al-hol

Dans le cadre de notre partenariat avec le Master Science Politique, parcours Action Humanitaire Internationale de l’Institut d’Études Politiques de Fontainebleau de l’Université Paris-Est Créteil, nous vous présentons l’article d’Elias Roux. L’auteur revient sur l’histoire du camp Al-Hol en Syrie, qui fut d’abord un camp de réfugiés avant de devenir une « prison à ciel ouvert » dans le cadre de la lutte contre l’État Islamique. L’auteur analyse notamment la situation spécifique de ce camp, particulièrement révélatrice de la manière dont la logique sécuritaire peut porter atteinte aux droits humains.


Le 29 juin 2014, l’État islamique d’Irak et du Levant (EI) proclame la restauration du califat et adopte la dénomination d’État islamique, sous l’autorité de son dirigeant Abou Bakr al-Baghdadi. Le territoire placé sous le contrôle de l’EI s’étend alors sur une partie des territoires irakien et syrien, tout en recouvrant des zones revendiquées par les autorités kurdes au nord de ces deux États. Cette configuration territoriale complexifie la gestion du camp d’Al-Hol, situé dans un espace faisant l’objet de revendications concurrentes entre plusieurs entités.

Afin de lutter contre l’EI, une coalition internationale est constituée, réunissant notamment les États-Unis, la France ou encore le Royaume-Uni. En juillet 2017, la principale ville alors contrôlée par l’organisation, Mossoul, est reconquise par l’armée irakienne. La même année, les Forces démocratiques syriennes (FDS), composées en grande partie de combattants kurdes, reprennent Raqqa.

En Syrie, ces reconquêtes territoriales se sont accompagnées de la mise en détention d’une grande partie de la population ayant vécu sous l’autorité de l’EI, qu’elle ait ou non pris part aux activités de l’organisation. De manière générale, les hommes, en majorité, suspectés d’être des combattants djihadistes sont incarcérés dans des prisons hautement sécurisées, tandis que les femmes et les enfants ayant vécu sous le califat sont placés dans des camps surveillés, tels que celui d’Al-Hol, situé dans le nord de la Syrie.

Dans la lutte contre l’EI en Syrie, les FDS ont joué un rôle déterminant. Leur engagement dans ce conflit leur a conféré une forte légitimité institutionnelle sur la scène internationale. Toutefois, en dépit de cette reconnaissance, les Kurdes demeurent toujours confrontés à un recul et à une marginalisation au sud de la Turquie et en Syrie.

Cette coalition militaire, principalement composée de forces kurdes, est à l’origine de la création du camp d’Al-Hol et en a assuré la gestion jusqu’en janvier 2026, date à laquelle les forces armées du nouveau président Ahmed al-Charaa en ont repris le contrôle. Durant toutes ces années, le camp a échappé à toute tentative de normalisation, constituant à la fois un bastion de Daech[1]Autre nom donné à l’Etat islamique, issu de la retranscription de son acronyme en arabe (ndlr). et un espace de non-droit entravant l’accès humanitaire.

La situation des enfants dans le camp

Le camp d’Al-Hol a été établi au début des années 1990 afin d’accueillir des réfugiés irakiens, en réponse aux conséquences humanitaires de la guerre du Golfe. Il est ensuite rouvert à la suite de l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003.

Toutefois, avec l’avancée puis la défaite territoriale de l’EI, il s’est progressivement transformé en un camp de détention regroupant des Syriens, des Irakiens, mais également des ressortissants européens ayant vécu sous le califat[2]Médecins Sans Frontières, Between two fires : Danger and desperation in Syria’s Al-Hol camp, November 2022, https://www.msf.org/danger-and-desperation-syria%E2%80%99s-al-hol-camp-report-msf. Après la chute du dernier bastion de l’EI, le camp a été réorganisé en deux espaces distincts : d’une part, les secteurs dits « classiques », où étaient regroupés plus de 18 000 Syriens et 28 000 Irakiens ; d’autre part, l’Annexe, qui accueillait plus de 8 000 femmes et enfants issus de 57 nationalités différentes[3]Hélène Sallon, « Le camp d’Al-Hol, où sont retenues les familles de djihadistes de l’EI, devient un « minicalifat » », Le Monde, 15 septembre 2022, … Continue reading. Dans ce camp étaient détenues des personnes affiliées à l’EI, mais également des milliers d’individus n’entretenant aucun lien direct avec l’organisation.

Selon Amnesty International, plus de 27 000 enfants ont été retenus dans ce camp[4]Amnesty International, « En Syrie, 27 000 enfants prisonniers abandonnés dans l’enfer du camp d’Al-Hol », 30 novembre 2021, … Continue reading. Beaucoup ont été exposés successivement à la guerre, aux déplacements forcés, à la violence exercée par l’EI, jusqu’à leur détention dans ce camp. De plus, ces jeunes ont continué à être formatés idéologiquement : ils recevaient, pour la majorité, des entraînements militaires et devaient obéir à l’idéologie de Daech[5]Hélène Sallon, « Le camp d’Al-Hol… », art. cit..

Un accès restreint et contraint de l’aide humanitaire

D’abris temporaires pour réfugiés, le camp s’est progressivement transformé en une véritable « prison à ciel ouvert »[6]Médecins Sans Frontières, Syrie : un rapport de MSF détaille le sort des enfants dans le camp d’Al-Hol, entre violence et désespoir, 07 novembre 2022, … Continue reading. L’accès aux soins demeurait insuffisant, la violence y était systémique et l’insalubrité des conditions de vie prédominait. Sous couvert de la lutte mondiale contre le terrorisme, cette détention arbitraire et indéfinie a fait l’objet de peu de contestations de la part des acteurs étatiques. La coalition internationale a externalisé la gestion du camp en finançant les dispositifs de confinement de la population qui y était retenue. Cette situation a conféré aux autorités kurdes, déjà confrontées à un manque de ressources, une marge d’autonomie qui les a conduits à s’affranchir des standards du droit international[7]Médecins Sans Frontières, Between two fires : danger and desperation in Syria’s…, op. cit..

La situation sécuritaire au sein du camp limitait fortement la mise en œuvre des dispositifs d’aide humanitaire. L’accès aux soins était restreint et l’enfermement des personnes entravait, de fait, leur liberté de circulation. Médecins Sans Frontières a été ainsi régulièrement contrainte de suspendre ses activités en raison d’attaques visant son personnel[8]Médecins Sans Frontières, Syrie : un employé de MSF tué dans le camp d’Al Hol où la situation sécuritaire est critique, 03 mars 2021, … Continue reading. Au-delà de la question de la sécurité des travailleurs humanitaires, les populations vivant dans le camp ne pouvaient en sortir qu’avec l’autorisation des autorités[9]Médecins Sans Frontières, Syrie : un rapport de MSF…, op. cit..

La responsabilité des États occidentaux dans l’accueil et la prise en charge de leurs ressortissants

Comme évoqué précédemment, le camp d’Al-Hol comportait un secteur spécifique : l’Annexe, qui regroupait l’ensemble des ressortissants et enfants étrangers. Ces ressortissants étrangers ont été détenus faute de volonté politique des États concernés de procéder à leur rapatriement. Certains gouvernements sont même allés jusqu’à retirer la nationalité de leurs propres ressortissants afin d’éviter toute responsabilité juridique ou politique à leur égard[10]Médecins sans Frontières, Between two fires : danger and desperation in Syria’s…, op. cit..

Sur ce point, la position de la France apparaît particulièrement ambivalente. Les ressortissants français y étaient en effet fortement représentés, la France constituant le cinquième contingent national du camp et le premier parmi les pays européens. Durant les premières années, les autorités françaises ont d’abord considéré les femmes et les enfants impliqués dans le djihadisme comme des victimes à protéger et à accompagner. Toutefois, sous la pression politique et celle de l’opinion publique, la France a progressivement abandonné cette logique pour privilégier un examen au cas par cas. L’État français est même allé plus loin en exprimant sa préférence pour que les adultes soient jugés sur place[11]Coralie Charlot, Pierre-Alain Clément et Alison Decosterd « Femmes et enfants français retenus en Syrie : Où seront-ils en 2030 ? ». Cahiers de la sécurité et de la justice, 2022/3 N° 56, … Continue reading. Cette volonté politique en matière de rapatriement s’inscrit dans une politique de « l’oubli » appliquée à la lutte contre le terrorisme, se traduisant par une tendance à externaliser le problème et à éviter tout traitement politique et social de long terme[12]Hugo Micheron, La colère et l’oubli. Les démocraties face au djihadisme européen, Gallimard, 2024..

La pression de l’opinion publique transparaît dans les propos de certains acteurs présents dans le camp, qui affirment que « le monde entier nous voit comme des gens de Daech »[13]Eliott Brachet, « En Syrie, les nouvelles autorités face à l’épineuse question de l’évacuation du camp d’Al-Hol : « Cet endroit est un nid à radicalisation » », Le Monde, 25 juin … Continue reading. En effet, la question du rapatriement demeure largement associée, dans l’imaginaire collectif, aux images du terrorisme, alors même que nombre de ces personnes sont avant tout des victimes de l’EI. Cette perspective accentue la complexité du processus de rapatriement.

Le 20 janvier 2026, après le retrait précipité des FDS sous la pression des forces gouvernementales syriennes, des évasions massives ont eu lieu[14]Hélène Sallon, « En Syrie, le camp d’Al-Hol vidé par l’évasion massive de familles de djihadistes syriens et étrangers », Le Monde, 14 février 2026, … Continue reading. S’en est suivie une période de transition au cours de laquelle l’accès aux soins de santé a été encore plus fortement perturbé, de nombreuses ONG ayant dû suspendre leurs activités en raison de l’instabilité de la zone. Une fois le contrôle du camp assuré par le nouveau gouvernement syrien, celui-ci a décidé de le fermer le 22 février 2026.

Enseignements

Cette gestion du camp d’Al-Hol met en lumière plusieurs réalités. Premièrement, la difficulté d’assurer une gestion humanitaire stable des populations, au profit d’une logique sécuritaire portée par les différents acteurs en présence. Initialement conçu comme un camp de réfugiés de guerre, il s’est progressivement transformé en un espace d’enfermement répressif. De plus, la multiplicité et la fragmentation des acteurs ont contribué durablement à fragiliser les populations civiles, exposées successivement à la violence de l’EI puis aux conditions de détention du camp d’Al-Hol.

Enfin, il convient de souligner le rôle majeur des pays occidentaux, notamment des États-Unis, dans la gestion du camp d’Al-Hol. Ils ont d’abord contribué à la mise en place de cette structure à travers leurs interventions militaires, tout en soutenant les FDS. Ils ont également largement favorisé une logique d’externalisation de la gestion, notamment en refusant le rapatriement de leurs ressortissants. Cette approche, portée par les États occidentaux, révèle une conception principalement sécuritaire de la lutte contre le terrorisme, au détriment d’un traitement de ses dimensions sociales et politiques, ce qui a de nouveau contribué à fragiliser les populations locales.

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References

References
1 Autre nom donné à l’Etat islamique, issu de la retranscription de son acronyme en arabe (ndlr).
2 Médecins Sans Frontières, Between two fires : Danger and desperation in Syria’s Al-Hol camp, November 2022, https://www.msf.org/danger-and-desperation-syria%E2%80%99s-al-hol-camp-report-msf
3 Hélène Sallon, « Le camp d’Al-Hol, où sont retenues les familles de djihadistes de l’EI, devient un « minicalifat » », Le Monde, 15 septembre 2022, https://www.lemonde.fr/international/article/2022/09/15/dans-le-camp-d-al-hol-en-syrie-l-emergence-d-un-minicalifat_6141742_3210.html#:~:text=Syrie-,Le%20camp%20d’Al%2DHol%2C%20o%C3%B9%20sont%20retenues%20les,m%C3%A9lang%C3%A9s%20aux%20familles%20des%20djihadistes
4 Amnesty International, « En Syrie, 27 000 enfants prisonniers abandonnés dans l’enfer du camp d’Al-Hol », 30 novembre 2021, https://www.amnesty.fr/actualites/en-syrie-enfants-camp-al-hol-rapatriement/
5 Hélène Sallon, « Le camp d’Al-Hol… », art. cit.
6 Médecins Sans Frontières, Syrie : un rapport de MSF détaille le sort des enfants dans le camp d’Al-Hol, entre violence et désespoir, 07 novembre 2022, https://www.msf.fr/communiques-presse/syrie-un-rapport-de-msf-detaille-le-sort-des-enfants-dans-le-camp-d-al-hol-entre-violence-et-desespoir
7 Médecins Sans Frontières, Between two fires : danger and desperation in Syria’s…, op. cit.
8 Médecins Sans Frontières, Syrie : un employé de MSF tué dans le camp d’Al Hol où la situation sécuritaire est critique, 03 mars 2021, https://www.msf.fr/communiques-presse/syrie-un-employe-de-msf-tue-dans-le-camp-d-al-hol-ou-la-situation-securitaire-est-critique
9 Médecins Sans Frontières, Syrie : un rapport de MSF…, op. cit.
10 Médecins sans Frontières, Between two fires : danger and desperation in Syria’s…, op. cit.
11 Coralie Charlot, Pierre-Alain Clément et Alison Decosterd « Femmes et enfants français retenus en Syrie : Où seront-ils en 2030 ? ». Cahiers de la sécurité et de la justice, 2022/3 N° 56, 2022. p.105-113, https://shs.cairn.info/revue-cahiers-de-la-securite-et-de-la-justice-2022-3-page-105?lang=fr
12 Hugo Micheron, La colère et l’oubli. Les démocraties face au djihadisme européen, Gallimard, 2024.
13 Eliott Brachet, « En Syrie, les nouvelles autorités face à l’épineuse question de l’évacuation du camp d’Al-Hol : « Cet endroit est un nid à radicalisation » », Le Monde, 25 juin 2025, https://www.lemonde.fr/international/article/2025/06/25/en-syrie-les-nouvelles-autorites-face-a-l-epineuse-question-de-l-evacuation-du-camp-d-al-hol-cet-endroit-est-un-nid-a-radicalisation_6615715_3210.html?srsltid=AfmBOopDx0l9UHJggV0ftS1ZfE7cFKSGTf4R5CvbzQruOATkE_7ttOuI
14 Hélène Sallon, « En Syrie, le camp d’Al-Hol vidé par l’évasion massive de familles de djihadistes syriens et étrangers », Le Monde, 14 février 2026, https://www.lemonde.fr/international/article/2026/02/14/en-syrie-le-camp-d-al-hol-vide-par-l-evasion-massive-de-familles-de-djihadistes-syriens-et-etrangers_6666751_3210.html?srsltid=AfmBOooPUST8xcdaznPJ3u-HQWBNMHKa-INvc72gzB54Jlt6SfbDSXUS

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