frontière franco-britannique

La politique migratoire de l’État français à la frontière franco-britannique : entre militarisation et absence de prise en charge humanitaire

Célia CadeÉtudiante en Master 1 Action humanitaire internationale à l’Institut d'études politiques de Fontainebleau, Célia Cade est diplômée d’une licence de science politique de l’Université de Lille. Son parcours a débuté par un intérêt pour la défense des droits humains, qui l’a conduite à s’engager auprès de personnes en situation d’exil, notamment à Calais et dans le Nord de la France. Également sensible aux enjeux liés à la transition agroécologique, elle a effectué un stage au Laos au sein d’un réseau d’acteurs travaillant sur ces questions. Elle s’intéresse aujourd’hui aux formes alternatives d’organisation sociale et souhaite continuer à explorer les liens entre accueil, modes de vie collectifs et durables, et éducation populaire.

Publié le 6 août 2025

Dans le cadre de notre partenariat avec le Master Science Politique, parcours Action Humanitaire Internationale de l’Institut d’Études Politiques de Fontainebleau de l’Université Paris-Est Créteil, nous vous présentons l’article de Célia Cade. L’autrice aborde les conséquences dramatiques de la militarisation de cette frontière sur les conditions de vie des exilés. Elle analyse comment les politiques répressives franco-britanniques, loin de réduire les flux migratoires, multiplient les risques mortels et perpétuent une crise humanitaire.


En l’absence de voie légale de passage, des milliers de personnes en situation d’exil transitent chaque année par le littoral du Nord de la France pour tenter de passer illégalement la frontière franco-britannique. Ces traversées sont dangereuses voire mortelles et les personnes, en attente de passage, sont souvent contraintes de vivre dans des campements informels le long de la frontière, dans des conditions de vie indignes et précaires. Depuis plusieurs décennies, la France et le Royaume-Uni appliquent une politique commune à cette frontière, marquée par sa militarisation au détriment d’une prise en charge humanitaire. Nous verrons ici les effets de ces politiques sur la situation et la vie des personnes en situation d’exil, en transit et/ou bloquées à la frontière franco-britannique.

Les accords franco-britanniques

En 2003, le Traité du Touquet est signé par la France et le Royaume-Uni. Il permet les contrôles frontaliers du Royaume-Uni sur le sol français, rendant les contrôles d’entrée effectifs au départ plutôt qu’à l’arrivée. Critiqué pour son approche sécuritaire, ce traité externalise[1]Politique visant à déplacer les contrôles frontaliers hors des frontières nationales, pour empêcher les personnes d’atteindre leur pays de destination, limitant ainsi l’accès au … Continue reading la frontière britannique en confiant à la France la mission d’empêcher les entrées irrégulières. En échange, le Royaume-Uni fournit des fonds et des agents, renforçant la militarisation de la frontière (barbelés, caméras thermiques…).

Ces politiques ont un coût : entre 2017 et 2022, 425 millions d’euros ont été consacrés à l’augmentation des dispositifs répressifs[2]Pierre Bonnevalle, L’État français et la gestion de la présence des personnes exilées dans la frontière franco-britannique : harceler, expulser, disperser, Plateforme des Soutiens aux … Continue reading. La Direction Générale des Étrangers en France (DGEF) estime également que la « lutte contre l’immigration clandestine Nord » coûte 178 millions d’euros par an à la France[3]Sébastien Nadot, Sonia Krimi et al., Rapport n° 4665 sur les migrations, les déplacements de populations et les conditions de vie et d’accès au droit des migrants, réfugiés et apatrides en … Continue reading. En parallèle, le dispositif humanitaire étatique représentait un budget de 25,5 millions d’euros en 2020 et 22 millions d’euros en 2021.

Ces politiques compliquent le passage de la frontière, le rendant plus dangereux, voire mortel[4]Camille Guenebeaud, « De l’autre côté du tunnel. Quinze ans de renforcement des sites-frontière à Calais », Mappe Monde, 2019, https://journals.openedition.org/mappemonde/1176 , tout en prolongeant le temps passé dans les camps informels.

La vie dans les camps informels

Malgré ses obligations légales[5] Article L 345-2 du Code de l’Action Sociale et des Familles., l’État ne met pas à disposition des structures d’accueil adaptées et suffisantes. La plupart des personnes vivent donc dans des campements informels, avec une tente, un sac de couchage ou une couverture pour ceux qui en ont. S’ajoute à cette précarité le manque d’accès à l’eau, à l’hygiène, à l’assainissement (EHA) et à la nourriture. Les associations mandatées par l’État[6]Organisation qui a conclu un contrat avec l’État français pour assurer une mission de service public définie. distribuent des provisions en quantité insuffisante, et ces distributions sont très difficiles, voire impossibles d’accès. Aucun système de gestion des ordures n’est mis en place, rien n’est mis à disposition pour permettre de laver les vêtements, et les douches sont peu accessibles et inadaptées. Ces violations des droits fondamentaux ont été reconnues et condamnées à plusieurs reprises par des juridictions administratives (Tribunal administratif de Lille, TA de Caen, Conseil d’État)[7]Solidarités International, Observatoire de l’accès à l’eau l’hygiène et l’assainissement – littoral nord de la France, 2023, … Continue reading.

Face à ces manquements étatiques, les associations autonomes (non mandatées par l’État, comme Médecins du Monde ou Utopia56) présentes sont contraintes de pallier l’absence des services publics. Mais bien que ces services reposent quasiment exclusivement sur elles, l’État entrave leur travail (destruction d’infrastructures EHA, criminalisation de la solidarité…) et, du fait de leurs taille, financements et ressources humaines limitées, elles ne peuvent répondre correctement aux besoins des personnes[8]Ibid..

La politique « Zéro point de fixation »

La vie des personnes en situation d’exil qui transitent par la frontière est aussi caractérisée par la politique « Zéro Point de Fixation ». Cette politique de harcèlement se matérialise par des expulsions quotidiennes de chaque lieu de vie, en moyenne tous les deux jours[9]Human Rights Observers, Rapport annuel 2023, décembre 2023, https://humanrightsobservers.org/fr/reports. Les personnes subissent des violences physiques et verbales, voient leurs affaires détruites ou volées (tentes, téléphones, médicaments, papiers…), tandis que d’autres sont arrêtées aléatoirement. Aucune solution d’hébergement ne leur est proposée, les obligeant à retourner vivre dans les campements dont elles viennent d’être expulsées.

Par son inaction et sa politique de harcèlement, l’État contraint les personnes à vivre dans ces conditions précaires et dangereuses, et contribue à détériorer directement leur santé physique et mentale (développement de nouvelles pathologies, malnutrition, épuisement, santé mentale…)[10]Marta Lotto, ON THE BORDER – la vie en transit à la frontière franco-britannique, Plateforme des Soutiens aux Migrant·e·s, 4 février 2022, https://psmigrants.org/agir/plaidoyer.

L’augmentation des risques liés au passage de la frontière

Malgré les volontés politiques affichées, la militarisation de la frontière n’a pas réduit le nombre de tentatives de passages[11]Maël Galisson, « Voir Calais et mourir, 367 fois », Les Jours, 15 mai 2023, https://lesjours.fr/obsessions/calais-migrants-morts/ep1-memorial . Elle contraint au contraire les personnes à utiliser des méthodes plus risquées, et plus mortelles.

L’augmentation des dispositifs sécuritaires (détecteurs cardiaques et de CO2, barbelés…) pousse les personnes exilées à prendre plus de risques pour tenter d’y échapper[12]Julia Pascual, « Les traversées de la Manche de plus en plus mortelles pour les migrants, qui périssent noyés ou asphyxiés dans des canots surchargés », Le Monde, 19 août 2024.. Les tentatives de passages par camion se font désormais de plus en plus loin de la frontière, tout comme les départs sur de petites embarcations, qui se font de plus en plus au sud de Calais, synonyme de traversée plus longue et davantage sujette aux changements météorologiques. Il y a aussi de plus en plus de départs par mauvais temps, et une augmentation du nombre de personnes montant sur les bateaux. De nombreuses violences policières sont également commises sur les plages : gaz lacrymogène utilisé contre des enfants, bateaux crevés au couteau, courses-poursuites…

Depuis 1999, au moins 498 personnes en situation d’exil ont perdu la vie en tentant de franchir la frontière franco-britannique[13]Dernier chiffre au 14 mai 2025 à 19h34. Maël Galisson, « Voir Calais… », op. cit.. Pour beaucoup d’acteurs associatifs, ce ne sont pas des accidents isolés, mais les conséquences d’une stratégie politique axée sur la répression et la militarisation, au détriment d’une prise en charge humanitaire adaptée.

Des politiques alternatives sont possibles[14]La Cimade, « Traité du Touquet : 20 ans d’accords meurtriers à la frontière franco-britannique », 1er février 2023, … Continue reading. Il faut sortir de l’illusion de la crise migratoire qui justifie des mesures répressives et meurtrières, et penser de nouveaux axes d’intervention, basés sur l’accueil dans la dignité et le respect des droits fondamentaux.

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References

References
1 Politique visant à déplacer les contrôles frontaliers hors des frontières nationales, pour empêcher les personnes d’atteindre leur pays de destination, limitant ainsi l’accès au droit d’asile ou à toute autre forme de protection.
2 Pierre Bonnevalle, L’État français et la gestion de la présence des personnes exilées dans la frontière franco-britannique : harceler, expulser, disperser, Plateforme des Soutiens aux Migrant·e·s, 4 février 2022, https://psmigrants.org/agir/plaidoyer
3 Sébastien Nadot, Sonia Krimi et al., Rapport n° 4665 sur les migrations, les déplacements de populations et les conditions de vie et d’accès au droit des migrants, réfugiés et apatrides en regard des engagements nationaux, européens et internationaux de la France, 10 novembre 2021, p. 31, https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/rapports/cemigrants/l15b4665_rapport-enquete
4 Camille Guenebeaud, « De l’autre côté du tunnel. Quinze ans de renforcement des sites-frontière à Calais », Mappe Monde, 2019, https://journals.openedition.org/mappemonde/1176
5 Article L 345-2 du Code de l’Action Sociale et des Familles.
6 Organisation qui a conclu un contrat avec l’État français pour assurer une mission de service public définie.
7 Solidarités International, Observatoire de l’accès à l’eau l’hygiène et l’assainissement – littoral nord de la France, 2023, https://www.solidarites.org/fr/en-direct-du-terrain/observatoire-de-lacces-a-leau-lhygiene-et-lassainissement-sur-le-littoral-nord-de-la-france-edition-2023
8 Ibid.
9 Human Rights Observers, Rapport annuel 2023, décembre 2023, https://humanrightsobservers.org/fr/reports
10 Marta Lotto, ON THE BORDER – la vie en transit à la frontière franco-britannique, Plateforme des Soutiens aux Migrant·e·s, 4 février 2022, https://psmigrants.org/agir/plaidoyer
11 Maël Galisson, « Voir Calais et mourir, 367 fois », Les Jours, 15 mai 2023, https://lesjours.fr/obsessions/calais-migrants-morts/ep1-memorial
12 Julia Pascual, « Les traversées de la Manche de plus en plus mortelles pour les migrants, qui périssent noyés ou asphyxiés dans des canots surchargés », Le Monde, 19 août 2024.
13 Dernier chiffre au 14 mai 2025 à 19h34. Maël Galisson, « Voir Calais… », op. cit.
14 La Cimade, « Traité du Touquet : 20 ans d’accords meurtriers à la frontière franco-britannique », 1er février 2023, https://www.lacimade.org/traite-dutouquet-20-ans-daccords-meurtriers-a-la-frontiere-franco-britannique

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