La solidarité internationale face aux réfugiés se fracture sous les coupes budgétaires massives. Au Niger, pays sahélien accueillant près de 400 000 réfugiés, les décisions américaines et européennes mettent en péril les engagements pris et menacent l’équilibre fragile entre aide d’urgence et autonomisation durable.
Adopté en 2018 sur la base d’un large consensus international, le Pacte mondial pour les réfugiés (PMR) incarne une ambition collective : renforcer la solidarité internationale et améliorer la réponse aux déplacements forcés à travers un partage plus équitable des responsabilités. Il repose sur quatre objectifs clés : alléger la pression sur les pays d’accueil, renforcer l’autonomie des réfugiés, élargir l’accès aux solutions durables, et soutenir les conditions de retour dans les pays d’origine. Toutefois, cette vision ambitieuse se heurte aujourd’hui à une réalité préoccupante : la crise structurelle du financement humanitaire.
Depuis plusieurs années, les financements destinés à la protection et à l’assistance des réfugiés connaissent une baisse significative, exacerbée par la multiplication des crises prolongées, les priorités géopolitiques changeantes et la fatigue des donateurs. Cette tendance, aggravée par les coupes budgétaires américaines et les baisses conjuguées des aides au développement des pays européens, met en péril la mise en œuvre effective du PMR. C’est le cas en particulier dans les pays à faibles ressources qui accueillent environ 73 % de la population réfugiée mondiale et offrent l’asile à plus de 23 % du total[1]UNHCR, Global Trends Report – Forced Displacement in 2024, 2024, https://www.unhcr.org/global-trends-report-2024.
Le Niger face à la pression de l’accueil des réfugiés
Situé au carrefour des routes migratoires sahéliennes et accueillant à ce jour près de 400 000 réfugiés[2]. UNHCR Niger, Map Population of Concern, May 2025, https://data.unhcr.org/en/documents/details/116804, le Niger continue de faire face depuis plus d’une décennie à des crises humanitaires complexes et multiples, résultant de l’activisme de groupes terroristes[3] IOM, Niger Crisis Response Plan 2024, https://crisisresponse.iom.int/sites/g/files/tmzbdl1481/files/appeal/pdf/2024_Niger_Crisis_Response_Plan_2024.pdf (Sahel central, bassin du lac Tchad avec Boko Haram), des aléas climatiques extrêmes, et des causes de sous-développement structurelles[4]Banque mondiale, Niger – Vue d’ensemble, mars 2025, https://www.worldbank.org/en/country/niger/overview. Dans ce contexte, les réfugiés et les demandeurs d’asile sont confrontés à de multiples besoins humanitaires qui portent à la fois sur les questions de protection, l’accès aux services sociaux de base et au logement, ou encore sur la sécurité alimentaire.
En dépit de ce contexte international incertain, le gouvernement du Niger maintient son choix de garantir aux réfugiés un environnement propice pour leur protection et la recherche de solutions durables. Lors du dernier Forum mondial sur les réfugiés en 2023, dont il était un des pays coparrains, le Niger avait déjà pris trois engagements majeurs[5]UNHCR Niger, Résumé des trois engagements du Niger au Forum mondial sur les réfugiés 2023, février 2024, … Continue reading :
- augmenter l’accès des réfugiés à une éducation de qualité, inclusive et équitable dans un environnement sûr et protecteur ;
- agir contre les effets du changement climatique en protégeant l’environnement et en améliorant l’accès aux sources d’énergie durables dans les zones d’accueil des réfugiés ;
- fournir la protection et les solutions durables aux réfugiés présents dans le pays sur la base de piliers légaux, économiques et sociaux dont les effets seraient également profitables aux communautés d’accueil.
Si ces engagements témoignaient de la volonté du gouvernement en faveur du PMR, l’espoir pour y parvenir reposait en grande partie sur la solidarité internationale.
L’effet domino : impact de la coupe des financements américains sur les réfugiés
Le budget alloué de l’aide en faveur des réfugiés au Niger est passé de 68,4 millions USD à environ 10,6 millions USD entre 2024 et 2025[6]OCHA, Niger – Besoins humanitaires et plan de réponse, 2025, https://humanitarianaction.info/plan/1264. La coupe des financements américains qui représentaient plus de la moitié des ressources disponibles a d’abord eu un impact direct : le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) au Niger a dû engager des restructurations conduisant à la baisse de sa présence opérationnelle sur le terrain (réduction d’environ 40 % de son personnel et arrêt ou suspension de 40 % de ses programmes)[7]UNHCR, On the brink: The devastating toll of aid cuts on people forced to flee, July 2025, https://www.unhcr.org/sites/default/files/2025-07/unhcr-on-the-brink-report-july-2025.pdf. Mais cela a déclenché une série de conséquences en cascade sur l’ensemble du système de l’aide, affectant aussi bien les réfugiés que les communautés qui les accueillent[8]ACAPS, Global Analysis, US Funding Freeze & Terminations, February 2025, https://www.acaps.org/en/us-funding-freeze#c1756. Loin de fragiliser uniquement l’écosystème, ces changements opérés sous la contrainte de financement affaiblissent la capacité du pays à tenir les engagements pris lors du Forum mondial de 2023, et donc sa contribution aux objectifs du PMR.
Principe de partage de responsabilité affaibli et forte pression sur un système national déjà précaire
Dans l’esprit du PMR, les pays qui reçoivent et abritent les réfugiés – souvent pour des périodes prolongées – apportent une forte contribution au bien collectif, à la cause de l’humanité en général, en puisant dans leurs ressources limitées. Il est, dès lors, juste et indispensable que ces pays obtiennent un appui tangible de la communauté internationale dans son ensemble pour piloter les interventions. Il s’agit là du principe de partage de la charge et des responsabilités qui constitue l’un des quatre objectifs du Pacte.
La réduction drastique du financement américain – qui est passé pour le seul HCR de 27,6 millions USD en 2024 à 10,4 millions USD en 2025 (soit une réduction de 62%)[9]UNHCR, Niger Funding Update, 2024, https://www.unhcr.org/media/niger-funding-update-2024, and Niger Funding Update, 2025, https://www.unhcr.org/media/niger-funding-update-2025. – a profondément fragilisé ce principe et sa mise en œuvre, affaiblissant du même coup la dynamique de la solidarité internationale et entraînant d’autres donateurs, notamment l’Union européenne, l’Italie et l’Allemagne à revoir à la baisse leurs engagements en faveur des réfugiés au Niger. Rappelons, par ailleurs, que les relations bilatérales entre ce pays et certains États européens n’étaient plus au beau fixe depuis les changements politiques intervenus en juillet 2023[10]Le 7 août 2023, Ali Lamine Zeine a été nommé Premier ministre par la junte militaire au pouvoir depuis le 26 juillet 2023 [NDLR]., une réalité politique qui avait déjà eu des conséquences sur les financements européens.
Ces circonstances viennent accentuer la pression sur les services nationaux existants qui, en plus des besoins actuels de la population, loin d’être adéquatement couverts, devraient désormais prendre en compte la part des besoins des réfugiés non couverts par les partenaires de l’aide. À moyen terme, cela entraînera une détérioration des conditions de vie des réfugiés, une augmentation des tensions avec les communautés hôtes, et une remise en cause de l’engagement du Niger à offrir protection et solutions durables.
Accès réduit aux services sociaux de base et risque accru dans les zones d’accueil
L’insécurité et les conflits qui perdurent dans les régions de Tillabéri, Diffa, Maradi et Tahoua continuent de provoquer des déplacements forcés et aggravent les difficultés des personnes déplacées et des communautés qui les accueillent. Cela alors même que, comme déjà évoqué, la réduction des financements a conduit à réduire la couverture de l’aide. Les conséquences des programmes interrompus se font déjà sentir sur l’accès aux services sociaux de base[11]ACAPS, Global Analysis, US Funding Freeze & Terminations, op. cit.
« Plus de 212 000 réfugiés n’ont ainsi plus accès aux services de santé essentiels, notamment les soins maternels et le soutien à la santé mentale. »
Plus de 212 000 réfugiés n’ont dès lors plus accès aux services de santé essentiels, notamment les soins maternels et le soutien à la santé mentale, en raison de la suspension des cliniques mobiles et de la diminution de l’approvisionnement en médicaments essentiels. Les coupes dans les programmes d’approvisionnement en eau, en soins et en assainissement laissent plus de 100 000 personnes sans accès à de l’eau propre en quantité suffisante, ou à des mesures d’hygiène de base, ce qui accroît le risque de maladies d’origine hydrique et de maladies transmissibles.
Dans le secteur de l’éducation, avec 38 % des enfants réfugiés scolarisés au niveau primaire et seulement 9 % au niveau secondaire[12]UNHCR, Enquête sur le suivi des résultats (RMS) au Niger, août 2025, https://reliefweb.int/report/niger/unhcr-niger-results-monitoring-survey-report-august-2025, la réduction des interventions en faveur du secteur et du personnel dédié, notamment auprès des partenaires de mise en oeuvre, met en péril les progrès récents. Le risque est encore plus grand pour les plus de 90 000 enfants réfugiés actuellement non scolarisés qui, sans accès à l’éducation, n’auront aucune autre possibilité de se construire un avenir et de contribuer à leurs communautés.
Pour l’assistance alimentaire, plus de 114 000 personnes vulnérables ne reçoivent plus l’assistance monétaire depuis le mois de juillet, ce qui les empêche de subvenir à leurs besoins essentiels comme la nourriture, les produits d’hygiène et le transport. Plus de 260 000 personnes sont privées de biens de première nécessité tels que des couvertures, des matelas et des ustensiles de cuisine, qui sont essentiels à leur survie et à leur dignité. L’assistance n’a été maintenue que pour les plus vulnérables des réfugiés et demandeurs d’asile.
Les besoins en abris sont particulièrement urgents : plus de 209 000 personnes réfugiées vivent dans des logements inadéquats, une situation préoccupante en ce qu’elle peut augmenter l’exposition aux violences basées sur le genre et autres risques de protection – en particulier pour les femmes, les enfants et les personnes handicapées[13]Mission d’évaluation conjointe UNHCR-PAM, septembre 2025.. Sans intimité ni sécurité physique, les femmes et les filles sont exposées à des risques accrus de violences sexuelles, notamment d’agressions sexuelles et de mariages d’enfants.
C’est en cela que ces coupes budgétaires, aussi bien américaines qu’européennes, ne compromettent pas seulement la protection et l’assistance, mais érodent également l’espace humanitaire. Au fur et à mesure que les ressources diminuent, la capacité du HCR à négocier l’accès, à surveiller les tendances en matière de protection, et à fournir des services avec ses partenaires dans les zones déstabilisées par la violence, diminue également.
L’autosuffisance et l’inclusion socioéconomique des réfugiés en péril
Le PMR avait suscité un espoir : celui d’assurer la transition de l’aide vers l’autosuffisance grâce à l’inclusion socioéconomique, la formation et l’accès aux opportunités et ressources disponibles dans les zones d’accueil des réfugiés. Dans cet objectif, le Niger avait adopté une stratégie « hors camp », c’est-à-dire qui visait à intégrer les réfugiés dans les communautés locales, leur permettant d’accéder à la terre, au logement, à l’éducation et aux services de santé[14]UNHCR Niger, Résumé des trois engagements du Niger…, op. cit. Au Niger, on parle de « villages d’opportunité », voir dans ce numéro, l’article de Julien Ramadji Begoto, « Face à la … Continue reading. Cet environnement propice a permis, ces deux dernières années, de poser les premières pierres d’un chemin vers cette autosuffisance pour des milliers de réfugiés encore dépendants de l’aide ; quelques progrès avaient déjà été enregistrés, même si des efforts consistants restaient encore à faire pour améliorer les moyens de subsistance des réfugiés, dont la majorité (98 %) demeure encore sous le seuil de pauvreté[15]ReliefWeb, Évaluation multisectorielle des besoins 2024 – Niger – Région de Tahoua, 16 novembre 2024, … Continue reading.
Avec la réduction des financements, les acteurs se retrouvent contraints de privilégier les interventions d’urgence visant les besoins vitaux (life-saving) au détriment de ce qu’ils avaient initié jusqu’alors, à savoir des programmes structurants qui favorisent l’autonomisation et l’autosuffisance des réfugiés. Dans un contexte de crises récurrentes et de définancement, les ressources limitées ont été concentrées sur les interventions en faveur de personnes vulnérables : accès à la nourriture, à l’eau potable, aux soins de santé primaires et à la protection. Cette priorisation, bien que nécessaire pour sauver des vies, relègue au second plan – quand elle ne gèle pas la formation professionnelle – l’appui à l’entrepreneuriat ou l’intégration socio-économique. Ainsi, les initiatives locales et nationales qui avaient commencé à porter leurs fruits, notamment la transformation des sites en villages d’opportunités dans les régions de Maradi et Diffa, sont ralenties faute de moyens, ce qui prolonge la dépendance à l’aide d’urgence et compromet les perspectives d’intégration durable des réfugiés.
Le manque de perspectives durables risquerait à terme de contraindre les réfugiés à adopter des stratégies de survie négatives telles que le recours au travail des enfants pour contribuer aux revenus familiaux, les mariages précoces et forcés pour les jeunes filles, ou encore les migrations secondaires souvent dans des conditions précaires et risquées.
En outre, ce ralentissement des programmes structurants n’affecte pas seulement les réfugiés, mais aussi les communautés hôtes. En effet, de nombreux projets tels que les formations professionnelles, les activités génératrices de revenus ou les infrastructures communautaires bénéficiaient à la fois aux réfugiés et aux populations locales, favorisant la cohésion sociale et le développement local. Avec la réduction de ces initiatives, les réfugiés risquent d’être perçus davantage comme un fardeau supplémentaire sur des ressources déjà limitées, que comme une opportunité de dynamiser l’économie locale, ou de renforcer la résilience collective. Cette situation peut accentuer les tensions, fragiliser la coexistence pacifique et compromettre les efforts d’intégration, alors que les deux groupes partageaient jusque-là les bénéfices de projets communs[16]Colin Delfosse, « Au Niger, cohabitation fructueuse entre réfugiés et communautés locales au sein des “villages d’opportunité” », UNHCR, 6 juin 2023, … Continue reading.
Les acteurs locaux mis à rude épreuve
Face aux coupes budgétaires, les acteurs locaux – en l’occurrence les autorités locales et les organisations à base communautaire, y compris celles dirigées par des réfugiés – se retrouvent en première ligne. Ils doivent désormais assumer un rôle plus élargi afin de couvrir les espaces non couverts par les partenaires internationaux. Dans ce contexte, l’agenda de la localisation de l’aide, qui vise à renforcer le leadership et les capacités des acteurs locaux, devient à la fois plus urgent et plus complexe.
Repenser l’action pour maintenir le cap vers les objectifs du Pacte mondial pour les réfugiés
La réduction des financements met sérieusement en péril l’atteinte des objectifs du PMR et la capacité du Niger à tenir ses engagements pris lors du Forum mondial pour les réfugiés, notamment en ce qui concerne l’autonomisation, l’intégration locale et la recherche de solutions durables.
« Réduire les budgets d’aide, c’est commettre une grave erreur et un échec moral, car ce sont les pays les plus vulnérables –accueillant la majorité des réfugiés – qui en paient le prix fort. »
Pour les bailleurs, le financement en faveur des réfugiés ne devrait pas être considéré comme un simple choix politique : c’est une nécessité vitale. Réduire les budgets d’aide, c’est commettre une grave erreur et un échec moral, car ce sont les pays les plus vulnérables – accueillant la majorité des réfugiés – qui en paient le prix fort. Si des ajustements budgétaires s’imposent, ils devraient cibler premièrement des secteurs capables d’absorber le choc, et non l’aide humanitaire – où la moindre coupe se traduit immédiatement par davantage de souffrances, de stratégies de survie dangereuses, et de ruptures dans la marche vers l’autonomie.
Pour les acteurs, il est urgent de renforcer la coordination entre les humanitaires et les professionnels du développement afin de mutualiser les ressources, éviter les duplications et maximiser les effets des interventions sur les populations. Cela passe par une meilleure planification conjointe, un suivi rigoureux des résultats et l’utilisation de données fiables pour orienter les priorités. Le plaidoyer doit être intensifié auprès des bailleurs pour respecter les engagements financiers et promouvoir un partage équitable des responsabilités, tout en explorant de nouvelles sources de financement, notamment auprès des banques de développement, du secteur privé, des fondations et des mécanismes innovants.
Investir dans les capacités des autorités locales, des organisations communautaires et des réfugiés eux-mêmes permettra de pérenniser les actions, même en contexte de financement limité. Cela inclut la formation, le transfert de compétences, et l’appui à la gouvernance locale pour qu’elle puisse porter les solutions durables sur le long terme.
Pour le gouvernement, enfin, il est important de maintenir les engagements pris lors du Forum mondial sur les réfugiés afin de préserver les acquis ainsi qu’un environnement juridique qui soit favorable à l’inclusion de ces réfugiés, et ce, en dépit d’un contexte de financement limité.
Credit photo : ©Lys Arango pour Action contre la Faim
