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Gaza n’est pas le théâtre d’une pénurie d’aide, mais celui d’une ingénierie de la rareté

Filipe RibeiroAncien directeur général de Médecins Sans Frontières-France (2008-2014), il a ensuite été coordinateur d’urgence pour l’épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo, puis représentant de Médecins Sans Frontières en Afghanistan (2020-2024). Il est depuis 2025 chef de mission pour la Palestine.

Il existe une forme particulière de mouvement qui n’en est pas vraiment un, tout au plus une agitation dérisoire et mortifère. À Gaza, l’aide humanitaire incarne cette « paralysie en mouvement » : tout le monde est à l’œuvre, s’efforce de résoudre un problème, les camions attendent, les demandes d’autorisations s’empilent. On s’affaire beaucoup, on règle peu de choses. Ce n’est pas un dysfonctionnement accidentel, ni la maladresse d’une bureaucratie débordée. C’est l’effet attendu d’un système conçu par l’administration israélienne, non pour résoudre quoi que ce soit, mais pour tourner sur lui-même.

Ce dispositif, Israël le structure, le raffine et l’étend depuis des années, bien avant la guerre d’annihilation actuelle, avec une constance qui pourrait forcer l’admiration si elle ne mettait des vies en danger. La méthode repose sur quelques principes élémentaires : fragmenter, procrastiner, contrôler, limiter. De l’extérieur, l’aide dans la bande de Gaza donne l’image d’un empilement de dossiers complexes, éclatés en une multitude de volets : santé, carburant, eau, nourriture, abris, sécurité. Chacun d’entre eux apparaît comme une crise en soi, avec son jargon, ses spécialistes, ses solutions forcément provisoires.

En réalité, cette fragmentation fait système. Elle est l’instrument par lequel le gouvernement israélien cherche à empêcher toute lecture d’ensemble, toute réponse réellement coordonnée. En morcelant la crise, on en rend l’appréhension difficile. Ce qui devrait apparaître comme une politique de restriction continue, cohérente, implacable, se présente alors, au mieux, comme une succession de problèmes techniques. Le résultat, c’est un système qui adapte sans fin les restrictions, empêchant soigneusement que l’on s’attaque à la logique politique qui les produit.

Cette logique consiste précisément à entretenir l’illusion que le problème est humanitaire. Voire que le problème, ce sont les humanitaires. Les agences internationales ne cessent d’alerter sur des besoins qui dépassent largement ce qui entre dans Gaza. Le gouvernement israélien ne cesse de dire le contraire. Les négociateurs s’épuisent à arracher des dérogations, des autorisations ponctuelles. Et à chaque fois, la machine israélienne accorde juste assez pour maintenir un récit d’ouverture, sans jamais desserrer l’étau. L’ensemble produit une forme d’activité permanente, mais aucune sortie de crise. C’est le propre d’un système pensé pour gérer l’enfermement.

Un espace clos où le temps devient menace

Car Gaza n’est pas seulement un territoire assiégé. C’est un espace clos, saturé, et un espace de superposition sans fin. La même parcelle de terrain peut être à la fois un lieu d’habitation, un champ de ruines, un dépôt d’ordures, un espace de soins, un lieu d’aisance. Les tentes sont collées aux gravats, les eaux usées aux feux de cuisson, la maladie à la faim, le deuil à l’épuisement.

Mais le plus difficile à raconter est la durée. Ce qui écrase les gens, ce n’est pas seulement ce qui est arrivé, mais ce qui ne s’arrête pas. Les tentes deviennent des habitations par le passage du temps. Et le temps lui-même devient une menace, un élément de la privation. Il n’y a plus d’horizon, seulement la peur d’être blessé, tué, et la quasi-certitude d’être à nouveau déplacé, ou contraint dans un espace encore plus réduit. Sous l’effet des zones passées sous contrôle israélien, la population est compressée sans voie de sortie. Quand une nouvelle vague de déplacement survient, la question n’est plus abstraite : où aller quand il n’y a plus nulle part où aller ?

La rareté organisée

C’est dans ce cadre que l’arrivée de l’aide peut donner l’illusion d’un soulagement. Les camions entrent, des marchandises circulent, les chiffres s’améliorent. Mais l’abondance sur le papier n’a rien à voir avec le fait de nourrir, de soigner, de faire vivre la population. Des produits futiles, des aliments ultra-transformés peuvent réapparaître sur les marchés, tandis que les biens et les denrées essentiels restent rares, trop chers ou irréguliers.

Dans les hôpitaux, les conséquences se lisent sur les corps : plaies qui ne guérissent pas, convalescences bien trop longues, femmes enceintes affaiblies, nouveau-nés qui naissent trop petits, trop tôt, trop fragiles. C’est tout le mécanisme de la rareté administrée : assez de choses entrent pour éviter que l’effondrement ne devienne trop spectaculaire, mais pas assez pour vivre, tout au plus survivre. Assez pour construire un récit sur l’amélioration de l’accès aux soins, à la nourriture, à l’eau. Un discours, seulement.

Un camion, combien de palettes ?

C’est précisément là que le système israélien excelle : non pas dans le blocage frontal, mais dans le réglage fin. Dans l’art de faire traîner et de doser la rareté. Pour donner à voir et à comprendre des indicateurs visibles, les États-Unis ont fixé un objectif chiffré simple à suivre : six cents camions doivent entrer quotidiennement à Gaza. Se pose alors la question de ce qu’est précisément un camion. Tout le monde s’accorde d’abord : un camion équivaut à vingt palettes. Mais très vite, les chiffres flanchent sous les coups de boutoir de la bureaucratie d’étranglement.

Alors on change la définition : un camion n’équivaut plus qu’à douze palettes. L’objectif est de nouveau atteint. Les camions entrent, les apparences sont sauves. Ce jeu de définitions, loin d’être un détail technique, révèle la nature profonde du dispositif : la marge de manœuvre israélienne s’exerce jusque dans l’art de redéfinir les termes et les unités de mesure, pour que le récit demeure acceptable sans que la réalité ne change.

C’est pour cela que les chiffres comptent et ne comptent pas. Ils comptent parce qu’ils orientent les financements internationaux, mais aussi les politiques publiques vis‑à‑vis d’Israël : de « bons » chiffres offrent une excellente excuse pour ne surtout pas agir. Ils structurent les récits des parties prenantes, de la presse et des réseaux sociaux. Ils ne comptent pas parce que la pénurie vécue par la population ne se réduit pas à des tableurs bien ordonnés. Un territoire peut être théoriquement approvisionné et matériellement affamé. Techniquement ouvert mais, dans les faits, fermé.

Au fond, Gaza n’est pas le théâtre d’une pénurie d’aide, mais celui d’une ingénierie de la rareté. Ce qui s’y déploie n’a rien d’un accident logistique : c’est une administration du seuil, une science du tri, un art de laisser passer sans jamais laisser vivre. L’humanitaire n’en est pas la cause ; il en est le révélateur, parfois même l’acteur contraint. La véritable mécanique est ailleurs, dans un dispositif de contrôle qui mesure, retarde, divise et reconfigure la survie elle-même.

Crédit photo : CICR

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