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Apatrides en Libye : les Touaregs, angle mort du chaos libyen

Rania Hadjer
Rania HadjerJournaliste indépendante, Rania Hadjer travaille principalement sur les questions de citoyenneté, d’immigration, de justice sociale et de droits des femmes, notamment en Afrique du Nord et au Sahel. Elle a collaboré avec plusieurs médias dont El Watan, HuffPost Maghreb, Mondafrique, Twala.info, les médias écologiques Reporterre et Afrique Environnement ou encore, le média féministe Medfeminiswiya.

Vue d’Europe, la Libye se résume souvent à un goulot d’étranglement où des milliers de migrants tentent leur chance en traversant la Méditerranée. Mais au sud, loin des côtes, un autre drame s’enracine : celui des Touaregs du Fezzan, installés là de longue date et pourtant apatrides, fantômes administratifs au coeur d’un État qui refuse toujours de les voir.


Dans le sud-ouest libyen, au coeur du Fezzan, des milliers de Touaregs vivent depuis des décennies dans un vide juridique total. Enracinés sur ce territoire depuis des générations, ils restent pourtant privés de citoyen­neté, de droits civiques et d’accès aux services essentiels. Pour cette commu­nauté, l’absence de citoyenneté n’est pas un accident administratif, mais le produit d’une histoire longue, faite de promesses non tenues et d’une margi­nalisation politique aggravée par l’ef­fondrement de l’État en 2011. Cet article explore la réalité de ces « fantômes de papier » à travers les voix de ceux qui luttent pour leur reconnaissance.

Une présence millénaire effacée

Les Touaregs constituent l’un des peuples amazighs – appelés aussi berbères – du Sahara central. Historiquement nomades, ils circulaient entre les ter­ritoires aujourd’hui partagés entre la Libye, le Niger, le Mali, l’Algérie ou le Tchad, bien avant la fixation des fron­tières modernes. Dans le Fezzan, vaste région désertique représentant près d’un tiers du territoire libyen mais fai­blement peuplée, les déplacements transfrontaliers ont longtemps fait par­tie du quotidien.

« Pour cette communauté, le désert n’est pas une barrière, mais un foyer dont les mouvements étaient dictés par les saisons et le commerce bien avant le tracé des frontières coloniales. »

Le récit dominant tend souvent à pré­senter les Touaregs comme des migrants récents, arrivés au gré des crises sahé­liennes. Pourtant, la réalité est celle d’une présence millénaire. C’est ce qu’explique Abdulbaqi Hamdi, jeune Touareg libyen né sans citoyenneté : « Quand on me demande : “Quand êtes-vous arrivés ici ?”, j’ai du mal à répondre. Car nous ne sommes pas “arrivés” : nous étions déjà là. Cette terre, du sud jusqu’au nord de la Libye, est notre foyer. Nous avons toujours été à la marge de l’État, mais nous n’avons jamais été hors de la patrie[1]Les entretiens ont été réalisés par téléphone entre décembre 2025 et mai 2026. ». Pour cette communauté, le désert n’est pas une barrière, mais un foyer dont les mouvements étaient dic­tés par les saisons et le commerce bien avant le tracé des frontières coloniales.

L’apatridie actuelle plonge ses racines dans les premières années de l’indépen­dance libyenne. Lors des recensements de 1954 et 1964, les commissions admi­nistratives n’ont pas réussi – ou n’ont pas voulu – atteindre les populations nomades isolées dans le grand Sud. Ce péché bureaucratique originel a trans­formé une identité culturelle et un mode de vie en une anomalie administrative.

À partir des années 1970, les séche­resses qui frappent le Sahel accélèrent les déplacements vers le sud libyen. Des familles venues du Niger ou du Nord-Mali rejoignent des espaces où existent déjà des communautés touareg anciennes. Beaucoup s’installent durablement à Ubari, Sabha ou Ghat. Mais leur mode de vie saharien entre en collision avec une logique étatique fondée sur les registres, les papiers et l’ancrage territorial fixe.

Cette absence initiale de reconnaissance administrative produit une situation qui va progressivement se transformer en impasse politique.

Le « pacte brisé »

Sous le régime de Mouammar Kadhafi, la question touareg devient un instrument de pouvoir. Le « Guide » instrumentalise les populations sahariennes tout en maintenant leur statut dans une zone grise administrative. « Beaucoup ont été recrutés dans l’armée ou les camps paramilitaires, avec la promesse d’une naturalisation ultérieure. Mais cette pro­messe n’a jamais été tenue », explique Mohamed, ancien guide touristique puis médiateur communautaire auprès d’organisations non gouvernemen­tales (ONG) dans le Fezzan, aujourd’hui réfugié en France, qui a souhaité rester anonyme pour des raisons de sécurité. Cette intégration partielle a créé une génération de soldats serviteurs mais jamais citoyens. « Kadhafi entretenait volontairement ce flou, pour garder ces populations sous contrôle, dans une forme de chantage administratif », ajoute-t-il. Abdullah Bashir Amzough, activiste de la société civile, décrit lui aussi une relation fondée sur des pro­messes non tenues : « Le régime de Kadhafi a exploité les Touareg dans ses guerres contre le Tchad, ainsi que dans les conflits au Liban et en Syrie. Il leur promettait d’obtenir leurs droits en Libye et de soutenir les mouvements touaregs au Niger et au Mali. »

Selon lui, ces engagements n’ont jamais été respectés. Il affirme également que le pouvoir cherchait à dissoudre les revendications identitaires touareg dans une conception panarabe de la nation :

« Les leaders touareg ont refusé cette inté­gration dans la “nationalité arabe”, car ils tenaient fermement à leur identité amazi­ghe, à leur langue et à leur culture. Cela a donné une raison supplémentaire au régime de Kadhafi d’ignorer leurs revendications. »

Majdi Bouhanna, rapporteur au Conseil social suprême des Touaregs et acti­viste des droits humains, explique que ces familles ont été répertoriées dans ce qu’on appelle les « registres civils provisoires ». Le recensement de 2005, qui devait acter leur régularisation, a été délibérément gelé, laissant des milliers de dossiers en suspens. « Le dossier est resté dans les couloirs de l’admi­nistration », témoigne Majdi Bouhanna. « Juridiquement, beaucoup de choses pourraient être réglées. Mais politique­ment, il n’y a jamais eu de volonté réelle d’aller jusqu’au bout. » Selon l’activiste, environ 14 000 familles étaient concer­nées lors du dernier recensement offi­ciel en 2005 – un chiffre qui atteindrait aujourd’hui 16 000 à 17 000 familles.

2011 : de la marginalisation au soupçon

La chute du régime en 2011 transforme profondément la situation des Touaregs libyens. Dans le chaos postrévolution­naire, beaucoup sont assimilés à l’ancien pouvoir en raison des liens entretenus avec l’armée ou les appareils sécuri­taires de Kadhafi. Cette stigmatisation a des conséquences directes. Les procé­dures de régularisation sont bloquées, les contrôles sécuritaires se multiplient et la question de la citoyenneté est désormais abordée sous l’angle de la sécurité nationale et des frontières.

« Ce climat de haine a entraîné de graves violations et des actes de vengeance commis contre des civils innocents parmi les Touaregs », témoigne Abdullah Bashir. « Lorsqu’un Touareg est tué à la guerre, il est classé comme “inconnu”. Lorsqu’il est capturé, il est considéré comme un mercenaire ». Cette suspi­cion permanente empêche toute avan­cée juridique.

En 2014, la loi sur le « numéro d’identité national » rend cette situation encore plus critique. Ce numéro, contenu dans les informations d’identification centra­lisées dans la base de données natio­nales, permet à toute personne d’être identifiée et de confirmer son identité auprès de toutes les institutions éta­tiques. Aucun organisme d’État ne peut délivrer de document ni fournir de ser­vice tant que la personne n’a pas obtenu ce numéro. Sans numéro national, impos­sible d’accéder à l’essentiel : passeport, droit de vote, propriété foncière, aides sociales, licences commerciales. Cette réforme transforme un problème déjà ancien en exclusion systémique.

« Le numéro national est la clé magique pour tout dans ce pays », résume Abdulbaqi Hamdi. Sous la pression des manifestations organisées dans le sud, notamment après la fermeture du champ pétrolier d’al-Sharara en 2013, les auto­rités mettent en place un « numéro administratif » temporaire destiné aux familles inscrites dans les registres pro­visoires. Mais ce dispositif n’accorde que des droits limités : certains soins, l’accès partiel à l’école ou le versement de certains salaires publics. Impossible cependant d’obtenir un passeport, de voter, d’ouvrir librement un compte bancaire ou d’accéder normalement à la propriété. Cette citoyenneté partielle nourrit un profond sentiment d’humilia­tion. Abdulbaqi Hamdi le déplore :

« Nous avons essayé, et nos parents et grands-parents avant nous, d’emprunter tous les chemins possibles pour obtenir une carte d’identité ou un passeport. Les procédures étaient un labyrinthe sans fin : commissions d’enquête, exigence de docu­ments prouvant notre présence il y a des décennies. Chaque tentative se solde par un refus ou un report indéfini, sous pré­texte d’une “étude du dossier sécuritaire” ou d’une “insuffisance de preuves” ».

Vivre sans existence légale

L’apatridie ne se manifeste pas seule­ment dans les textes de loi. Elle structure l’ensemble du quotidien. Dans les quar­tiers de Talaqine à Ubari ou d’al-Tayori à Sabha, l’absence de reconnaissance administrative se traduit par des formes de relégation spatiale : infrastructures dégradées, accès limité aux services publics, constructions précaires, faibles investissements publics.

L’accès aux soins constitue l’une des dimensions les plus visibles de cette exclusion. L’exemple le plus tragique est celui du père d’Abdullah Bashir Amzough. Il raconte avoir accompagné son père, atteint d’un cancer, jusqu’à l’hôpital de Sabratha près de Tripoli en 2005. À l’arrivée, les médecins exigent un livret de famille ou un passeport pour l’admission. « Mon père n’a pas été admis pour recevoir un traitement parce que nous ne possédions pas les docu­ments exigés », explique-t-il. « Nous avons dû retourner à Sabha, où il est mort quelques semaines plus tard. »

D’autres évoquent des refus de prise en charge dans certains hôpitaux publics ou des difficultés administra­tives constantes. Pour les maladies graves nécessitant des soins à l’étran­ger – notamment en Tunisie, destina­tion privilégiée de nombreux Libyens –, l’absence de passeport rend tout départ impossible.

L’éducation reproduit les mêmes méca­nismes d’exclusion. Sans numéro natio­nal, impossible d’obtenir un diplôme universitaire, de bénéficier d’une bourse ou d’intégrer certaines profes­sions. Abdullah Bashir raconte avoir étudié pendant plusieurs années dans des instituts privés avant de découvrir que ses diplômes ne pourraient jamais être reconnus officiellement : « On m’a demandé un document d’identité que je n’avais pas. À ce moment-là, j’ai compris que j’étais apatride. »

Le travail lui-même devient un espace de précarité permanente. Les emplois publics sont souvent inaccessibles. Les témoins décrivent une génération enfermée dans un cercle où l’absence de citoyenneté limite l’accès aux études, puis au marché du travail, renforçant ensuite la dépendance vis-à-vis des structures armées locales.

Même des gestes ordinaires deviennent compliqués : « Les pratiques discrimina­toires se multiplient : refus d’enregis­trer des mariages, d’ouvrir des comptes bancaires, voire d’obtenir des cartes SIM et même des certificats de décès pour enterrer les morts », rapporte Majdi Bouhanna. « Nous vivons comme des fantômes. Notre existence est réelle, mais elle n’est pas reconnue sur le papier », résume Abdulbaqi Hamdi. Cette exclusion nourrit un sentiment profond de fracture identitaire. « Je suis Libyen par le sang, par l’histoire, par l’attache­ment à cette terre. Mais je ne le suis pas aux yeux de la loi », explique-t-il.

Silence et répression

Face au retrait de l’État et à la faible présence des organisations interna­tionales dans le Fezzan, des initiatives locales ont émergé pour répondre aux besoins les plus urgents. À Ubari, Khadija Andidi a créé l’organisation Nour al-Ilm après les affrontements de 2014-2015 entre Touaregs et Toubous. Son centre organise des formations de secourisme, du soutien scolaire et des activités d’aide communautaire. « Nous avons essayé de reconstruire quelque chose alors que tout s’effondrait autour de nous », explique-t-elle. Mais les acteurs associatifs eux-mêmes se heurtent à l’absence de reconnaissance adminis­trative. « Je n’ai pas pu enregistrer offi­ciellement mon organisation parce que je n’ai pas de numéro national », raconte Khadija Andidi.

Cette fermeture progressive de l’espace civique contribue à rendre la crise invi­sible. Plusieurs militants décrivent des intimidations, des risques d’arrestation ou des pressions de groupes armés contre ceux qui dénoncent publique­ment la situation. Abdullah Bashir, aujourd’hui demandeur d’asile en Algérie, explique que beaucoup de mili­tants ont quitté la Libye ces dernières années. « Les gens ont peur de parler », témoigne Mohamed, l’ancien média­teur. « S’ils dénoncent leur situation, ils peuvent être arrêtés par les milices. »

Entre 2011 et 2020, plusieurs mouve­ments de protestation avaient pourtant tenté d’alerter les autorités : sit-ins, ras­semblements pacifiques, campagnes contre les discriminations ou blocages de sites pétroliers. Mais ces mobili­sations n’ont débouché sur aucune solution durable. À l’international éga­lement, plusieurs organisations tentent de maintenir la question à l’agenda diplomatique. « Au sein d’Imouhagh International, nous avons à plusieurs reprises appelé les autorités libyennes à résoudre le problème de l’inachèvement des procédures de nationalité pour les 14 000 familles concernées », explique Ayoub Ag Chamad, porte-parole de cette ONG. « Nous avons également informé chaque nouvel envoyé de l’ONU en Libye de la nécessité de considérer ce dossier comme urgent et prioritaire ».

Sans appeler pour l’instant à une inter­nationalisation complète du dossier, l’organisation affirme privilégier d’abord les voies libyennes. Ayoub Ag Chamad précise toutefois qu’un dossier docu­mentant « les violations et la discrimi­nation raciale subies par les Touaregs » a déjà été transmis à la Cour pénale internationale et que l’organisation pré­pare plusieurs recours judiciaires contre les responsables, accusés d’avoir bloqué les procédures de naturalisation.

Une crise politique devenue crise sécuritaire

Dans une région dont l’État libyen n’a jamais réellement repris le contrôle depuis 2011, cette exclusion prolongée dépasse largement le cadre des droits humains. Le Fezzan est aujourd’hui un espace stratégique, riche en hydro­carbures, traversé par des routes de migration, de contrebande et de tra­fics transsahariens, où opèrent milices locales, groupes armés et réseaux cri­minels. Dans ce contexte, la margina­lisation de milliers de Touaregs privés de citoyenneté crée une vulnérabilité sécuritaire majeure. Privés d’accès à l’éducation, à l’emploi formel et à toute protection institutionnelle, de nombreux jeunes n’ont d’autre choix que de se tourner vers l’économie informelle ou les structures armées, et sont souvent recrutés comme combat­tants, garde-frontières ou auxiliaires de milices, sans statut ni garanties.

« La marginalisation de milliers de Touaregs privés de citoyenneté crée une vulnérabilité sécuritaire majeure. »

« En les excluant, l’État reproduit exacte­ment le schéma de l’ère Kadhafi : utiliser ces populations comme une force sécu­ritaire de substitution, sans jamais leur accorder de droits », alerte Mohamed. Ce recyclage forcé, dans une région déjà instable, alimente un cycle dangereux où l’abandon politique nourrit à la fois la colère, l’économie armée et l’insécurité régionale. « On nous dit que ce n’est pas le moment, que la situation politique est trop fragile », rapporte Majdi Bouhanna, citant des responsables libyens. « Mais repousser cette question ne fait que l’aggraver. »

« Il ne faut pas miser éternellement sur la patience des Touareg », avertit Ayoub Ag Chamad. « Même si elle est grande, elle peut s’épuiser comme celle de tout être humain. » Pour les acteurs toua­reg, la reconnaissance de leur citoyen­neté ne serait pas une concession, mais un pas essentiel vers la réconciliation nationale. « Nous ne demandons pas de privilèges », insiste Khadidja. « Seulement l’égalité. Être vus, enten­dus, et vivre dignement sur notre propre terre. » Au fond, la question posée par les Touaregs du Fezzan dépasse large­ment le cas d’une minorité saharienne. Elle révèle les difficultés persistantes de l’État libyen à intégrer ses marges terri­toriales, à dépasser les logiques sécuri­taires et à construire une citoyenneté qui ne soit pas conditionnée par l’origine, la région ou les héritages du conflit. Dans le désert du sud libyen, des milliers de familles continuent ainsi de vivre dans l’attente d’une reconnaissance toujours promise, jamais accordée.

 

Crédit photo : CICR

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References

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1 Les entretiens ont été réalisés par téléphone entre décembre 2025 et mai 2026.

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