L’action menée par Solidarités International en France depuis 2020 révèle comment l’accès à l’eau pour les populations précaires a fait converger action humanitaire et travail social. Confrontée aux réalités du terrain français, l’ONG a en quelque sorte hybridé ses pratiques techniques avec des approches de mobilisation communautaire et de contentieux juridique, bouleversant sa posture traditionnelle.
Travailleurs sociaux et humanitaires unis par un même combat ? Sans doute si l’on entend par là leur lutte commune contre l’injustice. Chez les premiers comme chez les seconds, l’action est en effet motivée par un même constat, une même indignation face au non-respect des droits fondamentaux et à l’absence de réponse adaptée aux besoins humains essentiels exprimés par les personnes concernées.
Le travail humanitaire est généralement entendu comme une action visant à répondre à des besoins vitaux après une crise ou un choc menaçant la survie et les moyens d’existence des populations. L’action humanitaire est appelée à se déployer n’importe où dans le monde, motivée par les principes d’humanité, de neutralité et d’impartialité, et encadrée par le droit international humanitaire dans les situations de conflit armé.
Le travail social, lui, s’inscrit dans une temporalité plus longue, au sein de cadres institutionnels et territorialisés ; il poursuit des objectifs d’accompagnement ainsi que d’accès aux droits et aux services de base. Garantir cet accès est de la responsabilité des pouvoirs publics, le travailleur social ayant vocation à rapprocher l’ayant droit de ces derniers.
À première vue, donc, ces deux concepts semblent différents, tout comme les champs qu’ils recouvrent. Les différences théoriques tiennent au rapport au temps, aux cadres d’intervention institutionnels et aux sources de financement. Les modalités et méthodologies d’action, les parcours et formations des acteurs induisent sans doute aussi des postures différentes vis-à-vis des injustices sociales de ce monde.
« Cette différenciation régulièrement évoquée tient moins à un désaccord de fond qu’à la coexistence de deux mondes issus de sociétés civiles aux trajectoires distinctes. »
Pourtant, cette différenciation régulièrement évoquée tient moins à un désaccord de fond qu’à la coexistence de deux mondes issus de sociétés civiles aux trajectoires distinctes. Mais l’étincelle qui les met en mouvement est identique : l’indignation et la volonté d’agir.
Finalement, ces expériences, nées d’une même impulsion mais façonnées par des espaces d’action différenciés, finissent par se rencontrer, s’observer et, parfois, se bousculer, notamment lorsque des organisations humanitaires internationales interviennent sur le sol français.
Dans le cas de Solidarités International, cette rencontre aura abouti à une coalition de causes communes autour des droits à l’eau, à l’hygiène et à l’assainissement (EHA) avec des partenaires nouveaux, ainsi qu’à une hybridation des pratiques et à l’émergence de nouveaux modes d’action en interne.
La genèse de l’action de Solidarités International en France
Tout a commencé avec la pandémie de Covid‑19, qui a touché la France dès février 2020. Ses effets ont été particulièrement néfastes pour les populations précaires, dont les conditions de vie se sont rapidement dégradées, créant une rupture encore plus manifeste en matière d’égalité d’accès aux services publics. Parmi les enjeux révélés par la crise, l’accès à l’eau et à l’assainissement pour les habitant·e·s des sites d’habitat précaire (bidonvilles, squats, campements) et les personnes sans domicile est apparu de manière saillante. Cet accès, souvent limité avant la pandémie, est devenu presque impossible du fait des mesures sanitaires : restrictions de mobilité liées aux confinements, perturbation des réseaux informels de solidarité et fermeture de structures publiques ou associatives assurant l’accès à l’eau, à l’hygiène ou aux sanitaires.
Créée en 1980 pour mener des activités en Afghanistan, l’organisation non gouvernementale (ONG) Solidarités International intervient habituellement dans des pays en proie à un conflit ou affectés par une catastrophe naturelle, notamment dans le domaine de l’EHA et celui de la lutte contre les maladies hydriques, cause majeure de mortalité dans le monde. À l’exception d’une intervention de quelques mois dans la jungle de Calais en 2015, l’organisation n’avait jamais mené d’action durable en France. L’épidémie mondiale de Covid-19 a changé la donne.
Parce que la maladie appelait des mesures de protection reposant en grande partie sur l’hygiène – un champ d’expertise technique central chez Solidarités International –, des discussions internes se sont rapidement engagées sur la pertinence d’une mobilisation de l’ONG. Portée par l’équipe des urgences, la décision a été prise dès mars 2020 de lancer un programme visant à soutenir les personnes vivant dans des sites d’habitat précaire, qui combinerait plusieurs dispositifs techniques et sanitaires : approvisionnement en eau potable grâce à la mise à disposition de points d’eau, installation et maintenance de latrines, distribution de kits d’hygiène et de protection (masques, savons, etc.), et mesures de promotion des gestes barrières. Devant l’ampleur des besoins et la faiblesse des réponses institutionnelles, Solidarités International a décidé de rester mobilisée en France pour lutter contre la précarité hydrique. L’organisation s’est engagée en particulier auprès des personnes non raccordées aux réseaux d’eau potable, notamment celles vivant à la rue ou dans des sites et logements précaires : bidonvilles, squats, campements, etc.
Solidarités International a construit son intervention progressivement, au rythme de son insertion dans un écosystème institutionnel[1]Acteurs nationaux : ministères chargés de la santé, de l’environnement et des politiques sociales, ainsi que leurs agences spécialisées. Acteurs locaux : collectivités territoriales (mairies, … Continue reading et associatif[2]Quelques exemples de réseaux et d’associations : Coalition Eau, Romeurope, Notre Affaire à Tous, Astee (association spécialisée dans les techniques de gestion de l’eau et d’assainissement), … Continue reading français qu’elle connaissait peu. Cette insertion a mis en lumière d’autres logiques professionnelles, et la recherche d’un positionnement adapté parmi les acteurs de l’aide aux plus précaires a fait émerger de nouvelles logiques professionnelles pour l’organisation elle-même et ses partenaires.
Décalage et convergence des logiques techniques et militantes
En tant qu’experte en EHA, Solidarités International a d’abord proposé, en 2020, la création d’un « cluster », terme courant dans l’humanitaire qui désigne un groupe de pairs visant à établir un cadre d’intervention commun et à définir un référentiel minimal d’action assorti d’indicateurs quantitatifs, en l’occurrence adaptés au contexte français. Si la mise en place d’un collectif, aujourd’hui intégré à la Coalition Eau[3]Mouvement des ONG françaises engagées pour les droits humains à l’eau et à l’assainissement et pour l’eau en tant que bien commun., a été accueillie favorablement, la proposition de fixer des seuils ou indicateurs standards a suscité des réserves parmi les acteurs déjà mobilisés dans les combats pour l’EHA en France.
En effet, de prime abord, l’idée de définir des seuils « minimalistes » s’écartait de la logique de plaidoyer des acteurs engagés pour la justice sociale. Aux yeux de ces partenaires, des indicateurs quantitatifs présentaient le risque, s’ils n’étaient pas contextualisés, de figer les standards à un niveau minimal, créant ainsi un effet de plancher qui pourrait donner lieu à des interventions limitées plutôt que d’encourager leur amélioration. Leur préférence allait aux référentiels d’intervention qualitatifs qui permettraient de prendre en compte la diversité des contextes et des besoins, et pourraient servir de leviers pour des avancées sociales tangibles.
Dès 2022, la transposition en droit français de la directive européenne relative aux eaux destinées à la consommation humaine[4]Directive (UE) 2020/2184 du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2020 relative à la qualité des eaux destinées à la consommation humaine (refonte), Journal officiel de l’Union … Continue reading (DECH) a créé un cadre favorable à l’émergence d’un terrain d’entente et de collaboration entre acteurs humanitaires et sociaux, en contribuant à clarifier certaines dispositions essentielles à l’effectivité du droit à l’eau. Ainsi, l’introduction dans le Code de la santé publique, en vertu de l’ordonnance de transposition[5]Ordonnance no 2022-1611 du 22 décembre 2022 relative à l’accès et à la qualité des eaux destinées à la consommation humaine, Journal officiel de la République française, no 0297, 23 … Continue reading de l’article 16 de la DECH, d’une fourchette quantitative de 50 à 100 litres par personne et par jour a constitué un premier jalon dans la définition d’indicateurs mesurables, jusque-là absents du droit français.
En complément, la Coalition Eau a développé en 2025 d’autres indicateurs[6]Pour aller plus loin, voir Coalition Eau, Comment évaluer le niveau d’accès à l’eau et à l’assainissement en France ?, note de positionnement, 16 juillet 2025, … Continue reading pour mieux qualifier le manque d’accès à l’eau, que ce soit dans l’espace public ou dans les habitats précaires. Ces indicateurs s’appuient sur une approche fondée sur les droits humains, intégrant des principes essentiels comme la non-discrimination, l’accès à l’information et la participation des populations concernées. Ils prennent également en compte les spécificités territoriales, sociales et culturelles, afin d’adapter les interventions aux contextes locaux et de rapprocher les pratiques humanitaires et sociales d’une action réellement efficace et respectueuse des droits à l’eau et à l’assainissement. Ces indicateurs résultent de la rencontre entre divers acteurs aux profils variés, alliant savoir-faire humanitaire et expertise sociale et juridique, qui ont su construire ensemble des outils adaptés aux réalités du terrain.
Repenser la participation et l’engagement des personnes concernées via la mobilisation communautaire
Les interactions avec les partenaires du champ social ont également permis aux équipes du programme France de Solidarités International de comprendre la nécessité d’adosser aux compétences purement techniques autour de l’EHA une expertise « sociale » lors de leurs interventions.
Si la mobilisation communautaire est une dimension de l’action humanitaire, elle occupe une place particulièrement importante dans les programmes déployés par Solidarités International en France, au point d’être devenue une pierre angulaire de la stratégie d’intervention de l’organisation. Le concept, d’ailleurs inspiré des approches du champ social, vise à aider les populations à devenir autonomes lorsqu’il n’y a pas de système en place ou en cas de système discriminant. L’usage d’un vocabulaire importé du champ social anglophone, puis adopté par l’humanitaire, a cependant nécessité de clarifier les concepts de « communauté » et de « mobilisation » auprès des associations de terrain, qui ne les ont pas toujours interprétés de manière univoque.
Le terme « communauté » doit être compris dans son sens le plus concret : il renvoie à ce qui relie des individus partageant un espace, des intérêts ou des objectifs communs, comme tel est le cas des personnes vivant collectivement sur un site d’habitat précaire. La notion de « mobilisation » renvoie, quant à elle, à l’animation de ce groupe autour d’intérêts partagés et à la recherche de solutions élaborées et mises en oeuvre collectivement.
Les « mobilisateurs communautaires » s’emploient à répondre aux besoins exprimés par les populations en construisant avec elles des solutions qui renforcent leur pouvoir d’agir et s’ancrent dans leur réalité vécue, plutôt que d’être pensées pour elles. Ces objectifs tendent à redonner une place centrale à l’expression des individus, et à rétablir leur statut de personnes détentrices de droits. La posture d’intervention se situe à la croisée de plusieurs métiers : celui d’éducateur spécialisé, engagé dans le temps long et dans l’écoute active ; celui de travailleur social, garant du rappel des droits auxquels les personnes peuvent prétendre ; et celui d’animateur, qui mobilise des méthodes de « community organising[7]Julien Talpin, « Quand le “community organizing” arrive en France », Revue Projet, no 363, avril 2018, p. 29-37, https://shs.cairn.info/revue-projet-2018-2-page-29?lang=fr ». Avec, en fil rouge, toujours le même objectif : garantir l’appropriation, la mise en oeuvre et le maintien d’un accès effectif aux services en place.
Passer d’une logique de besoins à une approche fondée sur les droits
Dès septembre 2020, Solidarités International a interrogé sa vocation à inscrire dans la durée son intervention en France. Du fait de son histoire, ses actions visent en effet principalement à répondre aux besoins essentiels et à court terme des populations. Or, les données collectées sur le terrain montraient que même hors crise Covid, les besoins d’accès à l’eau, à l’hygiène et à l’assainissement des personnes mal logées demeuraient importants[8]Pour en savoir plus, voir Coalition Eau, « Les enjeux des données sur l’accès à l’eau et à l’assainissement en France », octobre 2025, … Continue reading. L’épidémie a joué un rôle de révélateur de ces besoins préexistants et a été l’occasion pour les acteurs concernés de démontrer que des interventions dans le champ de l’EHA étaient possibles en France. Dans un contexte de carences systémiques, Solidarités International s’est rendu compte que la continuité des programmes dans l’Hexagone impliquerait de s’appuyer sur des marges de manoeuvre institutionnelles complexes, qui requièrent un savoir-faire technique et politique ainsi qu’une capacité de négociation avec les collectivités territoriales et les services déconcentrés de l’État. Or ces marges d’action sont limitées par la répartition stricte des compétences entre les domaines du social, de l’hébergement et du logement, et du sanitaire et de l’eau potable, ce qui nécessiterait un fort investissement dans des espaces de coopération pour coordonner les dispositifs au croisement de plusieurs secteurs, avec pour objectif clair de contribuer à l’élaboration ou à l’amélioration de politiques publiques.
Du plaidoyer aux actions juridiques
Pour tenter de lever ces obstacles politiques et institutionnels, Solidarités International a d’abord engagé des actions de plaidoyer, mobilisant les collectivités territoriales, les services déconcentrés de l’État et les acteurs nationaux afin d’inscrire l’accès à l’eau et à l’assainissement dans un cadre normatif effectif[9]En travaillant par exemple sur l’Examen périodique universel (Coalition Eau, « Recommandations acceptées par la France », 20 octobre 2023, … Continue reading. Parallèlement, l’organisation a fourni un accompagnement technique aux collectivités pour la réalisation de diagnostics territoriaux, et contribué à identifier les publics vulnérables et à proposer des mesures adaptées, consolidant ainsi la mise en oeuvre opérationnelle du droit à l’eau. L’expérience a toutefois révélé les limites de ces démarches : certaines barrières réglementaires et lacunes institutionnelles ne pouvaient être surmontées par la seule mobilisation politique et technique. L’organisation a alors expérimenté le recours au contentieux juridique, qui vise à transformer les droits proclamés en obligations concrètes et à traduire les besoins exprimés par les populations en droits opposables.
Ces actions ont été menées sur une nouvelle base légale, issue de la transposition en droit français de la directive européenne 2020/2184, qui s’inscrit dans un cadre international plus large reconnaissant le droit humain à l’eau potable (résolution 64/292 adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies le 28 juillet 2010) – cadre que Solidarités International invoque également sur ses autres terrains d’intervention.
« Son expérience en France a amené l’organisation à repenser sa posture traditionnelle à l’international, centrée sur la réponse aux besoins essentiels, pour l’inscrire dans une perspective fondée sur les droits. »
Son expérience en France a amené l’organisation à repenser sa posture traditionnelle à l’international, centrée sur la réponse aux besoins essentiels, pour l’inscrire dans une perspective fondée sur les droits. Plutôt que de se limiter à pallier des déficits matériels ou sanitaires, elle a ainsi commencé à articuler ses interventions autour du droit effectif à l’eau et à l’assainissement, en identifiant les manquements normatifs et politiques puis en recourant au contentieux juridique. Le recours au contentieux a constitué une pratique nouvelle pour l’organisation, qui complète et renforce ses actions de plaidoyer : là où ce dernier vise à influencer les politiques et sensibiliser les autorités, le contentieux rend ces exigences effectives sur le plan légal, en traduisant les droits proclamés en obligations juridiquement contraignantes. Ce recours, peu habituel dans le secteur humanitaire, a été développé avec l’aide d’associations de travail social, et combine expertise humanitaire et stratégies juridiques pour rendre les droits à l’eau et à l’assainissement effectifs.
En définitive, l’expérience de Solidarités International en France montre que l’action humanitaire et le travail social, loin d’être antagonistes, peuvent se rencontrer et se renforcer mutuellement pour faire face à l’inacceptable et aux violations des droits. En articulant interventions en EHA, mobilisation communautaire et stratégies juridiques et de plaidoyer, l’organisation propose une approche intégrée contre la précarité hydrique en France. Cette expérience dans l’Hexagone lui a permis et lui permettra encore à l’avenir d’enrichir la manière dont elle opère dans d’autres contextes, tout comme son expérience humanitaire a contribué à enrichir le travail social.
Crédit Photo : Solidarité International


