Vue d’Europe, la Libye se résume souvent à un goulot d’étranglement où des milliers de migrants tentent leur chance en traversant la Méditerranée. Mais au sud, loin des côtes, un autre drame s’enracine : celui des Touaregs du Fezzan, installés là de longue date et pourtant apatrides, fantômes administratifs au coeur d’un État qui refuse toujours de les voir.
Dans le sud-ouest libyen, au coeur du Fezzan, des milliers de Touaregs vivent depuis des décennies dans un vide juridique total. Enracinés sur ce territoire depuis des générations, ils restent pourtant privés de citoyenneté, de droits civiques et d’accès aux services essentiels. Pour cette communauté, l’absence de citoyenneté n’est pas un accident administratif, mais le produit d’une histoire longue, faite de promesses non tenues et d’une marginalisation politique aggravée par l’effondrement de l’État en 2011. Cet article explore la réalité de ces « fantômes de papier » à travers les voix de ceux qui luttent pour leur reconnaissance.
Une présence millénaire effacée
Les Touaregs constituent l’un des peuples amazighs – appelés aussi berbères – du Sahara central. Historiquement nomades, ils circulaient entre les territoires aujourd’hui partagés entre la Libye, le Niger, le Mali, l’Algérie ou le Tchad, bien avant la fixation des frontières modernes. Dans le Fezzan, vaste région désertique représentant près d’un tiers du territoire libyen mais faiblement peuplée, les déplacements transfrontaliers ont longtemps fait partie du quotidien.
« Pour cette communauté, le désert n’est pas une barrière, mais un foyer dont les mouvements étaient dictés par les saisons et le commerce bien avant le tracé des frontières coloniales. »
Le récit dominant tend souvent à présenter les Touaregs comme des migrants récents, arrivés au gré des crises sahéliennes. Pourtant, la réalité est celle d’une présence millénaire. C’est ce qu’explique Abdulbaqi Hamdi, jeune Touareg libyen né sans citoyenneté : « Quand on me demande : “Quand êtes-vous arrivés ici ?”, j’ai du mal à répondre. Car nous ne sommes pas “arrivés” : nous étions déjà là. Cette terre, du sud jusqu’au nord de la Libye, est notre foyer. Nous avons toujours été à la marge de l’État, mais nous n’avons jamais été hors de la patrie[1]Les entretiens ont été réalisés par téléphone entre décembre 2025 et mai 2026. ». Pour cette communauté, le désert n’est pas une barrière, mais un foyer dont les mouvements étaient dictés par les saisons et le commerce bien avant le tracé des frontières coloniales.
L’apatridie actuelle plonge ses racines dans les premières années de l’indépendance libyenne. Lors des recensements de 1954 et 1964, les commissions administratives n’ont pas réussi – ou n’ont pas voulu – atteindre les populations nomades isolées dans le grand Sud. Ce péché bureaucratique originel a transformé une identité culturelle et un mode de vie en une anomalie administrative.
À partir des années 1970, les sécheresses qui frappent le Sahel accélèrent les déplacements vers le sud libyen. Des familles venues du Niger ou du Nord-Mali rejoignent des espaces où existent déjà des communautés touareg anciennes. Beaucoup s’installent durablement à Ubari, Sabha ou Ghat. Mais leur mode de vie saharien entre en collision avec une logique étatique fondée sur les registres, les papiers et l’ancrage territorial fixe.
Cette absence initiale de reconnaissance administrative produit une situation qui va progressivement se transformer en impasse politique.
Le « pacte brisé »
Sous le régime de Mouammar Kadhafi, la question touareg devient un instrument de pouvoir. Le « Guide » instrumentalise les populations sahariennes tout en maintenant leur statut dans une zone grise administrative. « Beaucoup ont été recrutés dans l’armée ou les camps paramilitaires, avec la promesse d’une naturalisation ultérieure. Mais cette promesse n’a jamais été tenue », explique Mohamed, ancien guide touristique puis médiateur communautaire auprès d’organisations non gouvernementales (ONG) dans le Fezzan, aujourd’hui réfugié en France, qui a souhaité rester anonyme pour des raisons de sécurité. Cette intégration partielle a créé une génération de soldats serviteurs mais jamais citoyens. « Kadhafi entretenait volontairement ce flou, pour garder ces populations sous contrôle, dans une forme de chantage administratif », ajoute-t-il. Abdullah Bashir Amzough, activiste de la société civile, décrit lui aussi une relation fondée sur des promesses non tenues : « Le régime de Kadhafi a exploité les Touareg dans ses guerres contre le Tchad, ainsi que dans les conflits au Liban et en Syrie. Il leur promettait d’obtenir leurs droits en Libye et de soutenir les mouvements touaregs au Niger et au Mali. »
Selon lui, ces engagements n’ont jamais été respectés. Il affirme également que le pouvoir cherchait à dissoudre les revendications identitaires touareg dans une conception panarabe de la nation :
« Les leaders touareg ont refusé cette intégration dans la “nationalité arabe”, car ils tenaient fermement à leur identité amazighe, à leur langue et à leur culture. Cela a donné une raison supplémentaire au régime de Kadhafi d’ignorer leurs revendications. »
Majdi Bouhanna, rapporteur au Conseil social suprême des Touaregs et activiste des droits humains, explique que ces familles ont été répertoriées dans ce qu’on appelle les « registres civils provisoires ». Le recensement de 2005, qui devait acter leur régularisation, a été délibérément gelé, laissant des milliers de dossiers en suspens. « Le dossier est resté dans les couloirs de l’administration », témoigne Majdi Bouhanna. « Juridiquement, beaucoup de choses pourraient être réglées. Mais politiquement, il n’y a jamais eu de volonté réelle d’aller jusqu’au bout. » Selon l’activiste, environ 14 000 familles étaient concernées lors du dernier recensement officiel en 2005 – un chiffre qui atteindrait aujourd’hui 16 000 à 17 000 familles.
2011 : de la marginalisation au soupçon
La chute du régime en 2011 transforme profondément la situation des Touaregs libyens. Dans le chaos postrévolutionnaire, beaucoup sont assimilés à l’ancien pouvoir en raison des liens entretenus avec l’armée ou les appareils sécuritaires de Kadhafi. Cette stigmatisation a des conséquences directes. Les procédures de régularisation sont bloquées, les contrôles sécuritaires se multiplient et la question de la citoyenneté est désormais abordée sous l’angle de la sécurité nationale et des frontières.
« Ce climat de haine a entraîné de graves violations et des actes de vengeance commis contre des civils innocents parmi les Touaregs », témoigne Abdullah Bashir. « Lorsqu’un Touareg est tué à la guerre, il est classé comme “inconnu”. Lorsqu’il est capturé, il est considéré comme un mercenaire ». Cette suspicion permanente empêche toute avancée juridique.
En 2014, la loi sur le « numéro d’identité national » rend cette situation encore plus critique. Ce numéro, contenu dans les informations d’identification centralisées dans la base de données nationales, permet à toute personne d’être identifiée et de confirmer son identité auprès de toutes les institutions étatiques. Aucun organisme d’État ne peut délivrer de document ni fournir de service tant que la personne n’a pas obtenu ce numéro. Sans numéro national, impossible d’accéder à l’essentiel : passeport, droit de vote, propriété foncière, aides sociales, licences commerciales. Cette réforme transforme un problème déjà ancien en exclusion systémique.
« Le numéro national est la clé magique pour tout dans ce pays », résume Abdulbaqi Hamdi. Sous la pression des manifestations organisées dans le sud, notamment après la fermeture du champ pétrolier d’al-Sharara en 2013, les autorités mettent en place un « numéro administratif » temporaire destiné aux familles inscrites dans les registres provisoires. Mais ce dispositif n’accorde que des droits limités : certains soins, l’accès partiel à l’école ou le versement de certains salaires publics. Impossible cependant d’obtenir un passeport, de voter, d’ouvrir librement un compte bancaire ou d’accéder normalement à la propriété. Cette citoyenneté partielle nourrit un profond sentiment d’humiliation. Abdulbaqi Hamdi le déplore :
« Nous avons essayé, et nos parents et grands-parents avant nous, d’emprunter tous les chemins possibles pour obtenir une carte d’identité ou un passeport. Les procédures étaient un labyrinthe sans fin : commissions d’enquête, exigence de documents prouvant notre présence il y a des décennies. Chaque tentative se solde par un refus ou un report indéfini, sous prétexte d’une “étude du dossier sécuritaire” ou d’une “insuffisance de preuves” ».
Vivre sans existence légale
L’apatridie ne se manifeste pas seulement dans les textes de loi. Elle structure l’ensemble du quotidien. Dans les quartiers de Talaqine à Ubari ou d’al-Tayori à Sabha, l’absence de reconnaissance administrative se traduit par des formes de relégation spatiale : infrastructures dégradées, accès limité aux services publics, constructions précaires, faibles investissements publics.
L’accès aux soins constitue l’une des dimensions les plus visibles de cette exclusion. L’exemple le plus tragique est celui du père d’Abdullah Bashir Amzough. Il raconte avoir accompagné son père, atteint d’un cancer, jusqu’à l’hôpital de Sabratha près de Tripoli en 2005. À l’arrivée, les médecins exigent un livret de famille ou un passeport pour l’admission. « Mon père n’a pas été admis pour recevoir un traitement parce que nous ne possédions pas les documents exigés », explique-t-il. « Nous avons dû retourner à Sabha, où il est mort quelques semaines plus tard. »
D’autres évoquent des refus de prise en charge dans certains hôpitaux publics ou des difficultés administratives constantes. Pour les maladies graves nécessitant des soins à l’étranger – notamment en Tunisie, destination privilégiée de nombreux Libyens –, l’absence de passeport rend tout départ impossible.
L’éducation reproduit les mêmes mécanismes d’exclusion. Sans numéro national, impossible d’obtenir un diplôme universitaire, de bénéficier d’une bourse ou d’intégrer certaines professions. Abdullah Bashir raconte avoir étudié pendant plusieurs années dans des instituts privés avant de découvrir que ses diplômes ne pourraient jamais être reconnus officiellement : « On m’a demandé un document d’identité que je n’avais pas. À ce moment-là, j’ai compris que j’étais apatride. »
Le travail lui-même devient un espace de précarité permanente. Les emplois publics sont souvent inaccessibles. Les témoins décrivent une génération enfermée dans un cercle où l’absence de citoyenneté limite l’accès aux études, puis au marché du travail, renforçant ensuite la dépendance vis-à-vis des structures armées locales.
Même des gestes ordinaires deviennent compliqués : « Les pratiques discriminatoires se multiplient : refus d’enregistrer des mariages, d’ouvrir des comptes bancaires, voire d’obtenir des cartes SIM et même des certificats de décès pour enterrer les morts », rapporte Majdi Bouhanna. « Nous vivons comme des fantômes. Notre existence est réelle, mais elle n’est pas reconnue sur le papier », résume Abdulbaqi Hamdi. Cette exclusion nourrit un sentiment profond de fracture identitaire. « Je suis Libyen par le sang, par l’histoire, par l’attachement à cette terre. Mais je ne le suis pas aux yeux de la loi », explique-t-il.
Silence et répression
Face au retrait de l’État et à la faible présence des organisations internationales dans le Fezzan, des initiatives locales ont émergé pour répondre aux besoins les plus urgents. À Ubari, Khadija Andidi a créé l’organisation Nour al-Ilm après les affrontements de 2014-2015 entre Touaregs et Toubous. Son centre organise des formations de secourisme, du soutien scolaire et des activités d’aide communautaire. « Nous avons essayé de reconstruire quelque chose alors que tout s’effondrait autour de nous », explique-t-elle. Mais les acteurs associatifs eux-mêmes se heurtent à l’absence de reconnaissance administrative. « Je n’ai pas pu enregistrer officiellement mon organisation parce que je n’ai pas de numéro national », raconte Khadija Andidi.
Cette fermeture progressive de l’espace civique contribue à rendre la crise invisible. Plusieurs militants décrivent des intimidations, des risques d’arrestation ou des pressions de groupes armés contre ceux qui dénoncent publiquement la situation. Abdullah Bashir, aujourd’hui demandeur d’asile en Algérie, explique que beaucoup de militants ont quitté la Libye ces dernières années. « Les gens ont peur de parler », témoigne Mohamed, l’ancien médiateur. « S’ils dénoncent leur situation, ils peuvent être arrêtés par les milices. »
Entre 2011 et 2020, plusieurs mouvements de protestation avaient pourtant tenté d’alerter les autorités : sit-ins, rassemblements pacifiques, campagnes contre les discriminations ou blocages de sites pétroliers. Mais ces mobilisations n’ont débouché sur aucune solution durable. À l’international également, plusieurs organisations tentent de maintenir la question à l’agenda diplomatique. « Au sein d’Imouhagh International, nous avons à plusieurs reprises appelé les autorités libyennes à résoudre le problème de l’inachèvement des procédures de nationalité pour les 14 000 familles concernées », explique Ayoub Ag Chamad, porte-parole de cette ONG. « Nous avons également informé chaque nouvel envoyé de l’ONU en Libye de la nécessité de considérer ce dossier comme urgent et prioritaire ».
Sans appeler pour l’instant à une internationalisation complète du dossier, l’organisation affirme privilégier d’abord les voies libyennes. Ayoub Ag Chamad précise toutefois qu’un dossier documentant « les violations et la discrimination raciale subies par les Touaregs » a déjà été transmis à la Cour pénale internationale et que l’organisation prépare plusieurs recours judiciaires contre les responsables, accusés d’avoir bloqué les procédures de naturalisation.
Une crise politique devenue crise sécuritaire
Dans une région dont l’État libyen n’a jamais réellement repris le contrôle depuis 2011, cette exclusion prolongée dépasse largement le cadre des droits humains. Le Fezzan est aujourd’hui un espace stratégique, riche en hydrocarbures, traversé par des routes de migration, de contrebande et de trafics transsahariens, où opèrent milices locales, groupes armés et réseaux criminels. Dans ce contexte, la marginalisation de milliers de Touaregs privés de citoyenneté crée une vulnérabilité sécuritaire majeure. Privés d’accès à l’éducation, à l’emploi formel et à toute protection institutionnelle, de nombreux jeunes n’ont d’autre choix que de se tourner vers l’économie informelle ou les structures armées, et sont souvent recrutés comme combattants, garde-frontières ou auxiliaires de milices, sans statut ni garanties.
« La marginalisation de milliers de Touaregs privés de citoyenneté crée une vulnérabilité sécuritaire majeure. »
« En les excluant, l’État reproduit exactement le schéma de l’ère Kadhafi : utiliser ces populations comme une force sécuritaire de substitution, sans jamais leur accorder de droits », alerte Mohamed. Ce recyclage forcé, dans une région déjà instable, alimente un cycle dangereux où l’abandon politique nourrit à la fois la colère, l’économie armée et l’insécurité régionale. « On nous dit que ce n’est pas le moment, que la situation politique est trop fragile », rapporte Majdi Bouhanna, citant des responsables libyens. « Mais repousser cette question ne fait que l’aggraver. »
« Il ne faut pas miser éternellement sur la patience des Touareg », avertit Ayoub Ag Chamad. « Même si elle est grande, elle peut s’épuiser comme celle de tout être humain. » Pour les acteurs touareg, la reconnaissance de leur citoyenneté ne serait pas une concession, mais un pas essentiel vers la réconciliation nationale. « Nous ne demandons pas de privilèges », insiste Khadidja. « Seulement l’égalité. Être vus, entendus, et vivre dignement sur notre propre terre. » Au fond, la question posée par les Touaregs du Fezzan dépasse largement le cas d’une minorité saharienne. Elle révèle les difficultés persistantes de l’État libyen à intégrer ses marges territoriales, à dépasser les logiques sécuritaires et à construire une citoyenneté qui ne soit pas conditionnée par l’origine, la région ou les héritages du conflit. Dans le désert du sud libyen, des milliers de familles continuent ainsi de vivre dans l’attente d’une reconnaissance toujours promise, jamais accordée.
Crédit photo : CICR
