En ouvrant sa Mission France en 2019, Action contre la Faim s’est confrontée à un défi inédit : trouver sa place dans un écosystème social dense sans s’y substituer. De la redevabilité à la transformation des politiques publiques, cette expérience domestique bouscule les postures héritées de l’international et dessine les contours d’une convergence féconde entre action humanitaire et action sociale.
La décision, pour un acteur humanitaire, d’intervenir dans son propre pays soulève une question centrale : quelle valeur ajoutée peut-il apporter par rapport aux acteurs légitimes de l’action sociale que sont les associations, les collectivités territoriales et les institutions publiques ? Cette interrogation est d’autant plus prégnante dans un contexte marqué par une précarisation croissante de publics toujours plus larges et par un désengagement progressif des pouvoirs publics, qui délaissent les politiques sociales pour se recentrer sur leurs fonctions régaliennes, en particulier la sécurité intérieure et la défense.
Depuis son ouverture à la fin de l’année 2019, la Mission France d’Action contre la Faim (ACF) s’est construite autour d’un principe fondateur : la complémentarité avec les acteurs de l’action sociale, tant au niveau national qu’au niveau local. La collaboration, décorrélée de toute logique de substitution, avec les autres « acteurs domestiques » est au coeur de nos réflexions et constitue la boussole de nos interventions.
ACF a ouvert sa Mission France à l’issue d’un travail de réflexion approfondi qui avait pour but d’interroger, avec ses partenaires, le positionnement pertinent d’une organisation non gouvernementale (ONG) humanitaire internationale dans le contexte français. Dès le départ, l’enjeu était clair : identifier et confirmer, avec les partenaires et par l’action, une plus-value réelle dans un écosystème social dense, en adoptant une posture d’humilité, de complémentarité et de co-construction avec une grande diversité d’acteurs. La localisation de notre action a impliqué un apprentissage du travail social en France, et donc un rapprochement et une collaboration nécessaires avec les acteurs du milieu. Ce rapprochement n’avait pas vocation à uniformiser les pratiques, mais plutôt à rechercher et construire des complémentarités assumées entre les pratiques respectives de l’humanitaire et du secteur social.
C’est ainsi, forte de ce rôle de « catalyseur », qu’ACF porte aujourd’hui un regard croisé sur son action en France en tant qu’acteur social, et sur ses pratiques humanitaires à l’international. Notre volonté de co-construire et de co-porter l’ensemble de nos actions a permis à la Mission France de développer une compréhension fine de la valeur ajoutée qu’un acteur humanitaire peut apporter à l’action sociale, à travers le regard de ses multiples partenaires.
Ces questionnements sur notre place dans le champ social français nous ont également conduits à interroger la transposition de notre mandat humanitaire dans un contexte domestique. Passer du rôle d’un acteur international – neutre[1]Les acteurs humanitaires ne doivent pas prendre parti pendant les hostilités ni se lancer dans des polémiques de nature politique, raciale, religieuse ou idéologique. Voir CICR, Les Principes … Continue reading et souvent périphérique aux dynamiques de la société civile – à celui d’un acteur local pleinement intégré aux dynamiques sociales de son propre pays bouscule profondément nos repères et nous invite à revisiter nos positionnements, nos principes d’action et, plus largement, notre manière de concevoir l’intervention humanitaire.
De ces constats découlent deux questions structurantes, auxquelles cet article propose d’apporter des éléments de réponse :
- Comment une ONG humanitaire adapte-t-elle sa posture au contact des acteurs du champ social pour trouver sa valeur ajoutée dans un contexte domestique ?
- En quoi l’intervention dans un contexte domestique accélère-t-elle les transformations déjà à l’oeuvre dans les pratiques humanitaires internationales ?
Des acteurs humanitaires au coeur de la société civile : ancrage, partenariat et posture
La réflexion menée sur le rôle d’ACF en France a mis en lumière un constat essentiel : l’action humanitaire a beaucoup à apprendre des pratiques de l’action sociale. Intervenir dans un écosystème social déjà structuré impose d’adopter une posture d’humilité, fondée d’abord sur l’observation et l’échange avant toute action, et résolument tournée vers la construction de partenariats. Il ne s’agit pas de créer un système parallèle, mais de s’insérer dans des dynamiques collectives existantes, en renforçant les complémentarités.
« L’action humanitaire a beaucoup à apprendre des pratiques de l’action sociale. »
Cette approche fait écho au mouvement de « localisation » promu dans l’action humanitaire internationale, qui reconnaît que la légitimité et l’efficacité des interventions reposent sur leur ancrage dans les dynamiques locales. Favoriser cette culture collaborative est une condition essentielle à l’intégration des acteurs humanitaires dans un contexte domestique, et plus largement dans l’ensemble de leurs secteurs d’intervention, quel que soit le lieu où ils se déploient.
Reconnaître la place et l’expertise des acteurs sociaux locaux implique une profonde remise en question de la posture historique humanitaire. Une collaboration efficace repose sur une logique de « mise au service de », qui consiste à accompagner sans déstabiliser, en apportant des analyses nourries des enseignements tirés de l’international, et en mettant à disposition des outils issus de la structuration du secteur humanitaire. Il en va ainsi, par exemple, de la gestion de projet, de la coordination multisectorielle ou encore de l’importance accordée à la gestion des données. À cet égard, des projets de transferts monétaires co-portés par ACF en France, tels que le projet Passerelle Plus[2]Pour en savoir plus, voir le site du projet : https://passerelle-plus.hub.inrae.fr en Seine-Saint-Denis, ont montré qu’un dispositif inspiré de l’action internationale (que l’on appelle en anglais « multipurpose cash assistance ») pouvait trouver sa place en France, tout en bénéficiant de l’expertise des acteurs du champ social et académique pour démultiplier son impact.
Remettre les personnes concernées au centre : de la redevabilité à la participation
En déployant ses actions en France, ACF a notamment démontré sa valeur ajoutée en mettant son expertise en matière de suivi et d’évaluation au service des acteurs de l’action sociale, qui ont sollicité son appui pour approfondir leur connaissance des publics et de leurs besoins. La Mission France a ainsi accompagné ses partenaires dans la mise en œuvre d’enquêtes de terrain, l’organisation de temps d’échanges avec les personnes concernées et le déploiement de mécanismes de remontée d’informations.
Ces pratiques s’inspirent directement des mécanismes dits SERA (suivi, évaluation, redevabilité, apprentissage), largement développés dans le secteur humanitaire. ACF a en effet pu mobiliser son expertise dans ce domaine et mettre à profit les méthodologies de redevabilité éprouvées de longue date à l’international.
Toutefois, si ces méthodologies permettent de donner la parole aux personnes concernées, elles se cantonnent souvent à l’information et à la consultation des personnes, soit un niveau de participation faible. Le fait d’intervenir dans un contexte domestique, combiné à l’intégration de positionnements issus de l’action sociale centrée sur les droits individuels, inspirés notamment par la dynamique de démocratie alimentaire, a conduit ACF à approfondir sa réflexion sur la place accordée aux personnes concernées, et sur la nécessité de passer du « bénéficiaire » passif recevant une aide à l’« usager » doté de droits et d’un pouvoir d’agir, pleinement acteur de la construction démocratique.
Dans les pratiques humanitaires, les personnes concernées sont encore trop souvent assignées à une position passive et participent peu aux décisions qui les impactent directement. Au-delà de la seule redevabilité, cette expérience française d’ACF a ainsi nourri une réflexion plus large sur la participation : comment redonner du pouvoir d’agir aux usagers et les inclure davantage dans les processus décisionnels ?
Dans le cadre de sa stratégie, résolument tournée vers la reconnaissance et l’effectivité du droit à l’alimentation – son coeur de métier depuis 1979 –, ACF s’appuie sur l’application des principes PANTHER[3]Pour Participation, Accountability, Non-discrimination, Transparency, Human dignity, Empowerment, Rule of law. Soit, en français : participation, obligation de rendre compte, non-discrimination, … Continue reading, qui doivent guider la mise en oeuvre de ce droit. Concrètement, cela se traduit notamment par l’accompagnement de groupes de réflexion sur la démocratie alimentaire, l’implication des usagers dans les instances de pilotage, ou encore leur participation à des concertations[4]Action contre la Faim, « Parlons précarité alimentaire et droit à l’alimentation ! », 5 juin 2025, … Continue reading autour de nouveaux dispositifs ou concernant les transformations à apporter aux systèmes alimentaires existants.
De la même façon qu’elle s’y astreint à l’international, l’ONG doit ici aussi mener ces démarches avec vigilance, non seulement pour éviter toute participation symbolique ou instrumentalisée des personnes concernées (« participation alibi » ou « tokénisme »), mais aussi et surtout pour faire en sorte de ne pas leur nuire.
Neutralité et indépendance versus transformation des politiques publiques
Ce rôle de catalyseur a également conduit ACF à interroger son rapport aux pouvoirs publics. À l’international, les ONG, guidées par les principes de neutralité et d’indépendance, sont parfois critiquées pour leur action en marge de l’État et le risque qui en découle de créer des systèmes parallèles répondant à des besoins immédiats, sans stratégie de sortie ni complémentarité durable avec les institutions publiques.
En France, ACF a fait le choix de mobiliser ce principe de neutralité pour se positionner comme un acteur de dialogue, capable d’interagir avec l’ensemble des parties prenantes – société civile comme institutions –, et contribuer ainsi à l’évolution des politiques publiques. L’objectif ici n’est ni de se substituer aux acteurs de terrain, ni de remplacer les institutions, mais de créer des passerelles entre ces différents secteurs, au service de changements systémiques.
La Mission France d’ACF a ainsi été construite autour d’un objectif assumé de transformation des politiques publiques, visant à faire reconnaître le droit fondamental à l’alimentation et à en garantir l’effectivité sur l’ensemble du territoire. Pour y parvenir, ACF a développé une stratégie d’influence articulée autour de plusieurs leviers complémentaires : la mise en lumière des enjeux et des publics invisibilisés afin d’éclairer le pilotage des politiques publiques, dont un exemple est la publication d’un rapport sur les oubliés du droit d’asile[5]Voir Action contre la Faim, « Les délaissés du droit d’asile », communiqué de presse, 9 décembre 2021, https://www.actioncontrelafaim.org/actualites/presse/les-oublies-du-droit-dasile ; l’expérimentation et l’évaluation fine de dispositifs opérationnels, en partenariat avec d’autres acteurs, pour nourrir l’évolution des politiques sociales ; enfin, le plaidoyer – ou lobbying politique –, qui peut aller jusqu’à des actions juridiques si nécessaire, pour rappeler à l’État ses responsabilités, comme elle l’a fait par exemple dans son rapport sur le droit à l’alimentation[6]Action contre la Faim, Droit à l’alimentation. La France doit se mettre à table, octobre 2024, … Continue reading.
Intervenir dans le contexte français a ainsi conduit ACF à repenser sa stratégie, en faisant de l’évolution des politiques publiques un objectif central, et de l’action opérationnelle directe non plus une fin en soi, mais l’un des leviers clés au service de cet objectif.
C’est cette ligne de crête que la mission France d’ACF a souhaité maintenir dans l’ensemble de ses actions. En effet, afin d’aller au-delà des simples constats, elle met en oeuvre différents projets opérationnels qui ont en commun deux caractéristiques principales : leur volonté démonstrative, et l’inclusion des acteurs légitimes tout au long de leur mise en oeuvre. En effet, qu’ils soient co-construits avec des acteurs institutionnels (tel le projet Vital’im[7]Action contre la Faim, « Le Département de la Seine-Saint-Denis et Action contre la Faim s’associent pour expérimenter un chèque alimentation durable avec le soutien de l’État », … Continue reading, porté en coopération avec le Conseil départemental de Seine-Saint-Denis) ou associatifs (à l’image du marché[8]Pour en savoir plus, voir « Projet territorial 15e » sur la page du site d’Action contre la Faim consacrée à ses activités dans la région PACA, … Continue reading à tarification différenciée mis en oeuvre à Marseille avec un centre social), l’ensemble de nos projets cherchent à dépasser le bénéfice direct pour les usagers et usagères des dispositifs et à inspirer de futures évolutions des politiques sociales, particulièrement celles qui concernent le droit à l’alimentation.
Cette approche apparaît pleinement transposable à l’international, sans remise en cause des principes de neutralité et d’indépendance, et dans une posture d’appui aux acteurs de la société civile du pays d’intervention. Les ONG disposent en effet d’un positionnement singulier : à la fois ancrées au plus près des réalités du terrain et présentes dans les instances de coordination en lien avec les pouvoirs publics. Ce double ancrage leur permet de contribuer à l’évolution des politiques publiques, en documentant les besoins, en proposant des solutions concrètes et en portant la voix des usagers et des acteurs de terrain lorsque ceux-ci y voient une plus-value.
Cette position particulière renforce également la pertinence, pour les acteurs humanitaires, de créer des liens entre les sociétés civiles, en les aidant aussi à accéder à des niveaux de plaidoyer à l’international, auprès d’instances onusiennes par exemple, mais également en créant des passerelles avec leurs homologues d’autres pays. Connecter les dynamiques inscrites au sein des sociétés civiles est totalement pertinent si l’on reconnaît que ces enjeux dépassent les clivages Nord/Sud, dans un contexte mondialisé où les enjeux d’accès à une alimentation saine et suffisante sont influencés par les initiatives de gouvernements ou d’acteurs privés d’autres pays.
Une limite à ce positionnement : des pouvoirs publics recentrés sur leurs fonctions régaliennes
Notre intervention en France nous a ainsi rappelés que les politiques sociales s’inscrivent dans un cadre de droits que l’État doit garantir à toutes et tous, quel que soit le contexte. De ce constat découle une évolution de notre stratégie, orientée vers le changement de politique publique en appui à l’écosystème existant.
Cependant, ce rôle de soutien aux acteurs de l’action sociale devient de plus en plus difficile à assumer dans un contexte de recentrage de l’État sur ses fonctions régaliennes, de précarisation croissante du secteur social et de fragilisation des acteurs opérant concrètement au plus près des publics précaires. Face à ces dynamiques se pose la question d’un engagement plus opérationnel afin de couvrir les besoins des publics les plus vulnérables, au risque toutefois de fragiliser davantage les acteurs locaux et d’entériner le retrait des pouvoirs publics, comme cela peut être observé dans certains contextes internationaux.
Dès lors, plutôt que de se positionner en concurrents des acteurs sociaux, les acteurs humanitaires devront jouer un rôle de visibilisation des enjeux auxquels ces derniers sont confrontés, voire de « bouclier » pour porter certains messages. Ils pourront également mettre en garde le secteur social contre certaines dérives connues du secteur humanitaire : bureaucratisation croissante, possible utilisation des outils de suivi/d’évaluation pour contrôler les acteurs opérationnels, ou encore substitution de fait aux institutions publiques.
Coordination et vision intégrée
Cette culture de la coordination interacteurs, centrale dans l’humanitaire, a en effet facilité l’intégration d’ACF en France, nous permettant d’articuler nos actions avec les politiques publiques existantes et d’en influencer l’évolution. Cette intégration favorise la mise sur pied de réponses décloisonnées, en apportant une vision multidimensionnelle des enjeux de précarité et en encourageant l’élaboration de solutions plus holistiques. Elle ouvre la voie à une approche intégrée, dans laquelle acteurs sociaux et humanitaires unissent leurs forces face à la montée des vulnérabilités.
Dans un contexte où les inégalités se creusent et où les frontières entre urgences lointaines et vulnérabilités locales s’estompent, la convergence entre action humanitaire et action sociale apparaît non seulement pertinente, mais nécessaire. L’enjeu est désormais de reconnaître que ces deux champs, tout en conservant leurs spécificités, partagent un horizon commun : permettre à chacun et chacune de couvrir ses besoins fondamentaux en exerçant pleinement ses droits, où qu’il ou elle se trouve.
« Intervenir dans son propre pays a donc un effet profondément transformateur pour les organisations humanitaires, mais également pour les travailleurs humanitaires eux-mêmes. »
Comme nous l’avons vu, intervenir dans son propre pays a donc un effet profondément transformateur pour les organisations humanitaires, mais également pour les travailleurs humanitaires eux-mêmes. Pour nombre d’entre eux, l’engagement dans une réponse domestique a été l’occasion de questionner certaines pratiques héritées de l’international et de prendre du recul sur le sens de l’action humanitaire.
Beaucoup se sont tournés vers ces actions locales car ils s’interrogeaient sur les postures propres à l’action humanitaire internationale. Ils y ont trouvé des éléments de réponse, souvent transposables aux grands enjeux de l’humanitaire de demain : priorité donnée à la localisation, participation équitable et réelle de toutes et tous, approche fondée sur les droits, ou encore réponse opérationnelle au service d’une stratégie d’influence. De quoi démontrer que les deux champs d’action peuvent se nourrir mutuellement.


