Selon les autrices, l’aide humanitaire et l’action sociale restent artificiellement cloisonnées, et continuent de fonctionner au sein de hiérarchies coloniales persistantes. Le secteur de la santé mentale et du soutien psychosocial (SMSPS) peut servir de passerelle – à condition d’en décoloniser les approches et de redistribuer réellement les rapports de pouvoir.
L’action humanitaire et le travail social sont généralement considérés comme des domaines distincts. La première consiste à intervenir rapidement en cas de crise majeure, tandis que le second s’organise autour de processus d’accompagnement et de protection sociale inscrits dans la durée. Toutefois, que ce soit dans les pays du Nord ou dans les pays du Sud, situations d’urgence et crises chroniques ont de plus en plus tendance à se juxtaposer. Les familles déplacées, les jeunes ayant subi des traumatismes, qui vivent dans la pauvreté et sont marginalisés, ou encore les migrants piégés aux frontières et ballotés entre divers systèmes de protection sociale sont autant de visages d’une même réalité : l’instabilité chronique qui affecte nos sociétés partout dans le monde. Dans ce contexte, la division traditionnelle entre aide humanitaire et action sociale s’avère illusoire. Les individus ont besoin de continuité et de dignité, et non de fragmentation ou de solutions temporaires.
Tout effort pour repenser et transformer le lien qui existe entre ces deux domaines doit prendre en compte les héritages profonds qui les sous-tendent. L’action humanitaire et l’action sociale moderne ont toutes les deux été influencées par les modèles caritatifs issus des systèmes coloniaux, au sein desquels les identités et visions du monde hégémoniques ont contribué à structurer l’autorité, la légitimité et les politiques de soins. La colonialité décrit la persistance des hiérarchies coloniales, après la fin des administrations coloniales, en ce qu’elles structurent les relations sociales autour de la race, dans un système où les structures de pouvoir et de connaissance demeurent racialisées et classistes. Ces référentiels hérités du passé continuent de déterminer qui détient le pouvoir, comment l’expertise est définie et pourquoi certains groupes se voient assigner la place de bénéficiaires plutôt que celle de partenaires.
Les chercheurs[1]Tanja Kleibl, Robel Abay, Anna-Lisa Klages et al. (eds.), Decolonizing Social Work: From Theory to Transformative Practice, Bloomsbury Academic, 2024 ; Carolyn Noble and Annaline C. S. Keet, … Continue reading en politiques sociales et études décoloniales soutiennent que ces présupposés historiques restent ancrés dans les pratiques contemporaines.
Dans cette perspective plus large, le continuum de soins de santé mentale et de soutien psychosocial (SMSPS) offre un point de repère essentiel. Initialement conçue pour répondre aux situations d’urgence, la SMSPS a évolué vers une approche faisant le lien entre protection, relèvement et bien-être communautaire. En mettant l’accent sur les relations humaines, le sentiment d’appartenance et les conditions sociales qui favorisent le bien-être, cette approche offre un cadre concret favorisant l’intégration de l’aide humanitaire et de l’action sociale.
Alors que les crises se multiplient et que les sociétés se fracturent, la nécessité d’adopter des approches garantissant l’équité, la continuité et la responsabilité se fait de plus en plus sentir. Pour les personnes touchées, c’est même devenu un impératif. Le présent article explore l’histoire de l’aide humanitaire et de l’action sociale, ainsi que les transformations nécessaires pour que ces deux domaines puissent être intégrés de manière significative.
L’action sociale et humanitaire à la lumière des perspectives historiques et coloniales
Reconnaître les origines coloniales communes et les colonialités persistantes qui influencent aussi bien l’aide humanitaire que l’action sociale moderne est une condition sine qua non d’une véritable convergence. L’expansion coloniale n’a pas seulement organisé les rapports sociaux dans les territoires colonisés, elle a également reconfiguré les hiérarchies au sein de l’Europe et fait de la « blanchité » un standard normatif d’humanité, de compétence et d’autorité – en considérant la blanchité non pas comme une simple couleur de peau, mais comme une identité, une position et une idéologie hégémoniques. L’action sociale moderne, formalisée au XIXe siècle au sein des institutions sociales, a été influencée par les hiérarchies raciales et classistes de l’époque, les modalités de prise en charge reposant alors souvent sur des cadres eurocentrés, fréquemment chrétiens, paternalistes et axés sur les carences. Par la suite, l’action humanitaire s’est professionnalisée dans les contextes postcoloniaux et néocoloniaux, reproduisant de la même façon les hiérarchies d’expertise et de mérite, tout en privilégiant les savoirs eurocentrés.
L’humanitaire comme le social reproduisent plusieurs formes de colonialité décrites par les chercheurs. La « colonialité du pouvoir[2]Anibal Quijano, “Coloniality of Power, Eurocentrism, and Latin America”, Nepantla: Views from South, vol. 1, no. 3, 2000, pp. 533–580. » désigne les systèmes de savoir, de gouvernance et de prise en charge racialisés, genrés et classistes, héritage des empires, dans lesquels la blanchité fonctionne comme un principe d’organisation neutre où « les autres » – les populations marginalisées – sont souvent considérés comme des sujets de correction ou d’intervention. La « colonialité du savoir[3]Walter D. Mignolo, “The Many Faces of Cosmo-polis: Border Thinking and Critical Cosmopolitanism”, Public Culture, vol. 12, no. 3, 2000, pp. 721–748 ; Id., The Darker Side of Western Modernity: … Continue reading » renvoie au fait de privilégier continuellement les sciences sociales et psychologiques occidentales, ce qui marginalise d’autres épistémologies et génère des interventions qui considèrent les existences marginalisées comme pathologiques. La « colonialité de l’être[4]Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Seuil, 1952 ; Nelson Maldonado-Torres, “On the Coloniality of Being”, Cultural Studies, vol. 21, no. 2-3, 2007, pp. 240–270 ; María Lugones, “Toward … Continue reading », enfin, révèle comment les hiérarchies entre les êtres humains perdurent, déterminant quelles vies ont de la valeur et quelles souffrances sont jugées normales ou considérées comme une déficience. Conjuguées, ces trois formes de colonialité structurent les interprétations de la vulnérabilité, des droits et du bien-être. À une époque où le multiculturalisme et la polarisation gagnent du terrain dans les sociétés européennes, ces hiérarchies influencent profondément la répartition des rôles entre ceux qui décident, ceux qui fournissent l’aide et ceux qui sont assignés à la place de bénéficiaires – et expliquent pourquoi les tensions et les protections sont inégalement réparties, comme nous allons le voir plus loin.
Continuité et préparation, les deux maîtres mots face à la polarisation du contexte géopolitique actuel
L’environnement géopolitique actuel se caractérise de plus en plus par des crises chroniques si imbriquées les unes dans les autres qu’elles échappent aux catégorisations humanitaires traditionnelles. Conflits prolongés, déplacements de masse, pauvreté persistante, polarisation politique, occupation et oppression brouillent les frontières entre « situations d’urgence » et « phases de relèvement ». De la Syrie à l’Ukraine, en passant par la Palestine, le Sahara occidental, le Sahel ou les rues des capitales européennes, il devient impossible de séparer les interventions visant à répondre à une crise ponctuelle de l’action sociale à long terme. Les populations en situation de précarité chronique requièrent un accompagnement continu associant protection sociale et aide humanitaire.
Dans les pays du Sud, les interventions humanitaires obéissent souvent à une logique d’urgence et sont encadrées par les normes internationalement reconnues en matière de soutien psychosocial et de protection. En Europe en revanche, les situations de vulnérabilité du même type (par exemple mineurs non accompagnés, personnes migrantes et victimes d’exclusion sociale) sont généralement appréhendées comme des problématiques de politique interne et ne sont donc pas soumises aux mêmes exigences en termes de redevabilité et d’application des principes humanitaires tels que l’impartialité et le respect de la dignité.
L’approche européenne reflète ainsi la persistance d’un système à deux vitesses dans la mise en oeuvre des normes humanitaires. Certains principes pourtant défendus à l’échelle mondiale, comme la désinstitutionnalisation et l’accompagnement individualisé, ne sont pas appliqués de façon systématique au sein même de l’Europe, en particulier dans le cas des populations migrantes et racisées. Ce respect à géométrie variable montre que les hiérarchies coloniales de l’être[5]Voir les références citées à la note 4. et de la valeur humaine sont toujours à l’oeuvre et qu’elles continuent à déterminer les conditions d’accès des uns et des autres à un accompagnement et une protection adéquats.
L’image que l’Europe a d’elle-même – celle d’un pourvoyeur d’aide humanitaire et non d’un territoire susceptible d’avoir besoin d’une assistance humanitaire – est renforcée par sa conviction profonde que les crises surviennent « ailleurs ». Cet héritage colonial et ce sentiment d’invincibilité empêchent les responsables politiques de reconnaître la vulnérabilité du territoire européen. Achille Mbembe caractérise cette posture comme une composante de l’imaginaire postcolonial[6]Achille Mbembe, On the Postcolony, University of California Press, 2001., à travers lequel l’Europe continue de se percevoir comme le centre de la civilisation et de l’humanité. De fait, les situations de crise humanitaire auxquelles sont confrontées les populations européennes (pandémies[7]Kristin B. Sandvik and Kjersti Lohne, “The humanitarianisation of the COVID-19 response”, Journal of Humanitarian Affairs, vol. 2, no. 3, 2020, pp. 1–5. Cet article montre comment la pandémie … Continue reading, catastrophes naturelles, crises politiques et économiques, déplacements massifs) suscitent souvent chez elles de la gêne ou du déni.
Cet état d’esprit empêche l’Europe de reconnaître ses propres souffrances et d’établir un véritable dialogue avec les pays du Sud en vue de s’inspirer de leur expertise et de leurs épistémologies, qui pourraient pourtant l’aider à renforcer ses propres systèmes.
Portée par la lassitude des bailleurs de fonds et la concurrence géopolitique, la « réinitialisation humanitaire » en cours (humanitarian reset) souligne davantage les limites qu’il y a à considérer l’humanitaire et la protection sociale comme des domaines distincts. L’approche fondée sur les droits et le respect de la dignité exige de la continuité, c’est-à-dire une articulation efficace entre l’assistance d’urgence et les systèmes de protection sociale propices à une insertion durable. Il convient de repenser la préparation au-delà de sa seule dimension logistique afin d’y intégrer la résilience sociale, c’est-à-dire la capacité à préserver durablement la dignité de la personne humaine face à une instabilité chronique.
La SMSPS comme espace de convergence
La SMSPS constitue désormais une passerelle entre l’aide humanitaire et l’action sociale, notamment dans les contextes de crise et les situations de postconflit. Développée en réponse aux traumatismes les plus graves, elle intègre aujourd’hui des perspectives d’équité, transculturelles, fondées sur les droits et axées sur le relèvement, facilitant ainsi le passage de l’intervention d’urgence à court terme aux processus de long terme que sont la réinsertion sociale, la guérison collective et le relèvement.
En prenant en compte les dimensions émotionnelles, sociales et structurelles du bien-être, la SMSPS va plus loin que la seule gestion des crises immédiates et la prise en charge des souffrances individuelles. Elle reconnaît l’oppression systémique, les dynamiques de pouvoir et la violence structurelle, et contribue à rétablir le sentiment d’appartenance, la capacité d’action et la participation active des personnes concernées à la société. Cela fait de la SMSPS un espace de convergence naturel entre les secteurs humanitaire et social, tous deux ancrés dans des pratiques de solidarité et d’accompagnement des personnes. En pratique, les soins de santé mentale et soutien psychosocial recouvrent une variété d’approches. Les programmes de soutien psychosocial destinés aux jeunes déplacés peuvent par exemple consister en une prise en charge culturellement appropriée associée à un accès digne aux droits et au développement des compétences, soutenant ainsi à la fois le relèvement de la personne et son insertion sociale. Les centres d’aide aux migrants dans le sud de l’Europe peuvent notamment proposer, en plus d’un accompagnement psychologique d’urgence, un accompagnement social personnalisé et une assistance au logement, articulant prise en charge individuelle, plaidoyer et accès aux droits. De même, les programmes communautaires dans les zones de postconflit devraient tisser des liens entre le soutien psychosocial individuel et les activités de groupe visant à restaurer le sentiment d’appartenance et à faciliter la guérison collective, tout en reconnaissant le rôle des communautés en tant qu’agents du changement.
Le déploiement à plus grande échelle de ces modèles hybrides se heurte toutefois à des obstacles réels. Les initiatives de SMSPS doivent souvent composer avec des financements fragmentés et des mécanismes de redevabilité cloisonnés, ce qui complique la collaboration dans la durée. Faute de véritables efforts en faveur d’un partage effectif du pouvoir, ces initiatives peuvent renforcer involontairement les inégalités au lieu de les corriger.
Pour réaliser leur plein potentiel, les programmes de SMSPS doivent s’implanter de façon pérenne dans les systèmes locaux et nationaux, et y diffuser leur approche multifactorielle du bien-être. Les soins psychosociaux deviennent ainsi une responsabilité collective, axée sur le changement systémique plutôt que sur des interventions ponctuelles.
Lorsqu’ils sont mis en oeuvre de façon adéquate, les programmes de SMSPS jouent pleinement leur rôle d’espaces de convergence, créant des passerelles conceptuelles et pratiques entre secours et résilience, relèvement individuel et justice sociale, éthique de l’urgence et prise en charge longue durée.
Décolonisation, transformation des rapports de pouvoir et localisation des programmes de SMSPS : perspectives et leviers d’action
Si les programmes de SMSPS peuvent faire le lien entre l’aide à court terme et l’action sociale à long terme, l’étape suivante consiste à veiller à ce que cette articulation soit à la fois éthique et opérationnelle. Toute convergence entre l’aide humanitaire et l’action sociale doit s’inscrire dans un processus décolonial afin de remédier aux profonds déséquilibres de pouvoir qui traversent encore ces deux domaines. Il s’agit non seulement de questionner le transfert des normes occidentales vers les pays du Sud, mais également de remettre en cause les présupposés hégémoniques qui guident l’action sociale sur le territoire européen.
Malgré les critiques dont ils font l’objet depuis des années, les systèmes européens persistent à envisager les crises comme des phénomènes externes, reproduisant ainsi des hiérarchies anciennes ancrées dans la charité, l’ordre colonial et le paternalisme, qui continuent d’influencer la façon dont les besoins, la détresse et le bien-être sont appréhendés dans le champ de la santé mentale et du soutien psychosocial.
Le défi est à la fois technique et éthique : il s’agit d’interroger la manière dont les cadres de SMSPS sont conçus et évalués, mais aussi la manière dont les besoins, l’allocation de l’aide et la légitimation du savoir sont façonnés par le pouvoir. Les interventions fondées sur la pratique incluent des évaluations participatives, des structures de gouvernance partagée et des systèmes de suivi intégrant à la fois des indicateurs de bien-être définis par les communautés et des critères d’évaluation cliniques ou institutionnels. Ces approches permettent une collaboration plus équilibrée entre les professionnels de l’humanitaire et ceux du social, et favorisent la continuité de la prise en charge au-delà des situations d’urgence.
La pensée décoloniale appliquée aux programmes de SMSPS met l’accent sur les conceptions plurielles de la détresse, les pratiques de guérison collective et les déterminants sociaux de la santé mentale (notamment le logement, le statut juridique et les moyens de subsistance), et ces éléments sont intégrés dans la conception des services. Cette évolution implique de reconnaître la légitimité d’autres systèmes de connaissance et d’autres modalités d’accompagnement, tout en déconstruisant la hiérarchie qui érige les expériences et expertises eurocentrées et occidentales en références universelles et supérieures par défaut.
Pour une convergence durable entre l’humanitaire et le social, l’Europe doit s’inspirer des programmes communautaires de SMSPS développés dans les pays du Sud et de leurs épistémologies. Au vu de la grande diversité qui existe au sein des sociétés européennes, cela suppose d’intégrer des représentants des diverses communautés dans la gestion des services, et de reconnaître le savoir expérientiel et culturel au même titre que l’expertise professionnelle. Si l’adhésion à ces principes gagne du terrain, leur mise en oeuvre demeure fragile, inégale et fortement tributaire du contexte[8]En réponse à ces enjeux, certaines organisations internationales, notamment Terre des Hommes, ont engagé des processus internes de réflexion et d’apprentissage visant à remettre en cause les … Continue reading.
Dans les pays du Nord, l’alignement éthique de l’aide humanitaire et de l’action sociale passe également par la reconnaissance du passé colonial de l’Europe et de la manière dont celui-ci continue d’influencer les représentations de la vulnérabilité, de l’expertise et de l’universalité. À cet égard, il est important d’ouvrir des espaces d’apprentissage. Dans le cadre des programmes de SMSPS, cela se traduit par les engagements suivants :
- Placer les voix et les expériences racisées et marginalisées, notamment celles des migrants, réfugiés et communautés postcoloniales en Europe, au centre de la production des savoirs, de l’élaboration des politiques et de la fourniture des services de SMSPS, tant dans les pays du Sud que dans les pays du Nord.
- Intégrer les épistémologies issues des études décoloniales et des référentiels non occidentaux dans les programmes d’études en sciences sociales et psychologiques et d’études humanitaires, et remettre en cause l’universalité supposée de la conceptualisation des valeurs, du bien-être et des bonnes pratiques de parentalité.
- Déconstruire les présupposés de classe et de race qui érigent les normes issues des sociétés européennes blanches au rang de références par défaut, reléguant les autres à une place inférieure ou dans la catégorie des déviances. Cette approche vise à lutter contre la logique à deux vitesses encore présente dans les pays du Nord, qui tolèrent par exemple que des enfants migrants soient placés dans des établissements et reçoivent des soins de piètre qualité, en dehors de tout cadre de redevabilité – alors qu’ils rejettent ces pratiques lorsqu’il s’agit d’enfants blancs.
- Développer des modalités de SMSPS ancrées dans les réalités culturelles afin d’en garantir la pertinence sur les plans éthique et clinique, en intégrant des cadres décoloniaux et matérialistes qui replacent la question de la santé mentale dans un contexte historique d’oppression, d’inégalité et de stratification sociale.
- Reconnaître le rôle central qu’a joué l’histoire coloniale européenne dans la structuration de l’aide humanitaire et de l’action sociale, et oeuvrer pour le changement grâce à la mise en oeuvre de politiques équitables, la reconnaissance des faits passés et la mise en place de mécanismes de redevabilité.
- Engager un véritable processus de réhumanisation, en rejetant toute hiérarchisation des êtres humains et en assumant les vulnérabilités européennes, sans honte ni déni.
En définitive, la décolonisation, la transformation des rapports de pouvoir et la reconnaissance du leadership local sont les trois conditions indispensables pour faire converger de manière équitable et effective aide humanitaire et action sociale. Sans cela, ni les acteurs humanitaires ni les travailleurs sociaux ne seront en mesure de répondre aux crises chroniques, polarisées et interconnectées de notre époque.
« Une convergence éthique exige un engagement résolu en faveur d’un leadership local, de l’équité et d’une approche décoloniale. »
La SMSPS démontre que l’action sociale et l’action d’urgence peuvent coexister. Cependant, une convergence éthique exige un engagement résolu en faveur d’un leadership local, de l’équité et d’une approche décoloniale, et suppose de préserver les forces propres à chacun des deux domaines en valorisant leurs complémentarités plutôt qu’en cherchant à les fusionner. Sur le plan opérationnel, cela implique de concevoir des programmes de SMSPS qui fassent le lien entre l’aide d’urgence et les dispositifs d’inclusion sociale à long terme. Ces programmes doivent être en phase avec le nexus humanitaire-développement-paix et être intégrés de façon pérenne dans les systèmes locaux et nationaux, plutôt que d’être menés en parallèle ou pendant une durée limitée. Dans le cadre d’un partenariat durable entre l’humanitaire et le social, il faut repenser la préparation et aller au-delà des seuls aspects logistiques pour intégrer la résilience sociale et la continuité de la prise en charge fondée sur les droits. Cette approche implique également de la part des pays du Sud comme du Nord qu’ils apprennent les uns des autres, afin notamment que l’Europe assume ses propres vulnérabilités et intègre des perspectives décoloniales et matérialistes sur la manière dont les déterminants structurels et les relations de pouvoir historiques façonnent la conception de la santé mentale et du bien-être.
En articulant aide humanitaire et action sociale au sein de pratiques transformatives, participatives, et tenant compte des normes culturelles, il devient possible de répondre aux complexités d’un monde polarisé et en crise, dans le respect des savoirs pluriels et sans reproduire les injustices historiques. Cette approche prend un relief particulier à l’heure où le secteur humanitaire est lui-même engagé dans une réforme nécessaire qui l’amène entre autres à reconsidérer la notion de pouvoir, la décolonisation, la localisation et les limites des interventions d’urgence.
Traduit de l’anglais par Sophie Jeangeorges
Crédit photo : Caroline Thirion

