. Cette idéologie aurait été créée par un petit groupe de philosophes (les cyniques et les stoïciens) au moment de l’effondrement de leurs États face à l’Empire d’Alexandre : ils auraient ren­forcé les valeurs morales d’origine pri­vée (compassion, entraide) au dépend des valeurs d’État (honneur, souverai­neté). Il s’agirait donc d’une morale de faibles, à la fois symptôme et cause de la décadence civilisationnelle.

Le deuxième argument est politique. L’éthique humaniste serait incompa­tible avec la nécessité des rapports de force. L’humanitarisme saperait les valeurs de l’État. Il constitue donc une menace pour la nation. L’État ne peut accéder à la sécurité qu’en recourant au pouvoir et à la violence. Puisque le com­bat pour le pouvoir est un jeu à somme nulle, l’État ne peut remporter la partie qu’aux dépens des autres instances. Le combat pour la sécurité est inévitable. Pour Gehlen, la souveraineté de l’État n’est pas seulement un moyen, mais une valeur en soi. Les revendications caritatives ne constituent pas seulement une charge financière inutile pour les ressources de l’État, elles attaquent le principe même de souveraineté. La poli­tique de l’État exige que les notions de sécurité et d’honneur national passent avant toute chose. L’éthique humaniste est un obstacle à ces valeurs.

Le troisième argument est anthropolo­gique. Selon Gehlen, l’éthos de l’amour du prochain trouve ses origines dans l’instinct biologique de conservation au sein de la famille. Or, cet instinct ne peut pas être étendu à des groupes abstraits qui ne se connaissent pas entre eux, comme la nation ou l’humanité tout entière. Pour ces instances, il existe d’autres sources de morale, comme l’éthique institutionnelle. À l’origine, selon Gehlen, l’éthique familiale était réservée aux membres d’une même tribu, au groupe d’interconnaissance. Mais cette éthique familiale a été pro­gressivement étendue de façon exces­sive. L’humanitarisme est une ruse de l’intellectuel urbain pour détruire le patriotisme.

Avec Morale et hypermorale, Gehlen réagit aux protestations étudiantes et ouvrières de 1968. Mais il règle aussi ses comptes avec les intellectuels allemands de l’entre-deux-guerres qui ont résisté au nazisme, car il les tient pour responsables de la défaite de l’Allemagne. Gehlen attaque les intel­lectuels protestants qui avaient affirmé que la théologie chrétienne imposait de résister à Hitler. Il accuse cet « humani­tarisme » d’avoir sapé le patriotisme allemand. L’humanitarisme serait une ruse des intellectuels pour affaiblir l’État et les intérêts de la nation.

Les lecteurs de Gehlen ne s’étonne­ront pas de retrouver, dans les attaques actuelles du gouvernement de Donald Trump contre USAID, un mélange de critique « matérialiste » des rapports de forces, et de critique « morale » des intellectuels. En détruisant USAID, le gouvernement Trump ne prétend pas seulement faire des économies ou réduire le « gaspillage » des ressources publiques. Il s’agit d’une part de proté­ger les « intérêts » de la nation, d’autre part de protéger les « valeurs améri­caines »[37]President Donald J. Trump, Reevaluating and Realigning…, op. cit.. Le combat contre l’humani­taire est un combat contre une oeuvre « criminelle » qui sape l’autorité de l’État, aussi bien qu’un combat contre des intellectuels traîtres à la nation : « A bunch of radical lunatics », dit Donald Trump des responsables de USAID, « A viper’s nest of radical-left marxists who hate America »[38]The Guardian, “What is USAid and why does Trump dislike it so much?”, 4 February 2025, https://www.theguardian.com/us-news/2025/feb/04/what-is-usaid-donald-trump-elon-musk-foreign-aid-freezes, poursuit le directeur du DOGE Elon Musk. Les attaques contre l’humanitaire et les attaques contre les intellectuels sont, depuis Gehlen, les deux faces d’un même projet politique[39]Éric Fassin, Misère de l’anti-intellectualisme. Du procès en wokisme au chantage à l’antisémitisme, Textuel, 2024..

La politique de la confusion

Les penseurs réactionnaires n’hésitent pas à faire dire aux mots le contraire de ce qu’ils veulent dire. Ils affirment volontiers qu’Hitler était de gauche, et que la Révolution est de droite[40]Il est devenu fréquent chez les intellectuels réactionnaires d’assimiler le programme du parti nazi à un programme socialiste. Par exemple : Dinesh D’Souza, The Big Lie: Exposing the Nazi … Continue reading. La pensée réactionnaire s’exprime souvent par euphémisme. Elle ne se déclare plus aussi ouvertement raciste, antisé­mite, sexiste et inégalitaire qu’elle avait l’habitude de le faire avant la Seconde Guerre mondiale. Elle s’exprime poli­ment et s’approprie des idées oppo­sées. Cette politique de la confusion est une stratégie délibérée, théorisée par des intellectuels de la Nouvelle Droite comme Alain de Benoist.

Alain de Benoist a fait ses premières armes au sein de la Fédération des étu­diants nationalistes, un syndicat anti­communiste et raciste qui défendait l’Algérie française, soutenait l’OAS, et faisait l’apologie du régime d’apartheid en Afrique du Sud[41]Fabrice Laroche (pseudonyme d’Alain de Benoist), en collaboration avec Gilles Fournier, Vérité pour l’Afrique du Sud, Éditions Saint-Just, 1965.. Il fut l’un des fonda­teurs du GRECE, qui a longtemps prôné un racisme européen, exprimé dans un premier temps comme un racisme biologique, puis reformulé comme un racisme culturel[42]Sur les liens étroits entre les nouvelles droites américaines, françaises et allemandes, voir : Stéphane François, La Nouvelle Droite et le nazisme, une histoire sans fin…, op. cit.. Auteur chouchou de la Nouvelle Droite, il prône aujourd’hui « l’ethnodifférentialisme ». Selon lui, chaque peuple a un « droit à la diffé­rence », le droit de vivre comme il le veut, à condition d’exercer ce droit chez lui, dans son environnement naturel. L’ethnodifférentialisme s’oppose, par principe, à toute forme de migration et de mélange que la Nouvelle Droite assimile à un génocide. Le plus grand problème à combattre est, de ce fait, la « contamination » des cultures. La culture européenne doit, elle aussi, être protégée[43] Razmig Keucheyan, « Alain de Benoist, du néofascisme à l’extrême droite “respectable”… », art. cit.. C’est en ce sens qu’il faut comprendre l’apologie de la diversité : « Si la diversité est une richesse, l’unifor­mité est toujours un appauvrissement. » Son ennemi, c’est l’« égalitarisme », qu’il qualifie d’« idéologie du même ». Tout ce qui est universel serait mauvais : le chris­tianisme, le marxisme, le libéralisme, les droits de l’Homme. L’obsession de la « pureté » culturelle conduit à exalter la séparation, dont l’expression historique serait l’apartheid.

Dans Au-delà des droits de l’Homme[44]Alain de Benoist, Au-delà des droits de l’homme. Pour défendre les libertés, La Nouvelle Librairie, 2016., Alain de Benoist s’attaque au droit international, une « abstraction sur­plombante » qui détruirait la diver­sité culturelle[45]Ibid., p. 9. . Pour lui, les droits de l’Homme seraient à la fois trop univer­sels (au sens où ils veulent être valables partout et pour toutes les personnes) et trop individualistes (au sens où ils s’appliquent à des individus indépen­damment de leur contexte social et culturel)[46]Ibid., p. 10.. Ces deux travers iraient à l’encontre de la liberté des peuples, celle de conserver leurs traditions et leurs pratiques collectives et particulières. Sans surprise, de Benoist s’appuie sur des auteurs réactionnaires (Taine, Carl Schmitt, Finkielkraut) et libertariens (Ayn Rand). Mais il cite aussi des penseurs libé­raux (Kant, Tocqueville, Raymond Aron, Jürgen Habermas), et même des auteurs marxistes (Karl Marx, Friedrich Engels, Chantal Mouffe, Régis Debray). Il va jusqu’à convoquer des auteurs non-occidentaux, anticoloniaux et postcoloniaux (Gandhi, Dipesh Chakrabarty, Chung-Shu Lo). Il n’hésite pas à s’appuyer sur les travaux de ceux qui, avant lui, ont critiqué l’uni­versalisme des droits de l’Homme. Ses attaques contre les notions de « guerre juste » et de « droit d’ingérence » rap­pellent celles formulées ailleurs par des auteurs progressistes[47]Ibid., p. 131.. Pour de Benoist, tout argument contre l’universalisme des droits de l’Homme, d’où qu’il vienne, est bon à prendre. Tous les arguments sont travaillés de telle sorte qu’ils enfoncent un coin dans la « poussée du compas­sionnel » qui ferait le jeu des immi­grationnistes[48]Ibid., p. 12.. De Benoist accuse les droits de l’Homme de tous les maux. Ils seraient responsables – rien de moins – de « la dislocation ou [de] l’éradication d’identités collectives »[49]Ibid., p. 100.. Mais il mène son discours de manière faussement oecuménique, en intégrant à son bon vouloir des auteurs venus de traditions intellectuelles très diverses.

Cette tactique de braconnage intellec­tuel n’est pas fortuite[50]J’emprunte cette expression à Sylvain Crépon, « Une littérature postcoloniale d’extrême droite ? Réflexion sur un “braconnage” intellectuel », in Collectif Write Back (dir.), … Continue reading. Elle s’inscrit dans une stratégie de mystification. Il s’agit de se fondre dans le discours politique « comme un poisson dans l’eau »[51]Razmig Keucheyan, « Alain de Benoist, du néofascisme à l’extrême droite “respectable”… », art. cit, p. 128. . La confusion politique est un outil explicite de la droite réactionnaire. La norme antiraciste qui s’est imposée dans la deuxième moitié du xxe siècle a contraint l’extrême droite à se réinven­ter[52]Les lois Pleven (1972) et Gayssot (1991) ont pénalisé l’incitation à la haine raciale et antisémite.. Il lui a fallu adapter ses idées à une époque où elles étaient devenues inau­dibles. Avant de pouvoir prendre le pou­voir, il fallait agir sur le langage. Cette « métapolitique » a consisté à introduire ses catégories de pensée dans la pensée dominante[53]Ibid. Voir : Alain de Benoist, « Pour un “gramscisme de droite” », 16e colloque national du GRECE, 1982 ; Jacques Marlaud, Interpellations. Questionnements métapolitiques, Dualpha, 2004, « … Continue reading. Si Alain de Benoist reprend à son compte des critiques venues de la droite comme de la gauche, c’est qu’elles lui permettent de brouiller les pistes.

Distinguer les critiques pour défendre l’action humanitaire

On ne s’étonnera donc pas de la désorien­tation à laquelle on assiste. Cette confu­sion est le résultat de la diffusion des idées réactionnaires dans une partie du champ médiatique. De nombreux mots, qui trouvent leur origine dans la pensée progressiste, ont été déformés par leur capture réactionnaire. Ils atteignent le grand public sous une forme altérée. Ces mots (décolonisation, « wokisme », « politiquement correct », « fémi­nisme », « théorie du genre », « théo­rie intersectionnelle », “Critical Race Theories”) sont massivement diffusés par de grands médias selon un cadrage réactionnaire, tantôt de manière explicite (Breitbart News, Fox News, CNews, Die Welt, Neue Züricher Zeitung, Bild Zeitung, X/Twitter, TikTok), tantôt de manière tacite, voire involontaire (Le Figaro, Marianne, Frankfurter Allgemeine Zeitung, Die Welt). Ces publications nombreuses donnent aux mots un sens contraire à leur signification originelle. Des termes qui viennent d’une tradition égalitariste, forgés dans la lutte pour l’émancipation, deviennent « intouchables » pour celles et ceux qui défendent l’humanisme[54]Le terme « intouchable » est celui utilisé par l’intellectuel réactionnaire Christopher Rufo lui-même. Voir : Joël Glasman, « Terreur postcoloniale : en Allemagne, la fabrique d’une … Continue reading. Ils provoquent une réaction quasi allergique. La Nouvelle Droite est parvenue à créer une distance entre l’opinion publique et la pensée progressiste. Elle a vidé les mots de leur sens. La confusion politique est le produit d’un long travail de sape.

« L’irrédentisme identitaire de l’extrême droite n’a rien en commun avec l’essentialisme stratégique des minorités. La pensée réactionnaire déteste toute idée de mélange, de métissage ou d’hybridation identitaire. »

Les polémiques sur la « décolonisation » du secteur humanitaire en donnent un exemple. La critique décoloniale trouve son origine dans le combat anticolo­nial. Il s’agit d’une critique du racisme, compatible avec le principe d’humanité. Sa critique des universaux abstraits et son exaltation de la différence ont pu par­fois faire confondre cette pensée avec une critique antihumaniste, ce qu’elle n’est pas. Il ne s’agit pas de dire que les approches décoloniales ne doivent pas être critiquées. Les approches décolo­niales ne sont pas exemptes d’effets de manche, d’exagérations et d’incohé­rences[55]Michel Cahen, Colonialité. Plaidoyer pour la précision d’un concept, Karthala, 2024 ; Pierre Gaussens, Gaya Makaran, , « Peau Blanche, Masques Noirs. Les études décoloniales : autopsie d’une … Continue reading. Il ne s’agit pas non plus de nier l’essentialisme stratégique dont certains représentants de ces mouvements font preuve. L’essentialisme stratégique est une vieille arme de résistance face à la domination, qui a d’ailleurs très tôt été combattu par d’autres penseurs anticoloniaux[56]Sur l’essentialisme stratégique, voir : Gayatri Chakravorty Spivak, “Subaltern Studies: Deconstructing Historiography”, in Gayatri Chakravorty Spivak and Ranajit Guha (eds.), Selected … Continue reading. On peut tout à fait pen­ser que cette stratégie essentialiste est contre-productive. On pourra reprocher à cet essentialisme décolonial de four­nir malgré lui des armes aux réaction­naires. Cependant, accuser ces traditions intellectuelles du triomphe de la pensée antihumaniste et de l’extrême droite est un contresens historique. L’irrédentisme identitaire de l’extrême droite n’a rien en commun avec l’essentialisme straté­gique des minorités. La pensée réaction­naire déteste toute idée de mélange, de métissage ou d’hybridation identitaire. Elle exècre l’égalitarisme[57]Sylvain Crépon, « Une littérature postcoloniale d’extrême droite ?…», op. cit.. Son but est de diffuser le principe de l’inégalité jusqu’à ce qu’il devienne banal, tout en affirmant que cette idée proviendrait du peuple lui-même. C’est une étape essentielle pour préparer sa prise de pouvoir.

Cet article, légèrement actualisé et modi­fié, y compris dans son titre, a été publié pour la première fois le 21 mars 2025 sur le site du Centre de réflexion sur l’action et les savoirs humanitaires (CRASH) de Médecins Sans Frontières – France : https://msf-crash.org/fr/acteurs-et-pratiques-hu­manitaires/comment-ne-pas-se-trom­per-dennemi-deux-critiques-de-laction

L’auteur et la revue Alternatives Humanitaires s’associent pour remercier chaleureusement le CRASH d’avoir accepté la réédition de ce texte.

 

Crédit photo :  © Jatt Empire

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References

References
1 Le décret indique une suspension pour 90 jours. Dans les jours qui ont suivi, le ministre des Affaires étrangères Marco Rubio a expliqué qu’il entendait maintenir les dépenses « de survie » (livesaving programmes), sans toutefois définir cette notion. President Donald J. Trump, Reevaluating and Realigning United States Foreign Aid, Executive Order, 20 January 2025, https://www.whitehouse.gov/presidential-actions/2025/01/reevaluating-and-realigning-united-states-foreign-aid
2 “Über 2.000 Forschende kritisieren Unionsanfrage” (« Plus de 2000 chercheurs critiquent la demande de l’Union européenne »), Forschung und Lehre (Revue allemande de recherche et d’enseignement), 5 March 2025.
3 Angela Giuffrida and Stephanie Kirchgaessner, “Italian government approved use of spyware on members of refugee NGO, MPs told”, The Guardian, 27 March 2025.
4 Umberto Pellecchia, “What the spread of the ‘great replacement’ conspiracy theory means for humanitarian aid”, The New Humanitarian, 24 July 2025.
5 OCHA, Global Humanitarian Overview 2025 – July Update (Snapshot as of 31 July 2025)”, 5 August 2025 ; UN News, “Number of aid workers killed in Gaza conflict, highest in UN history: Guterres”, 5 June 2025, https://news.un.org/en/story/2025/06/1164086
6 President Donald J. Trump, Reevaluating and Realigning…, op. cit.
7 Par exemple, au sein des grands textes normatifs type « Code de conduite », « Charte humanitaire », etc. Voir Code de conduite pour le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et pour les Organisations non-gouvernementales (ONG) lors des opérations de secours en cas de catastrophe, IFRC,1994 ; La charte de Médecins Sans Frontières, Médecins Sans Frontières (1971/2000) ; The Sphere Handbook Humanitarian Charter and Minimum Standards in Humanitiarian Response, Sphere, 2018, https://spherestandards.org/wp-content/uploads/Sphere-Handbook-2018-EN.pdf ; Consensus européen sur l’aide humanitaire, Commission européenne, 2007 ; General Assembly resolution 46/182, United Nations, 19 December 1991.
8 Sur l’histoire des principes humanitaires : Daniel Palmieri, « Les principes fondamentaux de la Croix-Rouge : une histoire politique », CICR, 2015 ; Fabrice Weissman, « Responsabilité de protéger. Le retour à la tradition impériale de l’humanitaire », blog du Crash, 15 mars 2010, https://msf-crash.org/fr/publications/guerre-et-humanitaire/responsabilite-de-proteger-le-retour-la-tradition-imperiale-de ; Joël Glasman, « L’invention de l’impartialité : histoire d’un principe humanitaire, entre raisons juridique, stratégique et algorithmique », publication conjointe Alternatives Humanitaires (n° 15, p. 8-21) et CRASH, novembre 2020. https://msf-crash.org/fr/linvention-de-limpartialite-histoire-dun-principe-humanitaire-entre-raisons-juridique-strategique et https://www.alternatives-humanitaires.org/fr/2020/11/13/linvention-de-limpartialite-histoire-dun-principe-humanitaire-entre-raisons-juridique-strategique-et-algorithmique
9 Pour cela, il faudra s’en remettre à la sociologie de la critique, qui montre très bien comment les organisations humanitaires intègrent des dispositifs critiques et autocritiques. La sociologie pragmatique de la critique n’a, en revanche, pas grand-chose à dire sur la tradition critique réactionnaire, presque totalement invisible dans ces travaux. Voir : Elsa Rambaud, Médecins sans frontières. Sociologie d’une institution critique, Éditions Dalloz, 2015 ; Luc Boltanski, La souffrance à distance, Éditions Métailié, 1993.
10 Razmig Keucheyan, « Alain de Benoist, du néofascisme à l’extrême droite “respectable” – Enquête sur une success story intellectuelle », Revue du Crieur, n° 6, 2017, p. 128-143.
11 Un résumé efficace dans Shlomo Sand, Une brève histoire mondiale de la gauche, Éditions La Découverte, 2022.
12 Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848), Flammarion, 1998.
13 Pour une vue d’ensemble de ces courants, par ailleurs très divers : Katharyne Mitchell and Polly Pallister-Wilkins (eds.), The Routledge International Handbook of Critical Philanthropy and Humanitarianism, Taylor & Francis Group, 2023.
14 Mark Duffield, Development, Security and Unending War: Governing the World of Peoples, Polity Press, 2007 ; Mark Duffield, Global Governance and the New Wars: The Merging of Development and Security, Zed Books, 2001.
15 Alexander De Waal, Famine Crimes: Politics and the Disaster Relief Industry in Africa, Indiana University Press, 1997.
16 Didier Fassin, La Raison humanitaire. Une histoire morale du temps présent, Gallimard, 2010, p. 8-9.
17 Ibid., p. 7.
18 Ibid.
19 Kwame Nkrumah, Neo-Colonialism: The Last Stage of Imperialism, Thomas Nelson & Sons, 1965, https://www.marxists.org/ebooks/nkrumah/nkrumah-neocolonialism.pdf
20 Original: “effectively protecting the aboriginal populations of Africa” ; “assuring to that vast continent the benefits of peace and civilization”. Cité par : Mairi S. Macdonald, “Lord Vivian’s tears. The moral hazards of humanitarian intervention”, in Fabian Klose (ed.), The Emergence of Humanitarian Intervention, Cambridge University Press, 2016, p. 122.
21 Lata Narayanaswamy, “Race, racialisation, and coloniality in the humanitarian aid sector”, in Silke Roth, Bandana Purkayastha and Tobias Denskus (eds.), Handbook on Humanitarianism and Inequality, Edward Elgar Publishing, 2024, pp. 210–221 ; Themrise Khan, Kanakulya Dickson and Maïka Sondarjee (eds.), White Saviorism in International Development: Theories, Practices and Lived Experiences, Daraja Press, 2023.
22 Seye Abimbola and Madhukar Pai, “The art of medicine. Will global health survive its decolonisation”, The Lancet, vol. 396, no. 10263, November 2020, pp. 1627–1628, https://www.cugh.org/wp-content/uploads/sites/95/2021/07/Abimbola-Pai-Lancet-2020.pdf
23 Bonnie S. Anderson, Joyous Greetings: The First International Women’s Movement, 1830-1860, Oxford University Press, 2000 ; Denise Ireton, Responsible to the peoples of the world: Activist women, peace efforts, and international citizenship, 1893-1939, State University of New York at Binghamton, 2015.
24 Elisabeth Olivius, “Constructing Humanitarian Selves and Refugee Others: Gender equality and the global governance of refugees”, International Feminist Journal of Politics, vol. 18, no. 2, December 2015, pp. 270–290 ; Cynthia Enloe, Bananas, Beaches and Bases: Making Feminist Sense of International Politics, University of California Press, 2014, https://ir101.co.uk/wp-content/uploads/2018/11/Enloe-Bananas-Beaches-and-Bases-Ch.1.pdf ; Carol Harrington, “Resolution 1325 and Post-Cold War Feminist Politics”, International Feminist Journal of Politics, vol. 3, no. 4, December 2011, pp. 557–575 ; Dorothea Hilhorst, Holly Porter and Rachel Gordon, “Gender, sexuality, and violence in humanitarian crises”, Disasters, vol. 42, no. S1, January 2018, pp. S3–S16, https://repub.eur.nl/pub/103998/2017-Hilhorst_et_al-Gender-sexuality-violence.pdf
25 Les philosophes m’excuseront de mettre dans une même catégorie de « pensée contre-révolutionnaire » des écrits qui, s’ils s’opposent tous à la Révolution française, le font à partir de prémisses différentes. Pour une définition plus précise de la pensée contre-révolutionnaire, voir : Jean‑Yves Pranchère, « Le Progrès comme catastrophe : La pensée contre-révolutionnaire face à la déhiscence de l’histoire », Archives de philosophie, vol. 80, n° 1, janvier 2017, p. 13-32 ; Edmund Burke, Réflexions sur la Révolution de France, Hachette, 1989 [1790] ; Joseph de Maistre, De la souveraineté du peuple : un anti-contrat social, Presses Universitaires de France, 1992 ; Louis Ambroise de Bonald, Théorie du pouvoir politique et religieux dans la société civile, démontrée par le raisonnement et par l’Histoire, 1796, https://classiques.uqam.ca/classiques/de_bonald_louis/theorie_pouvoir_pol/theorie_pouvoir_pol.pdf
26 Christian Helfer, “Humanitätsduselei – zur Geschichte eines Schlagworts”, Zeitschrift für Religions- und Geistesgeschichte, vol. 16, no. 2, 1964, pp. 179–182.
27 Max Buchner, Kamerun: Skizzen und Betrachtungen, Duncker & Humblot, 1887.
28 Ibidem., p. IX [traduction de l’auteur].
29 Alfred Rosenberg, “Der Mythus des 20. Jahrhunderts”, in Horst Junginger, Antihumanismus und Faschismus, 2012, pp. 166-167 [traduction de l’auteur].
30 Adolf Hitler, Mein Kampf-Mon combat, Les Nouvelles Éditions Latines, 1934 [1925], p. 38.
31 Ibid.
32 Voir Stéphane François, La Nouvelle Droite et le nazisme, une histoire sans fin. Révolution conservatrice allemande, national‑socialisme et alt-right, Éditions Le Bord de L’Eau, 2024.
33 Son livre a d’ailleurs été traduit en français, il y a deux ans. Arnold Gehlen, Morale et hypermorale – Pour une éthique pluraliste, traduit par François Poncet, avec une préface de Armin Mohler, La Nouvelle Librairie, 2023.
34 Ulrike Baureithel, “Arnold Gehlen. ‚ Kalter Blick ‘in die ‚Wärmestuben des Liberalismus’”, in Ralf Fücks und Christoph Becker (eds.), Das alte Denken der Neuen Rechte. Die langen Linien der antiliberalen Revolte, Bundeszentrale für Politische Bildung, 2020, pp. 140–155.
35 Arnold Gehlen, „zur ethischen Picht gemachte[n] unterschiedslose[n] Menschenliebe“, 1986 [1969], p. 79.
36 Ibid.
37 President Donald J. Trump, Reevaluating and Realigning…, op. cit.
38 The Guardian, “What is USAid and why does Trump dislike it so much?”, 4 February 2025, https://www.theguardian.com/us-news/2025/feb/04/what-is-usaid-donald-trump-elon-musk-foreign-aid-freezes
39 Éric Fassin, Misère de l’anti-intellectualisme. Du procès en wokisme au chantage à l’antisémitisme, Textuel, 2024.
40 Il est devenu fréquent chez les intellectuels réactionnaires d’assimiler le programme du parti nazi à un programme socialiste. Par exemple : Dinesh D’Souza, The Big Lie: Exposing the Nazi Roots of the American Left, Regnery, 2017 ; Brendan Simms, Hitler: Only the world was enough, Allen Lane, 2019. Pour une lecture historienne : Richard J. Evans, “Hitler by Brendan Simms and Hitler by Peter Longerich review – problematic portraits”, The Guardian, 27 September 2019.
41 Fabrice Laroche (pseudonyme d’Alain de Benoist), en collaboration avec Gilles Fournier, Vérité pour l’Afrique du Sud, Éditions Saint-Just, 1965.
42 Sur les liens étroits entre les nouvelles droites américaines, françaises et allemandes, voir : Stéphane François, La Nouvelle Droite et le nazisme, une histoire sans fin…, op. cit.
43  Razmig Keucheyan, « Alain de Benoist, du néofascisme à l’extrême droite “respectable”… », art. cit.
44 Alain de Benoist, Au-delà des droits de l’homme. Pour défendre les libertés, La Nouvelle Librairie, 2016.
45 Ibid., p. 9.
46 Ibid., p. 10.
47 Ibid., p. 131.
48 Ibid., p. 12.
49 Ibid., p. 100.
50 J’emprunte cette expression à Sylvain Crépon, « Une littérature postcoloniale d’extrême droite ? Réflexion sur un “braconnage” intellectuel », in Collectif Write Back (dir.), Postcolonial studies, modes d’emploi, Presses universitaires de Lyon, 2013, p. 137-149.
51 Razmig Keucheyan, « Alain de Benoist, du néofascisme à l’extrême droite “respectable”… », art. cit, p. 128.
52 Les lois Pleven (1972) et Gayssot (1991) ont pénalisé l’incitation à la haine raciale et antisémite.
53 Ibid. Voir : Alain de Benoist, « Pour un “gramscisme de droite” », 16e colloque national du GRECE, 1982 ; Jacques Marlaud, Interpellations. Questionnements métapolitiques, Dualpha, 2004, « Métapolitique : la conquête du pouvoir culturel. La théorie gramscienne de la métapolitique et son emploi par la Nouvelle Droite française », p. 121-139.
54 Le terme « intouchable » est celui utilisé par l’intellectuel réactionnaire Christopher Rufo lui-même. Voir : Joël Glasman, « Terreur postcoloniale : en Allemagne, la fabrique d’une panique morale », AOC média, 27 février 2024, https://aoc.media/opinion/2024/02/26/terreur-postcoloniale-en-allemagne-la-fabrique-dune-panique-morale
55 Michel Cahen, Colonialité. Plaidoyer pour la précision d’un concept, Karthala, 2024 ; Pierre Gaussens, Gaya Makaran, , « Peau Blanche, Masques Noirs. Les études décoloniales : autopsie d’une imposture intellectuelle », in Pierre Gaussens, Gaya Makaran, Daniel Inclán et al., Critique de la raison décoloniale. Sur une contre-révolution intellectuelle, Éditions L’Échappée, 2024, p. 16-48, https://www.mshbx.fr/wp-content/uploads/2025/02/Peau-blanche-masques-noirs.pdf ; Olúfémi Táíwò, Against decolonisation. Taking African Agency Seriously, Hurst, 2022.
56 Sur l’essentialisme stratégique, voir : Gayatri Chakravorty Spivak, “Subaltern Studies: Deconstructing Historiography”, in Gayatri Chakravorty Spivak and Ranajit Guha (eds.), Selected Subaltern Studies, Oxford University Press, 1988. L’essentialisme des mouvements anticoloniaux et décoloniaux a été critiqué très tôt, au sein même de ces mouvements. Voir : Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Le Seuil, 1952 ; Wole Soyinka, Myth, Literature and the African World, Cambridge University Press, 1976 ; Salman Rushdie, Imaginary Homelands: Essays and Criticism 1981-1991, Granta/Penguin, 1991.
57 Sylvain Crépon, « Une littérature postcoloniale d’extrême droite ?…», op. cit.

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