Renforcer l’approche territoriale pour faire face aux crises alimentaires : exemple dans l’Extrême-Nord Cameroun

Harold Gaël Njouonang Djomo
Harold Gaël Njouonang Djomo

Docteur en géographie, Harold Gaël Njouonang Djomo est spécialiste des questions foncières et de la gestion des ressources naturelles. Au fil des années, il a contribué activement aux études territoriales et acquis une familiarité avec tous les acteurs impliqués dans la mise en œuvre d’approches territoriales pour le développement dans la zone soudano-sahélienne du Cameroun. Actuellement, Harold Gaël intervient dans cette zone comme consultant sur les préoccupations liées à la gestion durable des terres dans un contexte marqué par les effets du changement climatique.

Publié le 14 mai 2024

Une approche différente, moins verticale, et plus proche des réalités territoriales : c’est ce que demande Harold Gaël Njouonang Djomo depuis le Cameroun, dans cet article qui complète notre dossier consacré aux crises alimentaires.

 

Au Cameroun, la région de l’Extrême-Nord concentre un ensemble de défis complexes et multidimensionnels, au cœur duquel l’insécurité alimentaire chronique occupe une place prépondérante. Les conditions météorologiques extrêmes, les contraintes liées à la législation foncière et les effets déstabilisants de la crise sécuritaire provoquée par les attaques de Boko Haram ont eu de graves répercussions sur les populations locales, principalement rurales et dépendantes de l’agriculture pour leur subsistance. Les programmes d’assistance alimentaire se révèlent essentiels pour répondre aux besoins urgents des communautés en détresse. Cependant, l’efficacité de ces interventions est souvent compromise par des approches standardisées, sans doute trop calquées sur des modèles occidentaux qui ne prennent pas suffisamment en compte les spécificités locales et les dynamiques socio-territoriales propres aux différentes unités géographiques. Ainsi, cette réflexion met en exergue la nécessité impérieuse d’adopter une approche territoriale novatrice, ancrée dans une compréhension fine des réalités locales, et visant à élaborer des solutions adaptées et durables pour faire face à la crise alimentaire persistante. En analysant de manière approfondie les enjeux et défis spécifiques rencontrés dans cette région, il serait possible d’identifier des pistes d’action stratégiques pour renforcer la résilience des communautés et favoriser un développement inclusif et pérenne.

Un canton stratégique, un contexte délicat et une crise alimentaire

Situé au cœur dе la région dе l’Extrême-Nord du Cameroun, dans le département de Mayo-Sava, lе canton dе Mémé occupе unе position stratégiquе au nord dе la communе dе Mora, chef-lieu du département. Point cеntral dans lе tissu social еt économiquе dе la région, ce canton est essentiel aux échangеs еt intеractions avеc lеs cantons voisins. La population rеflètе unе mosaïquе еthniquе rеgroupant principalеmеnt lеs communautés pеule, mafa еt kotoko. Cеs groupеs еthniquеs coеxistеnt harmoniеusеmеnt et contribuent à la richеssе culturеllе еt à la stabilité socialе dе la région. La majorité dе la population vit dans dеs zonеs ruralеs aux traditions séculairеs, еt ses moyеns dе subsistancе rеposеnt essentiellement sur l’agriculturе еt l’élеvagе. Lеs agricultеurs sе consacrеnt à la culturе dе céréalеs tеllеs quе lе mil, lе sorgho еt lе maïs, ainsi qu’à la production dе légumеs, commе lеs haricots, lеs tomatеs еt lеs oignons. L’élеvagе dе bovins, dе moutons, dе chèvrеs еt dе volaillеs occupе aussi unе placе significativе dans l’économiе localе. Lе commеrcе local est dynamisé par lеs multiples marchés qui constituеnt dеs cеntrеs d’échangе vitaux où lеs agricultеurs еt lеs élеvеurs vеndеnt lеurs produits, rеnforçant ainsi lеs liеns communautairеs еt contribuant au dévеloppеmеnt durablе dе la zonе.

D’après les données disponibles pour les années 2017, 2020 et 2023, on note que depuis le début de la crise sécuritaire imputable aux actions de la secte Boko Haram, la situation a été très instable dans cette région. Ainsi, en 2017, le département de Mayo-Sava a été la zone la plus touchée par les attentats-suicides et les attaques ciblées contre les villages, avec 183 cas d’attaques enregistrés entre janvier et octobre ayant causé la mort de 158 civils et provoqué le déplacement d’environ 72 000 personnes. En 2020, le nombre d’événements violents liés à des groupes islamistes dans l’Extrême-Nord a augmenté : quelque 400 attaques enregistrées, avec une centaine de civils tués. Le Mayo-Sava a enregistré approximativement 144 298 déplacés internes. Plus récemment, entre janvier et juillet 2023, Boko Haram a tué au moins 169 civils dans la région de l’Extrême-Nord et provoqué le déplacement d’environ 125 045 personnes dans le Mayo-Sava[1]Organisation internationale pour les migrations, Cameroun – Suivi des flux de populations (Juillet 2023), Matrice de suivi des déplacements, (Displacement Tracking Matrix – DTM), 21 août 2023, … Continue reading.

Cette instabilité a aggravé la crise alimentaire déjà existante, en particulier dans le canton de Mémé. Cette crise trouvait sa source dans la dégradation des conditions climatiques, notamment les sécheresses récurrentes qui ont entraîné une diminution des rendements agricoles, ce qui affecte directement la sécurité alimentaire des habitants et augmente leur vulnérabilité. Le canton a ainsi connu plusieurs crises alimentaires ces dernières décennies, particulièrement en 2010, 2014 et 2020. Les conflits sécuritaires, les déplacements de populations, l’insécurité locale et la présence de groupes armés ont engendré une augmentation de la malnutrition et, plus globalement, une détérioration des conditions de vie.

Dans toute la région, les déficits de production liés aux aléas pluviométriques sont donc récurrents. Ils sont par ailleurs aggravés par les attaques de Boko Haram qui entraînent l’abandon des cultures en champ. Pendant la dernière campagne agricole 2015/2016 – seuls chiffres dont nous disposons –, le déficit vivrier a été estimé à 50 088 tonnes par rapport aux besoins dans cette région (CFSAM 2016)[2]La CFSAM (Crop and Food Security Assessment Mission) est généralement une initiative menée par des organisations internationales, des agences gouvernementales ou des partenaires humanitaires pour … Continue reading. Au quatrièmе trimеstrе 2016, près de 780 000 pеrsonnеs se sont retrouvées еn insécurité alimеntairе dans l’Extrêmе-Nord du Camеroun[3]FSMS (Food Security Monitoring System), Cameroun – Suivi de la sécurité alimentaire, WFP, PNSA, Bulletin n° 2, janvier 2017, … Continue reading. Cette situation préoccupante a nécessité des interventions urgentes de la part d’organismes humanitaires – organisations non gouvernementales (ONG) internationales et organismes publics camerounais – pour fournir une assistance alimentaire.

Selon l’analyse du cadre harmonisé publiée en novembre 2023, et en utilisant le cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (Integrated Food Security Phase Classification – IPC en anglais) qui mesure l’insécurité alimentaire et la malnutrition, les départements du Mayo-Sava et du Mayo-Tsanaga ont été classés en phase 3 pour la période allant d’octobre à décembre 2023. Cette phase correspond à une situation où la sécurité alimentaire et la nutrition des ménages sont gravement altérées. Cela signifie que les populations concernées font face à un accès limité à la nourriture, ce qui entraîne une malnutrition modérée ou aiguë. De plus, l’analyse indique que la situation pourrait se détériorer pour la période à venir, de juin à août 2024.

Dès les débuts de la crise en 2016, et au vu de la situation alimentaire de plus de plus délicate, les partenaires du secteur sécurité alimentaire ont recommandé de renforcer l’assistance, en particulier dans les zones touchées par la crise sécuritaire[4]OCHA, Cameroun : Extrême-Nord – Rapport de situation No. 38 – novembre 2023, https://reliefweb.int/report/cameroon/cameroun-extreme-nord-rapport-de-situation-no-38-novembre-2023 liée aux attaques de Boko Haram. Si les acteurs humanitaires répondent aux besoins immédiats en nourriture et en assistance, ils travaillent également à des solutions à long terme, intégrant les spécificités territoriales et les aspirations des habitants de Mémé. Pour autant, cela ne semble pas suffisant.

Critiques des mécanismes actuels d’aide alimentaire

Dans le canton de Mémé, environ 40 % des répondants rencontrés sur le terrain estiment en effet que les programmes actuels ne répondent pas efficacement aux besoins alimentaires locaux et laissent certains en situation de précarité persistante. Cela témoigne à tout le moins d’un important défi en matière d’alignement avec les besoins et les représentations socio-territoriales des communautés. Par exemple, d’après les habitants, si le programme international mené par une ONG (Croix-Rouge) en 2021 pour améliorer la sécurité alimentaire via un projet agricole n’a pas eu le succès escompté, cela tient au fait que les planificateurs n’ont pas su tenir compte des conditions spécifiques des villages : les saisons de plantations locales, les préférences alimentaires des habitants, ou les systèmes de propriété foncière. Outre que cela a nui à l’efficacité du programme, des désaccords ont même éclaté au sein de la communauté. En effet, les agriculteurs locaux ont été mécontents de ne pas pouvoir cultiver ce qu’ils souhaitaient, ou au moment le plus approprié selon eux.

Avoir insuffisamment associé les membres locaux (agriculteurs, représentants communautaires) et les principaux bénéficiaires directs de ces programmes d’aide n’est sans doute pas pour rien dans cette critique. Aussi, des lacunes dans la communication de la part de l’organisation concernée pourraient justifier les critiques formulées. Le manque de transparence dans les activités de terrain tout comme l’absence de partage d’information sur les objectifs, les résultats et les bénéficiaires du programme semblent avoir influencé la perception que les communautés se sont faite de ce programme d’aide. Un interlocuteur rencontré à Mémé centre déclarait ainsi : « On voit régulièrement arriver ici des ONG qui viennent souvent distribuer des denrées alimentaires et autres produits […]. On les voit passer et se diriger parfois vers la Chefferie […]. Après, on apprend seulement qu’il y a eu des choses qu’on a donné là-bas. Donc […] nous, on n’est pas aussi du village ? Nous, on n’a rien ici. »

Par ailleurs, certaines organisations d’aide sont critiquées pour se concentrer sur des groupes spécifiquement identifiés comme vulnérables (particulièrement les déplacés internes), ce qui est compréhensible, mais crée en outre un sentiment de déception parmi les autres habitants des villages, comme nous avons pu l’observer dans la localité de Goldoko. Les communautés estiment qu’elles méritent également ces aides, même si elles ne sont pas aussi vulnérables que les bénéficiaires actuels, car elles rencontrent elles-mêmes des difficultés alimentaires au quotidien. Cette situation a entraîné des tensions sociales et aggravé les divisions entre les différentes communautés du canton. Pour ces dernières, il serait plus judicieux de mettre en place des mécanismes bénéfiques pour tous afin de renforcer la résilience de l’ensemble des communautés face à l’insécurité alimentaire.

Enjeux de la mise en œuvre de l’approche territoriale

Dans l’Extrême-Nord du Cameroun, une approche territoriale impliquerait une analyse holistique des enjeux locaux, en se basant sur une compréhension fine des interactions entre les communautés, leur environnement et les ressources disponibles. Cela nécessiterait une concertation avec les acteurs locaux pour identifier les besoins prioritaires et comprendre les mécanismes de résilience déjà en place. Au cœur du canton de Mémé, la complexité de la dynamique socio-territoriale est influencée par divers facteurs qui déterminent la capacité des habitants à faire face à la crise alimentaire.

Pratiques traditionnelles et perception de la crise alimentaire

Dans la région de l’Extrême-Nord, les pratiques alimentaires et les perceptions varient en fonction des spécificités des différents groupes. Dans le canton de Mémé, les habitants ont des habitudes alimentaires ancrées dans leur culture : certains préfèrent les produits locaux comme le mil, le sorgho et les légumes cultivés sur place, tandis que d’autres optent pour des aliments plus modernes et importés. En adaptant l’aide alimentaire aux préférences locales, on répond mieux aux besoins nutritionnels des habitants, on assure une meilleure utilisation des ressources fournies, et on favorise l’adhésion aux programmes d’aide alimentaire.

D’autre part, la disponibilité des denrées alimentaires peut varier considérablement d’un groupe à l’autre. Par exemple, dans certains villages reculés, les habitants disposent d’un accès limité aux marchés et aux produits. Cela signifie qu’ils dépendent principalement de ce qu’ils peuvent cultiver eux-mêmes, ou des rares produits disponibles localement. En revanche, d’autres communautés – comme celles situées à proximité de centres urbains – ont la possibilité de diversifier leurs sources d’alimentation du fait d’un accès facilité aux supermarchés, aux marchés locaux et aux services de livraison. En prenant conscience de ces réalités et des besoins spécifiques des groupes vulnérables, il est possible de concevoir des politiques plus inclusives et efficaces. Par exemple, des programmes visant à améliorer l’accessibilité des marchés dans les zones défavorisées ou à renforcer les capacités des communautés à produire leur propre nourriture pourraient être mis en place afin de répondre à ces besoins.

Par ailleurs, il est essentiel de prendre en compte la perception de ce qu’est la sécurité alimentaire pour les membres des communautés. Certains considèrent que c’est la diversité des aliments qui est primordiale, tandis que d’autres accordent plus d’importance à la quantité et à la régularité des approvisionnements. En tenant compte des diverses perspectives, les décideurs pourraient concevoir des programmes plus adaptés et efficaces pour prendre en charge les populations touchées par la crise alimentaire.

Enfin, si la distribution de denrées et même d’argent en espèces par les ONG est une réponse efficace à la crise alimentaire en cours, des solutions durables (développement agricole, éducation nutritionnelle et création d’emplois locaux) doivent être mises en œuvre dans le même temps : en favorisant des initiatives à long terme, on aidera ces communautés à devenir plus autonomes et à sortir de la dépendance à l’aide alimentaire.

Défis logistiques et sécuritaires

Si l’on prend l’exemple du canton qui nous intéresse ici, la chaîne logistique qui permet la distribution de l’aide est très fortement affectée par des défis sécuritaires. Les attaques terroristes qui, selon l’ONU, ont fait au moins 3000 morts et 250 000 déplacés internes à l’Extrême-Nord du Cameroun depuis 2014 ont laissé des empreintes indélébiles sur les communautés. Mais elles ont également perturbé les opérations d’aide. La proximité de la frontière avec le Nigeria expose la région à des risques élevés, ce qui complique la circulation des travailleurs humanitaires et le transport des denrées. Le canton de Mémé présente un réseau routier peu développé et peu fiable qui rend difficile l’accès à certains villages éloignés. Il est crucial de sécuriser ces itinéraires afin de permettre aux travailleurs humanitaires de travailler dans de bonnes conditions. Cela passe d’une part, par une collaboration avec les autorités locales et, d’autre part, par un investissement dans les infrastructures de transport.

Coordination des actions des acteurs de l’aide alimentaire

La faible coordination entre les différents programmes d’aide alimentaire dans la région est une source de dispersion des ressources. La création d’une plateforme de coordination regroupant les organisations impliquées faciliterait l’échange d’informations, la planification conjointe des interventions et la répartition efficace des ressources disponibles. Cette approche collaborative permettrait ainsi d’éviter les duplications d’efforts, d’identifier les lacunes, et de répondre de manière plus efficace aux besoins prioritaires des populations affectées par la crise alimentaire.

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References

References
1 Organisation internationale pour les migrations, Cameroun – Suivi des flux de populations (Juillet 2023), Matrice de suivi des déplacements, (Displacement Tracking Matrix – DTM), 21 août 2023, https://dtm.iom.int/fr/reports/cameroun-suivi-des-flux-de-populations-juillet-2023
2 La CFSAM (Crop and Food Security Assessment Mission) est généralement une initiative menée par des organisations internationales, des agences gouvernementales ou des partenaires humanitaires pour évaluer la situation des récoltes et la sécurité alimentaire dans une région donnée.
3 FSMS (Food Security Monitoring System), Cameroun – Suivi de la sécurité alimentaire, WFP, PNSA, Bulletin n° 2, janvier 2017, https://www.ecoi.net/en/file/local/1397741/4792_1492576927_cmr20fsms20-20bulletin200220-20final20-2028janv20201729.pdf
4 OCHA, Cameroun : Extrême-Nord – Rapport de situation No. 38 – novembre 2023, https://reliefweb.int/report/cameroon/cameroun-extreme-nord-rapport-de-situation-no-38-novembre-2023