Comment mieux communiquer dans l’humanitaire ? Entre campagnes émotionnelles et rapports techniques, le secteur navigue entre savoir « tacite » et « explicite ». Cette question révèle les enjeux de pouvoir et certains héritages coloniaux. L’auteur explore une « troisième voie » : un savoir « hybride » réconciliant émotion et expertise, connaissances locales et universelles.
Il est un thème souvent négligé en matière de communication humanitaire : celui du partage des connaissances. Afin d’introduire notre analyse et d’envisager une meilleure intégration de ces connaissances au sein de la communication humanitaire, nous suivrons deux composantes majeures de ce type de communication : une première catégorie dans laquelle sont convoquées la métaphore, la narration, la rhétorique et la motivation émotionnelle pour engager les donateurs et le grand public sur une cause humanitaire spécifique et les inciter à l’action, puis une seconde, qui relève de la transmission de savoir-faire et d’informations exploitables, lors de la phase de préparation de programmes humanitaires ou avant, pendant ou après une crise.
Le transfert de connaissances, bien qu’empruntant différentes formes, est manifeste dans ces deux catégories, lesquelles sont issues du questionnement suivant : qui détient la supériorité du savoir dans la communication humanitaire ? – une discussion qui suscite des débats bien plus vastes autour du pouvoir d’action, de la décolonialité et de la hiérarchie. Nous conclurons par cette interrogation : l’utilisation du transfert des connaissances comme cadre de référence, afin d’intégrer des influences des deux catégories, peut-elle mener à une « troisième voie », plus éclairée, pour communiquer sur l’action humanitaire et au sein de celle-ci ?
Quelle place accordée au transfert de connaissances ?
La communication humanitaire est diverse et assez contestée, mais il existe deux grandes catégories sur lesquelles nous proposons d’asseoir notre réflexion. Elles peuvent être définies, d’un côté, par la façon dont le « savoir » est utilisé et, de l’autre, par le type de « savoir » qui est le plus souvent transmis par leur biais. Dans la lignée de Brigitte Piquard[1]Brigitte Piquard, “What knowledge counts? Local humanitarian knowledge production in protracted conflicts. A Central African Republic case study”, Peacebuilding, vol. 10, no. 1, 2021, pp. … Continue reading, nous adoptons les termes de connaissances « tacites » par opposition aux connaissances « explicites »[2]Philip Gerrans, “Tacit knowledge, rule following and Pierre Bourdieu’s philosophy of social science”, Anthropological Theory, vol. 5, no. 1, 2005, pp. 53–74.. Ici, les connaissances « tacites » sont considérées comme implicites, « non formalisées, pratiques et intuitives »[3]Brigitte Piquard, “What knowledge counts?…”, art. cit., tandis que les connaissances « explicites » sont « formalisées, enregistrées et stockées ». Suivant cette perspective, nous pouvons distinguer deux types de communication humanitaire : la première s’adresse, le plus souvent, au public et fait appel à la rhétorique, aux métaphores, au récit et à des procédés mobilisant dans une large mesure le savoir « tacite » afin d’induire une réponse émotionnelle. La seconde est une communication extrêmement technique visant à fournir des informations et des données utiles et exploitables – donc plus axée sur la connaissance « explicite », et que l’on rencontre majoritairement au sein de la programmation humanitaire. Notons que les catégorisations de savoir « explicite » et « tacite » sont elles-mêmes sujettes aux critiques et font l’objet d’analyses. D’après Régis Catinaud[4] Régis Catinaud, « Sur la distinction entre les connaissances explicites et les connaissances tacites », Philosophia Scientiæ, vol. 19, n° 2, 2015, p. 197-220., on ne rend pas la connaissance « tacite » ou « explicite », c’est elle qui, à des degrés divers, s’inscrit dans l’une ou l’autre de ces catégories, par la façon dont elle est communiquée et transmise.
Valérie Gorin[5]Valérie Gorin, “Humanitarian Communication” in Gisela Gonçalves and Evandro Oliveira (eds.), The Routledge Handbook of Nonprofit Communication, Routledge, 2022.et Lilie Chouliaraki[6]Lilie Chouliaraki, “Post-humanitarianism: Humanitarian communication beyond a politics of pity”, International Journal of Cultural Studies, vol. 13, no. 2, March 2010, pp. 107–126.nous permettent d’identifier le type de communication qui met le savoir « tacite » au premier plan. La première établit que la communication humanitaire est « strictement limitée par des lignes éthiques et se fonde sur les principes humanitaires ; elle comprend également des objectifs d’éducation, de publicité, de responsabilité, de sensibilisation et de plaidoyer dans le but de toucher plusieurs niveaux de publics tels que la société civile, les leaders d’opinion, les autorités politiques et militaires, et les donateurs ». De façon similaire, Lilie Chouliaraki définit la communication humanitaire comme « des pratiques rhétoriques de la part d’acteurs transnationaux qui s’appuient sur des discours éthiques universels tels que l’humanité commune ou la société civile internationale afin de mobiliser l’action contre la souffrance humaine »[7]Lilie Chouliaraki, “Post-humanitarianism: Humanitarian communication…”, art. cit., p. 108.. Encore une fois, il est question d’un engagement émotionnel, destiné à mobiliser les personnes ou les organisations, et les encourager à agir. Ces définitions soulèvent immédiatement de potentielles complications, notamment le fait que communiquer (et aux fins de cet article, communiquer tout en partageant la connaissance) avec des publics aussi divers est très difficile.
« Une partie de la communication humanitaire, en particulier celle à destination des donateurs du “Nord global”, montre de profondes similitudes avec le marketing à but lucratif. »
En effet, si l’on poursuit avec Gorin, une partie de la communication humanitaire, en particulier celle à destination des donateurs du « Nord global », montre de profondes similitudes avec le marketing à but lucratif – une influence propice aux maladresses et aux erreurs, dont les exemples les plus choquants sont mis en lumière par le prix « Fly in the Eye », décerné par le Centre d’expertise pour la communication humanitaire (Expertise Centre for Humanitarian Communication).
Il existe également une tension entre la nécessité de représenter fidèlement le travail d’une organisation, la personnalité et le pouvoir d’action des bénéficiaires, et le rôle des donateurs au sein d’un processus que Shani Orgad et Bruna Irene Seu[8]Shani Orgad and Bruna Irene Seu, “‘Intimacy at a distance’ in humanitarian communication”, Media, Culture & Society, vol. 36, no. 7, 2014, pp. 916–934.qualifient d’« intimité à distance ». Les autrices identifient trois figures de rhétorique majeures au cœur de la communication humanitaire, des métaphores qu’elles intitulent « s’asseoir ensemble au pied d’un arbre », « être présent pour l’autre », et « s’engager dans un parcours commun », chacune d’entre elles servant un objectif précis dans la communication humanitaire et fournissant les bases de valeurs distinctives, lesquelles sont ensuite intégrées dans la communication pour en augmenter la puissance. Par exemple, la première de ces métaphores, selon les autrices, vise à projeter un sentiment d’égalitarisme, d’implication et d’imprégnation dans un contexte.
Ce rapide aperçu d’une communication orientée vers le donateur et le public nous montre qu’elle se concentre sur la transmission de valeurs et d’émotions plutôt que sur un savoir spécifiquement « explicite » ou technique. Cela ne signifie pas que la connaissance « explicite » ou technique soit totalement absente de ce type de communication, mais seulement que cette forme de savoir mise en avant tend vers le « tacite » (tel que précédemment expliqué par Orgad et Seu). Cela peut être attribué à l’impératif d’engager les donateurs (qu’ils soient institutionnels ou individuels) « dans un parcours » qui les incite à donner de l’argent en soutien à une cause spécifique. Comme l’indique Gorin, se baser sur les principes humanitaires permet de légitimer la communication et d’instaurer la confiance[9]Voir également Dennis Dijkzeul and Markus Moke, “Public communication strategies of international humanitarian organizations”, International Review of the Red Cross, vol. 87, no. 860, December … Continue reading. Pour des raisons compréhensibles, le transfert de savoir, dans cette dimension de la communication humanitaire, se voit dilué dans la nécessité de transmettre facilement un message, d’initier un appel à l’action. Toutefois, les paroles d’un directeur de la communication dans l’humanitaire, interrogé dans le cadre de la recherche d’Orgad et Seu, sont éloquentes quant aux limites de cette manière de communiquer : « Cela fait cinquante ans que l’on rabâche le même message sur le besoin, le besoin, le besoin et sur la façon d’y répondre en donnant, donnant, donnant de l’argent. » Cibler les émotions, le message, et les envelopper d’une atmosphère étudiée a peut-être créé une distance avec les publics de donateurs.
Bien entendu, s’adresser aux donateurs et au grand public n’est qu’une des dimensions de la communication humanitaire. Il est également utile de prendre en considération les aspects plus techniques de ce domaine : d’après certains auteurs[10]Fredrick Wilson, Melea Jude Moses and Justin Wilson, “Principles and Practice of Humanitarian Communication During and After Natural Disasters and Armed Conflicts”, Journal of Analog and Digital … Continue reading, la communication humanitaire (dans le cadre de la programmation) regroupe « le développement des compétences techniques, la collecte et la diffusion d’informations, les activités de préparation, et/ou l’analyse de données, dans le but de sauver des vies, d’atténuer la souffrance et de protéger la dignité des populations affectées par des crises – lorsque ces tâches sont effectuées en conformité avec les standards d’humanité, d’impartialité, de neutralité et d’indépendance ». Dans cette définition extrêmement technocratique de la communication humanitaire, la connaissance – plutôt que la valeur ou l’émotion – est nécessairement prépondérante. Sa fonction, qui n’est pas en opposition totale avec la communication orientée vers le donateur et le public, mais qui adopte pour le moins une approche différente, est destinée à fournir le plus d’informations techniques et exploitables possible au plus grand nombre de parties prenantes, afin de garantir une réponse plus efficace à une crise ou de meilleurs résultats de programmation dans les domaines de la préparation, la reconstruction, la réduction des risques, etc.
Dès lors, où le transfert de connaissances se situe-t-il au sein de ces deux catégories ? Si l’on part du principe que le savoir implique l’expression de données et d’informations à la fois « tacites » et « explicites » (à l’instar de la pyramide DICS[11]Pour « Données, information, connaissances et sagesse ». Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Pyramide_DICS [NDLR].), ces deux classifications de la communication humanitaire regorgent alors de partage des savoirs. Dans le domaine « tacite » de la métaphore, de la rhétorique, des données et des informations, ces connaissances sont transférées au moyen d’outils littéraires, notamment la métaphore et le récit. Il semblerait que l’on attende de ces connaissances transmises (diffusées dans un certain style, par le biais de tel support, en adoptant un ton précis) qu’elles s’accompagnent d’un manuel détaillant la façon dont elles doivent être traitées par le destinataire. Dans le domaine « explicite » ou programmatique, le transfert de savoir s’assortit d’un niveau d’émotion moindre, et le langage technocratique utilisé vise à davantage de clarté. Les deux approches ont leurs propres atouts et, comme l’explique Gorin[12]Valérie Gorin, “Humanitarian…”, art.cit., la communication basée sur l’émotion est un outil précieux pour mobiliser l’action et l’intérêt. Dans sa réflexion sur le rôle des données dans l’action humanitaire, Theodora Gazi[13]Theodora Gazi, “Data to the rescue: how humanitarian aid NGOs should collect information based on the GDPR”, Journal of International Humanitarian Action, vol. 5, no. 1, July 2020.résume comme suit les usages multiples qui peuvent être faits d’une information précise, à jour et facile d’accès : « Elle peut fournir à chaque acteur de l’aide un aperçu du contexte, des besoins des bénéficiaires et du type d’assistance requise. En outre, l’analyse de données peut faciliter l’évaluation des risques et l’identification de points vulnérables. » Dès lors, les deux domaines du partage des connaissances peuvent-ils être réunis dans leur intérêt mutuel ?
Qui détient la supériorité du savoir dans l’action et la communication humanitaires ?
Dans cette partie de notre article, nous tenterons d’explorer l’ample littérature disponible sur le sujet de la primauté d’un savoir sur un autre dans l’action et la communication humanitaire. Nous ne pouvons prétendre couvrir tous les aspects du débat, mais commençons par examiner le postulat selon lequel l’action humanitaire, la communication et la programmation sont intrinsèquement liées aux relations de pouvoir historiques. Polly Pallister-Wilkins[14]Polly Pallister-Wilkins, “Saving the souls of white folk: Humanitarianism as white supremacy”, Security Dialogue, vol. 52, no. 1, October 2021, pp. 98–106.remarque que « la pensée eurocentrée est si dominante qu’il devient inenvisageable de réfléchir au-delà de la réponse humanitaire, tout effort de changement restant cloisonné aux approches progressistes ou à celles qui prônent davantage de pertinence culturelle. » De son côté, Arnab Majumdar[15]Arnab Majumdar, “Bearing witness inside MSF. ‘I resisted the idea that I could be significantly hampered by my race’”, The New Humanitarian, 18 August 2020.évoque son expérience chez MSF, lorsque ses tentatives pour faire évoluer les outils d’apprentissage (ces derniers constituant sans doute les premiers postes de transfert de connaissances dans une organisation) à destination des membres du personnel, afin qu’ils reflètent mieux la diversité des collaborateurs et intègrent une dimension participative, ont été reléguées au second plan, sous couvert de valeurs universelles et à grand renfort d’affirmations généralisantes. L’espace humanitaire est attaché à l’universalisme, ce qui se traduit par un soutien aux « principes humanitaires ». Cependant, comme l’a souligné Carla Vitantonio[16]Carla Vitantonio, “Reconsidering ‘humanitarian values’, shifting the power, and who’s knowledge matters”, IHSA Annual Lecture Reflection, Bliss, 21 November 2024, … Continue reading, cet universalisme a des effets délétères sur la question de qui détient le savoir « utile » et sous quelles formes – ce que l’autrice qualifie de « hiérarchie épistémologique fictive »[17]Morgan Ndlovu, “Coloniality of knowledge and the challenge of creating African futures”, Ufahamu: A Journal of African Studies, vol. 40, no. 2, 2018.. Cette hiérarchie est démystifiée par les travaux de Meera Sabaratnam[18]Meera Sabaratnam, “Avatars of eurocentrism in the critique of the liberal peace”, Security Dialogue, vol. 44, no. 3, June 2013, pp. 259–278.qui, citant Immanuel Wallerstein[19]Immanuel Wallerstein, “Eurocentrism and its avatars: The dilemmas of social science”, New Left Review, Vol. 0, Issue 226, 1 November 1997, pp. 93–108., définit « l’avatar épistémique » de l’eurocentrisme comme un « universalisme prétendument atemporel du savoir contemporain en sciences sociales ». Par ailleurs, au-delà du prisme des sciences sociales, il est opportun de souligner l’universalisme présupposé de la connaissance scientifique et technique, habilement formulé par Hans Harbers[20]Hans Harbers, “Science in context: The paradoxes of universalism and liberalism”, Science, Technology, & Human Values, vol. 30, no. 4, 2005, pp. 575–582.: « Les lois de Newton s’appliquent en tout temps, à tous et en tout lieu – en Chine comme au Chili. » Le savoir qualifié d’« universel » est donc élevé au rang suprême, au détriment de tous les autres, moins utiles, moins pertinents ou de moindre valeur. En tout état de cause, le débat autour de qui détient la supériorité du savoir renforce le postulat très juste de Silke Roth, selon lequel « L’humanitarisme et les ONG [organisations non gouvernementales] humanitaires ont de tout temps été partie intégrante des relations de pouvoir et de l’inégalité liée au capitalisme, du colonialisme et de la stratification raciale et ont toujours été façonnés par ces mêmes problématiques. »[21]Silke Roth, “Humanitarian NGOs”, in Thomas Davies (ed.), Routledge Handbook of NGOs and International Relations, Routledge, 2019.
Quels effets ce privilège donné à un certain type de savoir peut-t-il avoir sur la communication humanitaire ? Au sein de la catégorie « tacite » précédemment évoquée, de nombreux éléments laissent suggérer qu’une grande part de la communication humanitaire vient conforter les stéréotypes négatifs, les récits axés sur une ligne « victime/sauveur » et les relations de pouvoir tenaces. Dans son étude, Chouliaraki[22]Lilie Chouliaraki, “Post-humanitarianism: Humanitarian communication…”, art. cit.fait référence aux images utilisées lors des campagnes d’Oxfam du milieu du xxe siècle, qui « cibla[ient] la souffrance incarnée par des habitants de pays lointains comme objet de notre contemplation. Ce faisant, elles établiss[aient] une relation sociale ancrée dans le regard colonial et basée sur une distance maximale entre le spectateur et celui qui souffre. » Dans le cadre de leur recherche autour de l’activité des médias sociaux (que l’on pourrait classer dans la catégorie « tacite ») de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (United Nations High Commissioner for Refugees – UNHCR en anglais) pendant les déplacements forcés de populations en Syrie, David Ongenaert et Claudia Soler[23]David Ongenaert and Claudia Soler, “Beyond victim and hero representations? A comparative analysis of UNHCR’s Instagram communication strategies for the Syrian and Ukrainian crises”, Journal of … Continue reading ont souligné que « l’UNHCR montrait ces populations comme des victimes sans voix – des représentations qui, associées à la priorité accordée aux valeurs et aux idéaux des utilisateurs de ces médias, reflètent l’intégration par le secteur humanitaire de pratiques d’entreprises privées. En choisissant l’attrait de procédés esthétiques plutôt que l’élaboration de représentations plus nuancées et dignes, l’UNHCR participe à des stratégies de marketing axées sur le consommateur. » Ici, la référence à l’adoption croissante de « pratiques d’entreprises privées » par les organisations humanitaires nous rappelle les similitudes mises en évidence par Gorin[24]Valérie Gorin, “Humanitarian…”, art.cit.entre la communication humanitaire et le marketing à but lucratif.
Au sein de la catégorie plus technique du savoir « explicite », les divers questionnements et courants qui ressortent du débat autour de la supériorité du savoir peuvent se manifester différemment. Se reposer sur des formes de connaissances « explicites », qui se cachent derrière la neutralité et l’universalité des sciences (sociales), peut entraîner de graves impairs si la connaissance « tacite » n’est pas mobilisée, notamment pour des prises de décisions adéquates et contextualisées. Comme Vicki Squire[25]Vicki Squire, “Humanitarian aid depends on good data: what’s wrong with the way it’s collected”, The Conversation, 12 May 2025, … Continue readingl’a mis en exergue, il est devenu très commun que les organisations humanitaires « proclament leur engagement en faveur de prises de décision fondées sur des données probantes ».
« Les bonnes décisions sont celles auxquelles participent les personnes présentes dans le contexte concerné, en ajoutant des éléments de preuve ou des idées “tacites” aux données et aux connaissances formelles. »
Cependant, les bonnes décisions sont celles auxquelles participent les personnes présentes dans le contexte concerné, en ajoutant des éléments de preuve ou des idées « tacites » aux données et aux connaissances formelles. Par exemple, dans leur très pertinent manuel sur l’utilisation des données dans le travail humanitaire, des auteurs[26]Karl Blanchet, Claire Allen, Jonatha Breckon et al., Using Research Evidence in the Humanitarian Sector: A practice guide, Evidence Aid, London School of Hygiene and Tropical Medicine and Nesta … Continue readingdécrivent l’échec d’un projet de nutrition au Bangladesh qui s’appuyait sur la base de connaissances issues d’une mission similaire dans l’État du Tamil Nadu en Inde (savoir « explicite » à l’oeuvre) et ciblait les jeunes mères pour fournir un soutien nutritionnel complémentaire à leurs nourrissons. Cependant, il apparut clairement qu’au Bangladesh, les jeunes mères ne sont généralement pas décisionnaires quant à l’achat de nourriture pour le foyer. Cet exemple, parmi tant d’autres, « illustre l’importance de comprendre les facteurs contextuels locaux dans la réussite ou l’échec d’un programme, ainsi que la nécessité de mobiliser des connaissances qualitatives et ethnographiques »[27]Ibid., p. 18.. L’adaptation d’un modèle et d’une base de connaissances d’un contexte à un autre peut être considérée comme une « bonne » pratique de communication humanitaire. Toutefois, du fait de la priorité donnée au savoir scientifique « universalisé », l’intervention a tourné à l’échec. Enfin, il convient de citer les risques liés à l’utilisation de données biaisées dans un programme, et qui renforcent des dynamiques de pouvoir existantes au sein de la société.[28]David Paulus, Gerdien de Vries, Marijn Janssen et al., “Reinforcing data bias in crisis information management: The case of the Yemen humanitarian response”, International Journal of Information … Continue reading
Quelle voie intermédiaire pour inclure le savoir « tacite » et le savoir « explicite » dans la communication humanitaire ?
Jessica Mercer[29]Jessica Mercer, “Knowledge and disaster risk reduction”, in Ben Wisner, Jean-Christophe Gaillard and Ilan Kelman (eds.), The Routledge Handbook of Hazards and Disaster Risk Reduction, Routledge, … Continue readingpropose d’intégrer la notion de savoir « hybride » dans les programmes de réduction des risques de catastrophe avec, en premier lieu, une prise en compte du rôle des connaissances locales ou « internes », souvent placées à un niveau d’utilité plus bas que le savoir « externe » universalisé (ou basé sur la science occidentale). Elle suggère une approche qui passe par un savoir « hybride » combinant connaissances locales et scientifiques : « Cela pourrait inclure l’identification et la documentation du savoir local à destination des scientifiques, ainsi que l’explication et la mise à disposition des connaissances externes dans un format compréhensible, accessible aux personnes en danger. » De même, Piquard[30]Brigitte Piquard, “What knowledge counts?…”, art. cit.met en lumière le travail d’ONG en République centrafricaine, relatif à la création d’un savoir à la fois « tacite » et « explicite » pour de meilleurs résultats des programmes : l’utilisation des relations sociales et des connaissances du contexte comme cadre permettant d’analyser les données et de prendre des décisions.
Une approche similaire pourrait être adoptée dans le cadre de la communication humanitaire, un état d’esprit de « partage des savoirs » afin de garantir la transmission du savoir « tacite » comme « explicite » dans les informations diffusées. La communication à destination du public et des donateurs peut intégrer un savoir « explicite » (en mentionnant, par exemple, que la majorité des acteurs humanitaires présents dans un territoire en crise étaient déjà dans cette zone avant que les tensions ne se manifestent) dans le but de réduire le recours aux métaphores rétrogrades, aux stéréotypes et aux images déshumanisantes. Parallèlement, il est possible d’associer les sources de savoirs dans les communications de programmes, et d’y inclure des connaissances « tacites » composées de normes contextuelles et culturelles locales, afin de garantir que le savoir « explicite » ou scientifique soit utile, adapté au contexte et adéquat. Cette troisième voie demanderait sans doute davantage de temps et d’efforts de la part des humanitaires, mais elle pourrait engendrer de meilleurs résultats en matière de communication.
Traduit de l’anglais par Floryse Atindogbe
Credits Photo : © Maeva Dubois pour Action contre la Faim
