Quel futur pour les transferts monétaires en situation de crise et dans un contexte de rétraction des financements ?

Hélène JuillardHélène Juillard est directrice du cabinet de conseil Key Aid Consulting, au sein duquel elle évalue les politiques et réponses humanitaires auprès du système des Nations unies et des organisations de coopération bilatérale. Hélène porte un intérêt particulier à l'utilisation des transferts monétaires en situation de crise et à la protection sociale dans les contextes fragiles. Hélène est également professeure associée à Science Po Paris, ainsi qu’aux universités de Manchester et de Genève. Elle poursuit actuellement une thèse en sociologie humanitaire auprès de IDS (Institute of Development Studies) portant sur les relations entre pouvoir, savoir et apprentissage dans l'humanitaire.

Publié le 13 novembre 2025

Cet article est une extension du dossier  » L’aide en danger : après le choc de 2025, les conséquences et la riposte » de notre numéro 30 de novembre 2025. Alors que le système humanitaire traverse une de ses plus graves crises, l’utilisation des transferts monétaires pourrait apparaître comme une modalité pertinente. Cependant, on observe un net recul de leur utilisation, en termes de volume et de proportion de l’aide totale allouée. Cet article revient sur les raisons de ce désintérêt, avant de suivre les pistes explorées par les acteurs de l’aide afin de relancer l’utilisation de cette modalité, faisant de cette crise une opportunité à saisir, selon l’auteure.


Dans le champ humanitaire, les transferts monétaires (TM) désignent la distribution de transferts en espèces ou sous forme de coupon aux individus ou aux ménages affectés par une crise, afin qu’ils puissent couvrir leurs besoins de base[1]Adaptée de CALP Network, Glossaire des transferts monétaires, 2023, https://www.calpnetwork.org/wp-content/uploads/2020/03/CALP-Glossary-2023-FR.pdf .

Une utilisation et un intérêt à géométrie variable

L’utilisation des TM a progressé de manière régulière entre 2015 et 2022, jusqu’à représenter près de 25 % de l’aide en 2022. On assiste cependant à un recul préoccupant de leur usage depuis 2023. Le volume de TM distribués a en effet diminué entre 2023 et 2024, passant de 7,8 milliards de dollars transférés en 2023 à environ 6,6 milliards en 2024, soit une baisse d’environ 16 %. Cette baisse est particulièrement marquée si l’on considère les projections d’alors pour 2025. Le réseau Active Learning Network for Accountability and Performance in humanitarian action (ALNAP) anticipe une diminution supplémentaire[2]ALNAP, Global Humanitarian Assistance Report 2025, https://alnap.org/help-library/resources/global-humanitarian-assistance-gha-report-2025-e-report, liée notamment aux coupes budgétaires importantes de certains grands bailleurs, en particulier des États-Unis, ainsi qu’à la fin de certaines réponses d’envergure qui avaient significativement utilisé les TM les années précédentes (par exemple Turquie/Syrie ou Afghanistan).

Cette baisse en volume brut distribué, intervenue parallèlement à une contraction générale du financement humanitaire, est plus marquée pour les TM. Les TM représentaient seulement 19,6 % de l’aide en 2024, un retour au niveau de 2019.

Figure 1 : Évolution de l’utilisation des transferts monétaires

Source : ALNAP, Global Humanitarian Assistance Report 2025, https://alnap.org/help-library/resources/global-humanitarian-assistance-gha-report-2025-e-report

 

Dans un contexte de forte diminution des financements disponibles, l’aide devrait être fléchée vers les programmes et les modalités les plus efficients, les TM en font partie. Pourquoi donc ce recul, et quelles en sont les causes ?

La forte contraction des financements humanitaires constitue évidemment le principal moteur du recul des transferts monétaires. L’aide humanitaire internationale avait déjà été réduite de près de 5 milliards de dollars en 2024, ce qui constituait alors la plus forte baisse de financement jamais enregistrée. Le financement provenant des bailleurs de fonds pourrait diminuer de 34 % à 45 % en 2025 par rapport à son niveau maximal atteint en 2023[3]Ibid.. Cette baisse n’explique cependant pas à elle seule la forte réduction de l’utilisation des transferts monétaires et il faut faire ici le constat d’un soutien politique amoindri au fil des années.

Depuis la signature du Grand Bargain en 2016, les principaux bailleurs de fonds ont globalement soutenu l’usage des TM. Dans le rapport du CALP de 2018 sur l’état mondial des TM[4]CALP, The State of the World’s Cash Report, 2018, https://www.calpnetwork.org/publication/state-of-the-worlds-cash-report  , plus de 80 % des praticiens interrogés estimaient que le soutien aux TM par les bailleurs de fonds s’était renforcé. En 2023, les bailleurs restaient majoritairement favorables à l’augmentation des TM[5]CALP, The State of the World’s Cash, 2023, https://www.calpnetwork.org/wp-content/uploads/2023/11/The-State-of-the-Worlds-Cash-2023-1.pdf et la publication en 2025 d’une nouvelle itération des engagements conjoints des bailleurs en faveur des transferts monétaires[6] Global Donor Cash Forum, Common Donor Approach to Humanitarian Cash Assistance, 2025, https://www.calpnetwork.org/publication/common-donor-approach-to-humanitarian-cash-assistance-2025 semble indiquer une continuité dans ce soutien. Mais cette adhésion n’est pas homogène. En 2025, les États-Unis, notamment, ont quitté le Forum mondial des bailleurs autour des TM (Global Donor Cash Forum), prenant ainsi leur distance avec un plaidoyer clair en faveur de cette modalité. En outre, lors de la fermeture de l’USAID début 2025, les transferts monétaires à usage multiple n’ont pas été inclus dans la définition de l’aide vitale, et leur financement a donc été suspendu puis annulé.

La mise en œuvre d’interdictions des TM par plusieurs gouvernements, notamment au Sahel, a constitué un autre obstacle politique majeur. Au Burkina Faso par exemple, depuis 2023, des restrictions imposées à l’usage des TM dans certaines zones jugées sensibles ont forcé les ONG à suspendre ou transformer leurs TM en distributions en nature. Ces restrictions sont largement liées à des perceptions négatives des interventions humanitaires, vues comme incontrôlables ou susceptibles d’alimenter des économies parallèles, ainsi qu’à la complexité de la coopération entre les acteurs mettant en œuvre ces programmes et les parties prenantes nationales[7]CALP, Mitigating Restrictions on Cash and Voucher Assistance Interventions in the Sahel Region and Beyond, 2025, … Continue reading. Plus globalement, les discours populistes, déjà peu favorable à l’aide au développement en général, tendent à présenter les TM comme risqués, sujets aux mauvais usages et générateurs de dépendance[8]Cate Turton, Cash 2.0 a conversation about the future of cash, 2025, https://www.calpnetwork.org/blog/cash-2-0-a-conversation-about-the-future-of-cash.

On peut également penser que les TM sont plus sensibles que les autres modalités aux variations des volumes de financement disponibles : s’ils peuvent facilement être mis à l’échelle en un laps de temps très court, ils peuvent également être stoppés ou réduits assez facilement, contrairement aux programmes de distribution d’aide en nature qui nécessitent d’écouler des stocks, de stopper les contrats de location des entrepôts, etc. La flexibilité et fongibilité des flux financiers deviennent ainsi les meilleurs ennemis de l’utilisation des TM.

La diminution de l’utilisation des transferts monétaires est également liée aux spécificités de certains contextes humanitaires. En effet, ils ne sont pas déployés de manière uniforme à travers toutes les crises. En 2023, quatre contextes concentraient à eux seuls 53 % de l’ensemble des TM distribués – l’Ukraine, la Turquie, la Syrie et le Bangladesh – alors qu’ils ne représentaient que 24 % de l’aide humanitaire internationale totale[9]Development Initiatives, Falling short? Humanitarian funding and reform, 2024, https://devinit.org/files/documents/1506/falling_short_humanitarian_funding_and_reform.pdf. Quand les financements de ces crises diminuent, comme cela a été le cas en Turquie et en Syrie en 2024, le financement des TM chute d’autant plus rapidement.

Même dans ces environnements propices, les TM restent largement sous-utilisés. En Ukraine, par exemple, les TM représentaient près de 50 % de la réponse humanitaire en 2022, mais ce pourcentage a chuté de moitié en 2024[10]OCHA, Cash and Voucher Assistance (CVA) – Ukraine 2024 Response Analysis Snapshot (January to December 2024), 2025, … Continue reading, alors même que les conditions de faisabilité n’avaient pas changé de manière significative. Les nombreuses évaluations organisationnelles ou inter-agences[11]Voir par exemple, WFP, Corporate Emergency Evaluation of WFP’s Response in Ukraine, 2025, https://www.wfp.org/publications/corporate-emergency-evaluation-wfps-response-ukraine ou UNHCR, Evaluation … Continue reading pointant cette défaillance n’ont pas réussi à inverser la tendance.

Face à ces constats, quels sont les chemins possibles pour assurer que les TM conservent, voire renforcent, leur place au sein de l’aide humanitaire, en plaçant la dignité, le choix des bénéficiaires et l’efficacité au cœur de la pratique ?

Perspectives pour le futur

Aujourd’hui, 90 % des financements issus des appels humanitaires sont destinés à des crises prolongées[12]Development Initiatives, Falling short? Humanitarian funding and reform, 2024, https://devinit.org/files/documents/1506/falling_short_humanitarian_funding_and_reform.pdf, et plus de 70 % de l’aide humanitaire au cours de la prochaine décennie devrait être dirigée vers des pays recevant déjà des niveaux élevés d’assistance[13]SIPRI, Chronic Crisis Financing? Fifty Years of Humanitarian Aid and Future Prospects, 2022 https://doi.org/10.55163/AGAR2561. Si le chevauchement entre les populations bénéficiant de l’aide humanitaire et des programmes de développement est manifeste, la compréhension mutuelle entre les praticiens du changement climatique, de la protection sociale et de l’action humanitaire demeure largement insuffisante.

Le futur des TM, comme modalité de l’aide humanitaire, doit donc s’envisager de concert avec leur utilisation dans les systèmes de protection sociale nationaux ; une voie privilégiée pour dépasser la fragmentation du système d’aide et renforcer la résilience des populations affectées. Ce débat s’inscrit dans la réflexion plus large sur la protection sociale adaptative, c’est-à-dire la capacité des dispositifs nationaux de protection sociale à s’adapter et à répondre aux chocs, qu’ils soient climatiques, économiques ou liés aux conflits.

Les enseignements des dix dernières années indiquent que la protection sociale adaptative ne doit pas être pensée comme un système de remplacement des réponses humanitaires, mais plutôt comme un instrument complémentaire. Compte tenu des risques d’échec (fragilité institutionnelle, dépendance externe, manque de financement domestique), la coexistence de deux systèmes – humanitaire et protection sociale – reste la voie la plus réaliste. Les études comparatives menées en Afrique de l’Est et au Sahel[14]Ric Goodman, Roger Person and Helene Juillard, Comparative analysis of shock-responsive social protection systems, 2024, STAAR, FCDO. confirment que la protection sociale adaptative peut renforcer la capacité des gouvernements à absorber les chocs, notamment grâce à l’existence de registres sociaux dynamiques et de canaux de distribution déjà éprouvés.

Au-delà des ponts à établir, la compréhension des TM en elle-même doit évoluer, afin qu’ils ne soient pas simplement considérés comme une modalité parmi d’autres, mais comme un élément moteur de la transformation du système humanitaire.

Les TM n’ont pas encore réalisé leur plein potentiel transformatif. En effet, les narratifs ayant accompagné leur adoption ont souvent mis l’accent sur les bénéfices qu’ils pouvaient apporter aux acteurs de l’aide (réduction des coûts, rapidité, innovation) plutôt qu’aux ménages affectés par les crises. Cela entraine aujourd’hui une utilisation cloisonnée et encore étroitement surveillée des TM[15]John Bryant and Leen Fouad, Change without transformation How narratives influenced the humanitarian cash agenda, July 2024, … Continue reading.

Le futur des TM, le « Cash 2.0 » que le CALP, réseau de plus de 90 organisations humanitaires, appelle de ses voeux[16]Cate Turton, Cash 2.0 a conversation about the future of cash, 2025, https://www.calpnetwork.org/blog/cash-2-0-a-conversation-about-the-future-of-cash, inclut plusieurs éléments clés : être centré sur les personnes, local et coordonné localement, simplifié, sécurisé, financé différemment. Cela signifie moins de silos, moins de jargon technique, plus d’innovation dans les technologies de paiement, plus d’implication des acteurs locaux dans la conception, la mise en œuvre et le suivi.

Le futur des TM dépendra en grande partie de la capacité des acteurs humanitaires et des bailleurs à adopter des stratégies ambitieuses. À cette condition, les transferts monétaires peuvent non seulement retrouver leur place, mais devenir un pilier central du « humanitarian reset » et donc de l’aide en situations de crise, tout en respectant le choix et la dignité des populations affectées.

Crédits photo : ©CICR Miriam Atallah

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References

References
1 Adaptée de CALP Network, Glossaire des transferts monétaires, 2023, https://www.calpnetwork.org/wp-content/uploads/2020/03/CALP-Glossary-2023-FR.pdf
2 ALNAP, Global Humanitarian Assistance Report 2025, https://alnap.org/help-library/resources/global-humanitarian-assistance-gha-report-2025-e-report
3 Ibid.
4 CALP, The State of the World’s Cash Report, 2018, https://www.calpnetwork.org/publication/state-of-the-worlds-cash-report  
5 CALP, The State of the World’s Cash, 2023, https://www.calpnetwork.org/wp-content/uploads/2023/11/The-State-of-the-Worlds-Cash-2023-1.pdf
6 Global Donor Cash Forum, Common Donor Approach to Humanitarian Cash Assistance, 2025, https://www.calpnetwork.org/publication/common-donor-approach-to-humanitarian-cash-assistance-2025
7 CALP, Mitigating Restrictions on Cash and Voucher Assistance Interventions in the Sahel Region and Beyond, 2025, https://www.calpnetwork.org/wp-content/uploads/2025/03/Mitigating-restrictions-on-cash-bans-in-the-sahel-region-and-beyond.pdf
8 Cate Turton, Cash 2.0 a conversation about the future of cash, 2025, https://www.calpnetwork.org/blog/cash-2-0-a-conversation-about-the-future-of-cash
9 Development Initiatives, Falling short? Humanitarian funding and reform, 2024, https://devinit.org/files/documents/1506/falling_short_humanitarian_funding_and_reform.pdf
10 OCHA, Cash and Voucher Assistance (CVA) – Ukraine 2024 Response Analysis Snapshot (January to December 2024), 2025, https://reliefweb.int/report/ukraine/cash-and-voucher-assistance-cva-ukraine-2024-response-analysis-snapshot-january-december-2024
11 Voir par exemple, WFP, Corporate Emergency Evaluation of WFP’s Response in Ukraine, 2025, https://www.wfp.org/publications/corporate-emergency-evaluation-wfps-response-ukraine ou UNHCR, Evaluation of UNHCR L3 response in Ukraine, 2024, https://www.unhcr.org/publications/evaluation-unhcr-s-level-3-response-ukraine
12 Development Initiatives, Falling short? Humanitarian funding and reform, 2024, https://devinit.org/files/documents/1506/falling_short_humanitarian_funding_and_reform.pdf
13 SIPRI, Chronic Crisis Financing? Fifty Years of Humanitarian Aid and Future Prospects, 2022 https://doi.org/10.55163/AGAR2561
14 Ric Goodman, Roger Person and Helene Juillard, Comparative analysis of shock-responsive social protection systems, 2024, STAAR, FCDO.
15 John Bryant and Leen Fouad, Change without transformation How narratives influenced the humanitarian cash agenda, July 2024, https://odi.org/en/publications/change-without-transformation-how-narratives-influenced-the-humanitarian-cash-agenda
16 Cate Turton, Cash 2.0 a conversation about the future of cash, 2025, https://www.calpnetwork.org/blog/cash-2-0-a-conversation-about-the-future-of-cash

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