Cet article est exceptionnel par la solidité de sa démonstration aussi bien que par la force des témoignages sur lesquels il est construit. L’autrice y analyse les mécanismes de réintégration communautaire des survivantes de violences sexuelles à l’Est de la République démocratique du Congo, en interrogeant la posture de l’entourage masculin. Démontrant que l’empathie masculine est façonnée par les normes de la masculinité hégémonique, Sylvie Bashizi Nabintu propose de dépasser le concept de masculinité toxique afin de déconstruire les structures patriarcales qui saturent l’espace émotionnel en contexte post-conflit.
La partie orientale de la République démocratique du Congo (RDC) est tristement célèbre pour le problème persistant et dévastateur des violences sexuelles qui y sévissent depuis des décennies[1]Care, « RDC. Les survivantes de violences sexuelles n’ont plus accès aux soins de santé », 16 novembre 2023, … Continue reading. Marquée par les conflits, l’instabilité et la présence de nombreux groupes armés, cette région reste en effet le théâtre de violences systémiques aux conséquences considérables pour les civils, particulièrement les femmes et les filles[2]Ibid.. Les violences sexuelles y ont été érigées en arme de guerre pour terroriser les populations et déstabiliser les communautés, les corps des femmes devenant des pions dans les stratégies de pouvoir des divers groupes belligérants.
Ces exactions, perpétrées tant par des groupes armés que par des membres des forces de sécurité ou des civils, témoignent de l’effondrement des normes sociales et des mécanismes de protection[3]Véronique Moufflet, « Le paradigme du viol comme arme de guerre à l’Est de la République démocratique du Congo », Afrique contemporaine, vol. 3, n° 227, 2008, p. 119-133, … Continue reading. Outre les traumatismes psychologiques et physiques immédiats, les survivantes font face à une stigmatisation profonde et à une exclusion sociale qui entravent leur rétablissement[4]Organisation mondiale de la Santé, Soins de santé pour les femmes victimes d’actes de violence commis par un partenaire intime ou d’actes de violence sexuelle, Manuel clinique, 2014, … Continue reading. Malgré les efforts des organisations internationales pour fournir un soutien holistique[5]Fondation Panzi et Fondation Dr Denis Mukwege, « Manuel sur la prise en charge holistique des survivant·e·s de violences sexuelles liées aux conflits », 2019, … Continue reading, la réintégration communautaire reste précaire en raison d’inégalités de genre profondément enracinées et de stéréotypes persistants[6]Fédération internationale des Ligues des droits de l’Homme, « RDC. Les victimes de crimes sexuels obtiennent rarement justice et jamais réparation. Changer la donne pour combattre … Continue reading.
Pour comprendre ces obstacles, la littérature académique a souvent souligné la nécessité de prendre au sérieux les relations entre violence sexuelle et masculinité[7]Ailbhe Smyth, « Résistance féministe à la violence masculine contre les femmes. Quelles perspectives ? », Nouvelles questions féministes, 2002, Vol. 21, n° 2, p. 76-92, … Continue reading. Ces travaux ont montré comment certains aspects de la masculinité hégémonique ou toxique contribuent à une culture de l’agression[8]Michel Minder, Champs d’action pédagogique. Une encyclopédie des domaines de l’éducation, De Boeck, 2008 (2e édition). Ingrid Plivard, Mini manuel de psychologie sociale, Dunod, 2022 … Continue reading. Cependant, si ces recherches ont analysé avec pertinence comment la masculinité produit l’acte de viol, elles se sont moins penchées sur la manière dont cette même masculinité façonne les comportements et les affects de l’entourage masculin après le drame. La littérature a privilégié l’éducation des hommes pour changer le comportement de « prédateur »[9]Étienne Krotky, Former l’homme. L’éducation selon Comenius, 1592-1670, Publications de la Sorbonne, 1997., délaissant l’analyse de l’indignation et de l’empathie des proches (pères, maris, frères). Dès lors, une question centrale émerge : comment la masculinité façonne-t-elle le regard et l’empathie des hommes envers les femmes et les filles violées ?
Mes recherches de terrain, menées par entretiens en mashi et en swahili dans les groupements de Kaniola (dans le territoire de Walungu) et de Luhago (dans le territoire de Nindja), révèlent que l’indignation des proches ne s’extrait pas des rapports sociaux de sexe. Si ces hommes s’indignent, c’est souvent à travers le prisme de catégories patriarcales : la perte de la « valeur matrimoniale » d’une fille, l’affront fait à l’honneur du mari ou la souillure de la lignée familiale. Certes, ces sentiments traduisent une souffrance réelle face à la déstructuration sociale, mais ils révèlent ce que je qualifie d’« empathie de possession ». Centrée sur l’honneur bafoué et l’ego masculin blessé, cette forme d’empathie finit paradoxalement par occulter le ressenti propre des victimes, entravant leur agentivité et leur rétablissement. Dans une perspective poststructuraliste, cette empathie s’inscrit dans un ordre du discours normatif qui produit des effets de pouvoir délétères sur les survivantes.
Pour répondre à cette problématique, cet article soutient que ces formes d’empathie ne découlent pas nécessairement d’une socialisation violente, mais de pratiques discursives ancrées dans des contextes patriarcaux[10]Yvan Turcotte, « L’empathie des pères incestueux et des mères non abuseures : impact de la présence d’une histoire d’abus sexuel au cours de leur enfance », Mémoire, … Continue reading. À partir d’une approche inductive basée sur trente entretiens, cette étude invite à repenser la toxicité masculine, non plus seulement dans la production de la violence, mais dans la saturation de l’espace émotionnel par l’entourage. En m’appuyant sur les travaux de bell hooks, je plaide pour le passage vers une « empathie au féminin » ou « empathie féministe » capable de reconnaître la victime comme un sujet autonome et non comme une propriété dévaluée.
Pour illustrer cet argument, l’article s’articule en trois temps : un état de l’art sur les liens entre violences sexuelles, masculinités et empathie ; l’analyse de l’étude de cas montrant comment l’indignation masculine réactive des catégories patriarcales au détriment du ressenti des femmes et, enfin, une réflexion théorique mobilisant bell hooks pour construire le concept d’empathie au féminin comme outil de libération.
Violence sexuelle, masculinité hégémonique et enjeux de l’empathie
Les relations entre les violences sexuelles et la masculinité occupent une place centrale dans les sciences sociales contemporaines. Longtemps considérées comme indirectes, ces relations suggèrent que certains aspects de ce que l’on nomme la « masculinité toxique » contribuent activement à l’émergence d’une culture où la violence sexuelle est non seulement plus susceptible de se produire, mais aussi moins susceptible d’être traitée avec l’efficacité requise[11]Marc Le Pape, « Viol d’hommes, masculinités et conflits armés », Cahiers d’études africaines, n° 209-210, 2013, p. 201-215, https://journals.openedition.org/etudesafricaines/17290. Cette littérature met en exergue le rôle des normes culturelles et sociales dans la production de modèles virils traditionnels, centrés sur la domination, le contrôle et l’agression. Ces vecteurs sociologiques alimentent chez certains hommes un sentiment de « droit » et de pouvoir sur le corps des femmes et des filles, naturalisant ainsi des rapports de force inégaux au sein de la sphère sexuelle[12]Delphine Dulong, Erik Neveu et Christine Guionnet (dir.), Boys don’t cry! Les coûts de la domination masculine, Presses universitaires de Rennes, 2019..
La normalisation de ces affects découle d’un processus de socialisation où l’on apprend aux garçons à affirmer leur domination comme preuve de virilité. Ce mécanisme rend complexe la négociation du consentement et génère, par extension, un manque structurel d’empathie à l’égard des victimes[13]Véronique Rouyer, Yoan Mieyaa et Alexis Le Blanc, « Socialisation de genre et construction des identités sexuées. Contextes sociétal et scientifique, acquis de la recherche et implications … Continue reading. Dans ce cadre, l’acte de violence n’est plus seulement perçu comme l’expression d’un désir sexuel, mais comme une technologie de pouvoir visant à réaffirmer un contrôle sur l’autre[14]Gabriel Moser, Psychologie environnementale. Les relations homme-environnement, De Boeck, 2009.. Dans une société où la domination masculine est une norme apprise, le viol fonctionne comme un moyen de consolider une dynamique de pouvoir chancelante ou contestée[15]Randall Collins, Violence: A Micro-sociological Theory, Princeton University Press, 2009..
Dès lors, la masculinité est analysée comme un concept socialement construit, englobant un ensemble d’attributs et de rôles qui varient selon les époques et les contextes culturels[16]Michael S. Kimmel, Manhood in America: A Cultural History, Oxford University Press, 2006 (2nd edition).. Elle prescrit des comportements idéalisés tels que la force et l’indépendance, tout en excluant systématiquement les caractéristiques jugées « féminines »[17]Christiane Vandenplas-Holper, Éducation et développement social de l’enfant, PUF, 1987.. Pour approfondir cette analyse, le concept de « masculinité hégémonique » s’avère indispensable. Il permet de saisir comment certaines formes de masculinité sont privilégiées au détriment de modèles marginalisés ou subordonnés[18]Demetrakis Z. Demetriou, « La masculinité hégémonique : lecture critique d’un concept de Raewyn Connell », Genre, sexualité & société, n° 13, printemps 2015, … Continue reading. Comme le suggère Raewyn Connell[19]Raewyn Connell, Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie, Ouvrage traduit sous la direction de Meoïn Hagège et Arthur Vuattoux, Éditions Amsterdam, Paris, 2014., cette hégémonie n’est pas une donnée biologique fixe, mais une construction négociée, maintenue par les institutions sociales, qui érige la dureté et l’agressivité en modèles dominants.
Pour comprendre l’efficacité de cette construction, il est nécessaire de la lier à la théorie de la performativité, inspirée des travaux de Judith Butler[20]Notamment Judith Butler, Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion, La Découverte, 2005.. La masculinité n’est pas une essence possédée par l’individu, mais une mise en scène continue, un « faire » réitéré par des gestes, un langage et des rituels quotidiens[21]Linda McDowell, « Les espaces de la masculinité. Les hommes et les garçons au travail », Géographie et cultures, n° 54, 2005, p. 103-120, https://journals.openedition.org/gc/11072. De fait, la littérature souligne l’urgence de déconstruire cette performativité négative pour promouvoir des identités de genre plus inclusives[22]International Action Network on Small Arms, « Façons de lutter contre la masculinité hégémonique et la violence armée », Document d’information de l’IANSA, 14 février 2022, … Continue reading. Cela suppose non seulement une éducation au consentement, mais aussi la création d’espaces où la vulnérabilité masculine cesse d’être un tabou[23]Health Communication et USAID, « Intégration du genre dans la communication pour le changement social et comportemental », 2016, … Continue reading.
Cependant, un point aveugle subsiste dans ces analyses : on postule souvent que le désapprentissage de la violence suffit à transformer la masculinité. Or, comme le souligne la critique culturelle bell hooks dans un ouvrage séminal[24]bell hooks, The Will to Change: Men, Masculinity, and Love, Atria Books, 2004., la masculinité toxique ne se limite pas à la production d’actes violents ; elle produit également des sentiments d’apparence « bienveillants » mais profondément ancrés dans une structure patriarcale et viriliste. En explorant les liens entre genre, classe et oppression, bell hooks démontre que le patriarcat mutile émotionnellement les hommes en leur imposant des rôles rigides qui les coupent d’une intimité réelle.
Dans cette optique, hooks propose une critique radicale des notions traditionnelles de virilité et plaide pour une conception plus compatissante de l’homme, capable d’embrasser l’expression émotionnelle. Cette perspective nous permet de porter un regard critique sur l’indignation manifestée par les pères, les maris et les frères des victimes en RDC. Si ces hommes s’émeuvent, leur compassion reste souvent « égoïste » car elle est filtrée par leurs propres intérêts de propriétaires symboliques du corps de la femme. En suivant bell hooks, nous pouvons alors imaginer des modalités d’empathie plus saines, qui ne soient plus une réaction de l’ego blessé, mais une reconnaissance authentique de l’autre.
Étude de cas : le viol comme outil de déstructuration sociale au Sud-Kivu
L’histoire récente de la République démocratique du Congo est marquée par les ondes de choc du génocide des Tutsis au Rwanda en 1994. L’installation des milices Interahamwe dans les camps de réfugiés à l’Est du Zaïre a déclenché les guerres de 1996 et 1998, bouleversant radicalement des structures sociales déjà fragilisées[25]Filip Reyntjens, « L’araignée dans la toile. Le Rwanda au cœur des conflits des Grands Lacs », Hérodote, vol. 4, n° 179, 2020, p. 73-90, … Continue reading. Dans la province du Sud-Kivu, le corps des femmes est devenu un champ de bataille : exécutions, esclavage sexuel et viols publics ont été utilisés pour détruire le tissu communautaire[26]Réseau des Femmes pour un Développement Associatif, Réseau des Femmes pour la Défense des Droits et la Paix et International Alert, « Le corps des femmes comme champ de bataille durant la … Continue reading.
Mon objectif est de saisir comment l’entourage masculin – pères, maris et frères – est affecté par ces crimes. À travers une approche inductive basée sur trente entretiens, j’analyse les fondements discursifs de leur empathie.
Violences, acteurs et économie du déshonneur
La région a subi une paupérisation systématique doublée d’une terreur sexuelle. Dès les rébellions de 1996 et 1998, l’économie de Kaniola et Nindja a été dévastée par le pillage du bétail par les militaires rwandais et ougandais. Après 2002, les groupes dits « Rasta » et « FDLR » [Forces Démocratiques de Libération du Rwanda, NDLR] ont instauré une nouvelle forme de guerre ciblant spécifiquement les femmes dans leurs espaces de travail, comme la forêt de Mugaba. Les razzias nocturnes visaient à briser l’intimité familiale, les viols étant souvent perpétrés devant les proches pour maximiser l’humiliation. Un chef de village, âgé de 35 à 45 ans, témoigne de cette horreur :
« Pendant la guerre, mon père était chef de village et je me souviens qu’il ne se passait pas un jour sans qu’au moins trois ou quatre maisons de mon village ne soient visitées, et le matin nous devions aller voir le chef pour signaler l’incident. C’était vraiment triste parce que tout ce qui en ressortait, c’était la désolation ; ils ont kidnappé mes filles, mon père a été tellement torturé qu’il ne peut même pas se lever pour venir ici, ils ont pillé mes biens précieux (minéraux), ils ont pris mes vaches, ils ont tué mon frère, ils ont violé ma femme, ils étaient 6 et ils ont tous violé ma sœur, Ils ont violé ma femme dans un lieu public, devant tout le monde dans une chaîne, ils ont violé ma mère devant les enfants de la famille, ils ont kidnappé ma femme, elle est revenue quelques mois plus tard enceinte, ils ont sodomisé le garçon de la voisine et ma voisine est retournée de son plein gré chez les bourreaux dans la brousse. » (Luhago, janvier 2024)[27]Entretien semi-directif mené en Mashi et en Swahili. La traduction vers le français a été réalisée par l’auteure afin de préserver au mieux les nuances sémantiques liées à la … Continue reading.
Ce témoignage illustre l’effondrement des mécanismes de protection. La difficulté de répertorier ces actes tient au silence imposé par la peur des représailles et la mauvaise perception des victimes dans leur communauté : pour être une « femme comme il faut », il faut être vierge ou réservée exclusivement à son mari[28]Joëlle Kabile, « Pourquoi ne partent-elles pas ? Les obstacles à la sortie de la situation de violence conjugale », Pouvoirs dans la Caraïbe, n° 17, 2012, p. 161-198, … Continue reading. Un responsable d’église précise l’ampleur du phénomène :
« Nous avons enregistré un très grand nombre de femmes victimes de viols ici. Nous pouvons même dire que presque chaque famille a été visitée au moins une fois. En matière de viol, les femmes sont déshonorées quel que soit leur âge ou leur état de santé. Épouses, amantes, fiancées, petites amies, sœurs, demi-sœurs, cousines, mères, grands-mères, belles-mères, voisines et même quelques cas d’hommes ». (Kaniola, janvier 2024).
Sentiments masculins et empathie hégémonique
Face à ce désespoir, le viol produit chez les hommes un sentiment d’insécurité permanente et d’impuissance[29]Guy Trastour, « Violence latente et sentiment d’insécurité. Cliniques urbaines », Chimères, vol. 1, n° 85, 2015, p. 85-94, https://shs.cairn.info/revue-chimeres-2015-1-page-85?lang=fr. Les discours recueillis révèlent une palette de sentiments : haine, regret, médisance, refus de reprendre l’épouse, ou acceptation par intérêt financier. Un chef de sous-village explique cette complexité :
«C’est avec un cœur plein d’amertume que je me permets de vous faire part de la situation vécue dans mon village après le viol. Du côté des hommes, nous avons senti qu’ils exprimaient de la haine pour les Rwandais et du regret de voir leur orgueil troublé. Désemparés car ils ne savaient plus quel saint suivre, ils maudissaient le Rwanda et ses fils. Ils ressentaient une grande désolation de voir les petites filles déflorées, une situation qui a conduit certains d’entre eux à devenir polygames ou à refuser catégoriquement de reprendre leurs femmes. D’autres restaient dans une relation par obligation envers la famille ou l’église, tandis que certains acceptaient de se remettre ensemble par intérêt financier. Du côté des femmes, certaines qui ont été admises dans des centres de réhabilitation retournent dans leurs familles avec un peu d’argent pour leur réinsertion socio-économique. Parmi les autres victimes, certaines sont dégoûtées du mariage, abandonnent la famille, s’acceptent, se tolèrent et se mettent ensemble, ou préfèrent rester célibataires toute leur vie. Il en est d’autres qui se marient mais n’ont pas d’enfants, se confient à des pratiques coutumières pour se purifier, ou sont devenues mentalement dérangées, tandis que d’autres encore croient aux processions diaboliques lors des viols (démonstrations de fornication) ». (Kaniola, janvier 2024).
Ces propos confirment que l’empathie masculine est souvent exprimée à travers les notions de propriété exclusive et d’honneur bafoué. Le viol est vécu comme un « meurtre de l’amour » ou une « spoliation ». Le témoignage d’un mari de Kaniola est ici central :
« J’étais un jeune mari, je me suis marié le 3 juillet 2010, le 10 juillet les Hutus sont venus chez moi vers 19 heures, donc une semaine après mon mariage, ils m’ont enlevé tous mes biens de première nécessité, ma femme m’a été enlevée et a été emmenée dans la brousse. Ils ont tué mon fils (issu d’une ancienne relation) sous mes yeux, en lui tirant quatre balles dans la poitrine, me laissant dans une extrême pauvreté, avec des convulsions fréquentes et une mauvaise santé. Au bout d’un mois, les autres femmes qui avaient été emmenées avec la mienne sont revenues au village. Elles m’ont dit que la mienne avait refusé d’être violée, alors ils l’ont tuée, et je me souviens encore aujourd’hui de cette scène. Un an plus tard, ma famille s’est arrangée pour que je me remette en couple et j’ai déjà 7 enfants. Souvent, je me mets en colère sans raison, je deviens irascible, je maudis les Rwandais, les Hutus, je deviens incontrôlable, je veux être seul, au bout d’un moment, je reviens à moi et la vie continue. Pendant ce temps, ma petite famille souffre, j’ai même un garçon qui, quand il est vraiment en colère, maudit le Rwanda, et pourtant il n’est même pas né pendant ces atrocités ». (Kaniola, janvier 2024).
Entre idéalisation et abandon : le poids du regard masculin
L’empathie masculine se manifeste aussi parfois à travers une idéalisation de la victime avant l’acte, rendant la chute dans la réalité du viol encore plus brutale pour l’entourage. Le témoignage suivant illustre comment les rêves de réussite sociale projetés sur les filles sont brisés, transformant l’affection de ce père ayant élevé seul ses filles en un sentiment de mort intérieure :
« Mes filles ont été nourries avec le lait de vache que je pompais tous les matins, elles ont grandi et je les ai surnommées « Igera », ce qui signifie « perle », parce qu’elles étaient si jolies. Je ne me suis jamais remarié, mais j’ai travaillé dur pour m’assurer que mes filles avaient tout ce dont elles avaient besoin, et heureusement ma mère a toujours été là pour nous tous. Le jour de leur 16e anniversaire, je les surnommais encore « murima alika », pour dire que « mon cœur est à la maison ». Où que soient mes filles, elles étaient là, et j’avais l’habitude de dire que mes filles allaient épouser les ministres de ce pays pour donner une leçon à leur mère, et que moi aussi je pourrais me remarier. La guerre arrive, je suis dans la région minière de Kamituga, les Hinterhamwe arrivent et violent ma vieille mère et mes deux filles en public. Je pense que c’est le jour où je devais mourir, car je n’aurais jamais accepté que cela se produise de mon vivant. Mon rêve s’est évanoui et mon cauchemar a commencé ». (Kaniola, janvier 2024)[30]Le terme Igera (Perle) et l’expression murima alika (mon cœur est à la maison) sont des métaphores affectives courantes en milieu rural au Sud-Kivu. Elles soulignent ici … Continue reading.
Dans d’autres cas, l’incapacité de l’homme à surmonter le choc visuel et social du viol conduit à la fuite ou à l’abandon, surtout lorsqu’une grossesse survient. Un homme d’une quarantaine d’années confie :
« à l’époque, je faisais la cour à une fille de mon quartier, nous étions déjà fiancés et j’étais un ami de son frère. Elle avait été violée dans la cour en présence de toute sa famille et de quelques autres voisins ; cela a été un grand choc pour moi aussi, que je n’arrivais pas à surmonter. Je ne suis pas parti tout de suite, je suis resté pour la rassurer et rassurer toute sa famille dans ce moment difficile, mais à chaque fois que je revenais à moi, je sentais que je ne pouvais plus continuer cette relation. C’était une période difficile de ma vie, et j’ai fini par la fuir quelques mois plus tard lorsque son frère est venu m’annoncer que sa sœur était enceinte. » (Nindja, janvier 2024).
La parole des femmes : porter le trauma de l’autre
Face à ces discours masculins, les femmes témoignent d’une réalité où elles doivent non seulement gérer leur propre traumatisme, mais aussi celui de leurs maris qui les perçoivent parfois comme des coupables ou des charges. Mes recherches à Nindja en janvier 2024 laissent apparaître ces voix[31]Ces entretiens ont été réalisés de manière individuelle sur le lieu de travail des répondantes (marché, champs). Ce contexte de parole « en mouvement » explique la brièveté et la force … Continue reading :
« Je suis l’épouse d’un mari dont la première femme a été violée en sa présence et n’a pas survécu. Ils ont eu deux enfants et j’ai également deux enfants avec cet homme. Je porte le fardeau du traumatisme de cet homme, et parfois il me traite mal comme si j’étais la raison de sa mort ou même le violeur de sa défunte femme. Si seule la mère de ces enfants avait survécu, j’aurais abandonné et je l’aurais laissé se battre. Parfois, je regarde ses enfants et je me dis que s’ils étaient à moi… Dieu lui-même paiera un jour pour mes sacrifices. » Albertine (35-40 ans)[32]Conformément aux principes éthiques de la recherche en milieu sensible, tous les prénoms cités dans cet article sont des pseudonymes. Les participants ont été informés de l’usage … Continue reading
« Je me suis mariée après le viol, mais mon mari m’a forcée à laisser mon enfant né du viol à la maison. Nous formons un bon couple, mais j’aurais aimé avoir mon enfant avec moi. Maintenant, je dois travailler dur pour envoyer de l’argent à ma mère tous les mois. » Collette (30-40 ans)
Dans d’autres situations, une inversion s’opère complètement, donnant l’impression que c’est plutôt l’homme qui est la victime et non pas la femme violée. Parfois même, les mères dont les filles ont été violées sont considérées par leurs maris comme responsables du viol. Mapendo, de Kaniola, dont l’âge varie entre 55 et 60 ans, témoigne de cette complexité et de la décision radicale de sa fille :
« […] Je n’ai pas été violée, mais ma fille l’a été. Quand elle était fiancée, elle a été violée, et quand elle est revenue, son mari en a été informé par un membre de la communauté ecclésiale vivante, et ils se sont mariés. Immédiatement après le viol, elle a été placée dans le centre de réadaptation « Cité de la joie ». Au bout de six mois, elle savait déjà coudre et a reçu une bourse de réinsertion de 100 dollars. Un jour, alors que nous dormions déjà, les Interahamwe sont entrés dans le village, m’ont violée et ont emmené ma fille dans la brousse. Au bout de trois mois, ils ont réussi à s’échapper et ma fille est revenue enceinte, mais la grossesse était encore cachée. Les gens et la famille sont venus à la maison pour la réconforter, et elle a dit que cette situation la gênait, qu’elle aurait voulu passer inaperçue. Dans notre vulnérabilité, nous avions à peine de quoi manger, alors elle devait sortir et m’aider dans les travaux des champs. Elle était tellement perturbée que même sur le chemin du retour, elle rencontrait des amis et les renvoyait pour les regarder d’un air moqueur. Elle ne supportait pas de voir les autres filles rire sans penser que c’était d’elle qu’elles se moquaient. Un jour, elle a laissé une lettre demandant à sa mère de lui pardonner d’avoir agi ainsi, mais elle devait repartir car là où elle était, elle était la femme d’un colonel, elle était bien traitée, mangeait à sa faim, avait les vêtements de son choix et au moins son enfant aurait un père et ne manquerait de rien. Elle m’aime bien et ne m’oubliera jamais ». (Kaniola, janvier 2024)[33]La structure « Cité de la joie », mentionnée par la répondante, est un centre de réadaptation réputé à Bukavu. Le choix de la fille de retourner vers son agresseur met en lumière … Continue reading.
Cette étude de terrain montre que si l’entourage masculin souffre de traumatismes réels et d’un sentiment d’impuissance, son indignation reste indissociable de manières spécifiques de considérer les femmes. En étant façonnées par des formes de masculinité hégémonique, ces expressions d’empathie tendent à ignorer le ressenti des survivantes elles-mêmes. L’exemple de la fille de Mapendo est ici frappant : face à une empathie communautaire et familiale qui la « gêne » et la stigmatise, elle préfère retourner vers son bourreau pour retrouver une forme de dignité matérielle et de protection que le cadre patriarcal local, blessé, ne parvient plus à lui offrir
De l’empathie de possession à l’empathie au féminin
La littérature sur la prise en charge des survivantes de violences sexuelles en RDC souligne la persistance de nombreux obstacles : stigmatisation, rejet social, conséquences sanitaires (infestions sexuellement transmissibles, grossesses non désirées) et précarité économique[34]Organisation mondiale de la Santé, Soins de santé pour les femmes victimes…, op. cit.. Si les approches holistiques préconisent une transformation des normes sociétales[35]Nations unies, « 19 juin. Journée internationale pour l’élimination de la violence sexuelle en temps de conflit », … Continue reading, cet article a voulu démontrer qu’un verrou essentiel reste à lever : celui de la nature de l’empathie manifestée par l’entourage masculin.
Mon travail de terrain à Kaniola et Nindja montre que l’indignation des pères, maris et frères, bien que réelle, s’inscrit dans des pratiques discursives qui réactivent la domination patriarcale. En percevant le viol comme une spoliation de leur propre honneur ou de leur « propriété », ces hommes pratiquent ce que j’ai nommé une « empathie de possession ».
C’est ici que les écrits de bell hooks offrent une clé de compréhension fondamentale. hooks rappelle que le patriarcat socialise les hommes pour qu’ils suppriment leurs émotions au profit du contrôle. Cette socialisation ne produit pas seulement des « prédateurs » ; elle handicape aussi la capacité des hommes à établir un lien authentique avec la souffrance d’autrui. L’empathie hégémonique que nous avons observée est le produit de cette « amputation émotionnelle » : l’homme s’émeut de sa propre perte (son honneur, sa lignée) plutôt que de la douleur de la femme.
Dès lors, je plaide pour l’émergence d’une « empathie au féminin » ou empathie féministe. Inspirée par hooks, cette modalité ne cherche pas à s’approprier le trauma pour en faire un levier de vengeance viriliste. Elle exige des hommes qu’ils cultivent leur vulnérabilité et leur intelligence émotionnelle pour enfin considérer le ressenti de l’autre comme une priorité absolue.
Cependant, ce processus de changement ne peut ignorer les variables de classe qui façonnent la masculinité dans l’Est de la RDC. La solidarité féminine reste le moteur principal de cette lutte pour la justice de genre. Ce sont les femmes qui, en premier lieu, contestent les structures patriarcales et réclament une empathie qui libère au lieu de posséder. Pour l’avenir, il s’agit de penser des alliances masculines capables de démanteler ces systèmes d’oppression qui, comme le souligne bell hooks, nuisent autant aux femmes qu’à l’humanité des hommes eux-mêmes.
En complément, et pour en savoir plus sur la démarche et le quotidien de l’autrice, on se reportera à Sylvie Bashizi Nabintu, « Maternité et guerre : quand la veille devient posture épistémique », Governance in conflict, 14 janvier 2026. On y lira notamment cette phrase : « […] les femmes ne sont pas seulement des figures du soin ou du courage. Elles sont des théoriciennes du quotidien. Elles pensent en marchant, en commerçant, en veillant. Elles produisent du savoir dans les marges et les silences. »
Crédit photo : Lamine Keita/MSF