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La santé mentale et le soutien psychosocial au service d’une action humanitaire et sociale intégrée : vers des réponses éthiques et contextualisées dans un monde polarisé

Lourdes Carrasco Colom
Lourdes Carrasco ColomPsychologue de formation, Lourdes Carrasco Colom a travaillé pendant dix-huit ans dans les domaines des droits humains, de la protection de l’enfance et de l’accompagnement en santé mentale et soutien psychosocial (SMSPS) dans des situations de crise humanitaire en Amérique latine, en Afrique, en Asie, au Moyen-Orient et en Europe. Aujourd’hui consultante et conseillère indépendante pour Terre des Hommes, Lourdes travaille aussi en Espagne comme chercheuse en santé mentale et droits humains, et comme psychologue spécialisée dans les migrations et l’accompagnement des victimes de torture et de violences. Son travail s’inscrit, avec humilité, dans une approche transculturelle, décoloniale et critique des activités de SMSPS.
Maria Bray
Maria BrayDotée d’une formation en psychologie transculturelle et en anthropologie, Maria Bray possède plus de vingt-deux ans d’expérience dans les domaines de la protection de l’enfance et de l’accompagnement en santé mentale et soutien psychosocial (SMSPS) aussi bien dans des situations de crise humanitaire que dans des contextes stables. En tant que conseillère en protection de l’enfance et en soutien psychosocial pour Terre des Hommes, elle supervise des programmes en rapport avec la migration, l’accès à la justice, l’aide humanitaire et le renforcement des systèmes de protection de l’enfance. Maria dirige l’initiative ACT (« Activer la transformation des rapports de pouvoir pour une SMSPS décolonisée et dirigée localement ») de Terre des Hommes, lancée fin 2024.

Selon les autrices, l’aide humanitaire et l’action sociale restent arti­ficiellement cloison­nées, et continuent de fonctionner au sein de hiérarchies coloniales persistantes. Le secteur de la santé men­tale et du soutien psychosocial (SMSPS) peut servir de passerelle – à condition d’en décoloniser les approches et de redistribuer réellement les rapports de pouvoir.


L’action humanitaire et le travail social sont généralement considérés comme des domaines distincts. La première consiste à intervenir rapidement en cas de crise majeure, tandis que le second s’organise autour de processus d’ac­compagnement et de protection sociale inscrits dans la durée. Toutefois, que ce soit dans les pays du Nord ou dans les pays du Sud, situations d’urgence et crises chroniques ont de plus en plus tendance à se juxtaposer. Les familles déplacées, les jeunes ayant subi des traumatismes, qui vivent dans la pau­vreté et sont marginalisés, ou encore les migrants piégés aux frontières et ballo­tés entre divers systèmes de protection sociale sont autant de visages d’une même réalité : l’instabilité chronique qui affecte nos sociétés partout dans le monde. Dans ce contexte, la division traditionnelle entre aide humanitaire et action sociale s’avère illusoire. Les individus ont besoin de continuité et de dignité, et non de fragmentation ou de solutions temporaires.

Tout effort pour repenser et transfor­mer le lien qui existe entre ces deux domaines doit prendre en compte les héritages profonds qui les sous-tendent. L’action humanitaire et l’action sociale moderne ont toutes les deux été influen­cées par les modèles caritatifs issus des systèmes coloniaux, au sein desquels les identités et visions du monde hégé­moniques ont contribué à structurer l’autorité, la légitimité et les politiques de soins. La colonialité décrit la persis­tance des hiérarchies coloniales, après la fin des administrations coloniales, en ce qu’elles structurent les relations sociales autour de la race, dans un sys­tème où les structures de pouvoir et de connaissance demeurent racialisées et classistes. Ces référentiels hérités du passé continuent de déterminer qui détient le pouvoir, comment l’expertise est définie et pourquoi certains groupes se voient assigner la place de bénéfi­ciaires plutôt que celle de partenaires.

Les chercheurs[1]Tanja Kleibl, Robel Abay, Anna-Lisa Klages et al. (eds.), Decolonizing Social Work: From Theory to Transformative Practice, Bloomsbury Academic, 2024 ; Carolyn Noble and Annaline C. S. Keet, … Continue reading en politiques sociales et études décoloniales soutiennent que ces présupposés historiques restent ancrés dans les pratiques contemporaines.

Dans cette perspective plus large, le continuum de soins de santé mentale et de soutien psychosocial (SMSPS) offre un point de repère essentiel. Initialement conçue pour répondre aux situations d’urgence, la SMSPS a évolué vers une approche faisant le lien entre protection, relèvement et bien-être communautaire. En mettant l’accent sur les relations humaines, le sentiment d’appartenance et les conditions sociales qui favorisent le bien-être, cette approche offre un cadre concret favorisant l’intégration de l’aide humanitaire et de l’action sociale.

Alors que les crises se multiplient et que les sociétés se fracturent, la nécessité d’adopter des approches garantissant l’équité, la continuité et la responsabi­lité se fait de plus en plus sentir. Pour les personnes touchées, c’est même devenu un impératif. Le présent article explore l’histoire de l’aide humanitaire et de l’action sociale, ainsi que les trans­formations nécessaires pour que ces deux domaines puissent être intégrés de manière significative.

L’action sociale et humanitaire à la lumière des perspectives historiques et coloniales

Reconnaître les origines coloniales com­munes et les colonialités persistantes qui influencent aussi bien l’aide huma­nitaire que l’action sociale moderne est une condition sine qua non d’une véritable convergence. L’expansion coloniale n’a pas seulement organisé les rapports sociaux dans les territoires colonisés, elle a également reconfiguré les hiérarchies au sein de l’Europe et fait de la « blanchité » un standard norma­tif d’humanité, de compétence et d’au­torité – en considérant la blanchité non pas comme une simple couleur de peau, mais comme une identité, une posi­tion et une idéologie hégémoniques. L’action sociale moderne, formalisée au XIXe siècle au sein des institutions sociales, a été influencée par les hiérar­chies raciales et classistes de l’époque, les modalités de prise en charge repo­sant alors souvent sur des cadres eurocentrés, fréquemment chrétiens, paternalistes et axés sur les carences. Par la suite, l’action humanitaire s’est professionnalisée dans les contextes postcoloniaux et néocoloniaux, repro­duisant de la même façon les hiérarchies d’expertise et de mérite, tout en privilé­giant les savoirs eurocentrés.

L’humanitaire comme le social repro­duisent plusieurs formes de colonialité décrites par les chercheurs. La « colonia­lité du pouvoir[2]Anibal Quijano, “Coloniality of Power, Eurocentrism, and Latin America”, Nepantla: Views from South, vol. 1, no. 3, 2000, pp. 533–580. » désigne les systèmes de savoir, de gouvernance et de prise en charge racialisés, genrés et classistes, héritage des empires, dans lesquels la blanchité fonctionne comme un principe d’organisation neutre où « les autres » – les populations marginalisées – sont souvent considérés comme des sujets de correction ou d’intervention. La « colo­nialité du savoir[3]Walter D. Mignolo, “The Many Faces of Cosmo-polis: Border Thinking and Critical Cosmopolitanism”, Public Culture, vol. 12, no. 3, 2000, pp. 721–748 ; Id., The Darker Side of Western Modernity: … Continue reading » renvoie au fait de privilégier continuellement les sciences sociales et psychologiques occidentales, ce qui marginalise d’autres épistémo­logies et génère des interventions qui considèrent les existences marginalisées comme pathologiques. La « colonia­lité de l’être[4]Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Seuil, 1952 ; Nelson Maldonado-Torres, “On the Coloniality of Being”, Cultural Studies, vol. 21, no. 2-3, 2007, pp. 240–270 ; María Lugones, “Toward … Continue reading », enfin, révèle comment les hiérarchies entre les êtres humains perdurent, déterminant quelles vies ont de la valeur et quelles souffrances sont jugées normales ou considérées comme une déficience. Conjuguées, ces trois formes de colonialité struc­turent les interprétations de la vulnéra­bilité, des droits et du bien-être. À une époque où le multiculturalisme et la polarisation gagnent du terrain dans les sociétés européennes, ces hiérarchies influencent profondément la répartition des rôles entre ceux qui décident, ceux qui fournissent l’aide et ceux qui sont assignés à la place de bénéficiaires – et expliquent pourquoi les tensions et les protections sont inégalement réparties, comme nous allons le voir plus loin.

Continuité et préparation, les deux maîtres mots face à la polarisation du contexte géopolitique actuel

L’environnement géopolitique actuel se caractérise de plus en plus par des crises chroniques si imbriquées les unes dans les autres qu’elles échappent aux catégorisations humanitaires tradition­nelles. Conflits prolongés, déplacements de masse, pauvreté persistante, polarisation politique, occupation et oppres­sion brouillent les frontières entre « situations d’urgence » et « phases de relèvement ». De la Syrie à l’Ukraine, en passant par la Palestine, le Sahara occi­dental, le Sahel ou les rues des capitales européennes, il devient impossible de séparer les interventions visant à répondre à une crise ponctuelle de l’action sociale à long terme. Les popu­lations en situation de précarité chro­nique requièrent un accompagnement continu associant protection sociale et aide humanitaire.

Dans les pays du Sud, les interventions humanitaires obéissent souvent à une logique d’urgence et sont encadrées par les normes internationalement recon­nues en matière de soutien psychosocial et de protection. En Europe en revanche, les situations de vulnérabilité du même type (par exemple mineurs non accom­pagnés, personnes migrantes et victimes d’exclusion sociale) sont généralement appréhendées comme des problématiques de politique interne et ne sont donc pas soumises aux mêmes exigences en termes de redevabilité et d’applica­tion des principes humanitaires tels que l’impartialité et le respect de la dignité.

L’approche européenne reflète ainsi la persistance d’un système à deux vitesses dans la mise en oeuvre des normes huma­nitaires. Certains principes pourtant défendus à l’échelle mondiale, comme la désinstitutionnalisation et l’accom­pagnement individualisé, ne sont pas appliqués de façon systématique au sein même de l’Europe, en particulier dans le cas des populations migrantes et raci­sées. Ce respect à géométrie variable montre que les hiérarchies coloniales de l’être[5]Voir les références citées à la note 4. et de la valeur humaine sont toujours à l’oeuvre et qu’elles continuent à déterminer les conditions d’accès des uns et des autres à un accompagnement et une protection adéquats.

L’image que l’Europe a d’elle-même – celle d’un pourvoyeur d’aide humani­taire et non d’un territoire susceptible d’avoir besoin d’une assistance huma­nitaire – est renforcée par sa conviction profonde que les crises surviennent « ailleurs ». Cet héritage colonial et ce sentiment d’invincibilité empêchent les responsables politiques de reconnaître la vulnérabilité du territoire européen. Achille Mbembe caractérise cette posture comme une composante de l’imaginaire postcolonial[6]Achille Mbembe, On the Postcolony, University of California Press, 2001., à travers lequel l’Europe continue de se percevoir comme le centre de la civilisation et de l’humanité. De fait, les situations de crise humani­taire auxquelles sont confrontées les populations européennes (pandémies[7]Kristin B. Sandvik and Kjersti Lohne, “The humanitarianisation of the COVID-19 response”, Journal of Humanitarian Affairs, vol. 2, no. 3, 2020, pp. 1–5. Cet article montre comment la pandémie … Continue reading, catastrophes naturelles, crises politiques et économiques, déplacements massifs) suscitent souvent chez elles de la gêne ou du déni.

Cet état d’esprit empêche l’Europe de reconnaître ses propres souffrances et d’établir un véritable dialogue avec les pays du Sud en vue de s’inspirer de leur expertise et de leurs épistémologies, qui pourraient pourtant l’aider à renforcer ses propres systèmes.

Portée par la lassitude des bailleurs de fonds et la concurrence géopolitique, la « réinitialisation humanitaire » en cours (humanitarian reset) souligne davantage les limites qu’il y a à considérer l’huma­nitaire et la protection sociale comme des domaines distincts. L’approche fondée sur les droits et le respect de la dignité exige de la continuité, c’est-à-dire une articulation efficace entre l’as­sistance d’urgence et les systèmes de protection sociale propices à une inser­tion durable. Il convient de repenser la préparation au-delà de sa seule dimen­sion logistique afin d’y intégrer la rési­lience sociale, c’est-à-dire la capacité à préserver durablement la dignité de la personne humaine face à une instabi­lité chronique.

La SMSPS comme espace de convergence

La SMSPS constitue désormais une passerelle entre l’aide humanitaire et l’action sociale, notamment dans les contextes de crise et les situations de postconflit. Développée en réponse aux traumatismes les plus graves, elle intègre aujourd’hui des perspectives d’équité, transculturelles, fondées sur les droits et axées sur le relèvement, facilitant ainsi le passage de l’inter­vention d’urgence à court terme aux processus de long terme que sont la réinsertion sociale, la guérison collec­tive et le relèvement.

En prenant en compte les dimensions émotionnelles, sociales et structurelles du bien-être, la SMSPS va plus loin que la seule gestion des crises immédiates et la prise en charge des souffrances individuelles. Elle reconnaît l’oppression systémique, les dynamiques de pouvoir et la violence structurelle, et contribue à rétablir le sentiment d’appartenance, la capacité d’action et la participation active des personnes concernées à la société. Cela fait de la SMSPS un espace de convergence naturel entre les sec­teurs humanitaire et social, tous deux ancrés dans des pratiques de solidarité et d’accompagnement des personnes. En pratique, les soins de santé mentale et soutien psychosocial recouvrent une variété d’approches. Les programmes de soutien psychosocial destinés aux jeunes déplacés peuvent par exemple consister en une prise en charge cultu­rellement appropriée associée à un accès digne aux droits et au développe­ment des compétences, soutenant ainsi à la fois le relèvement de la personne et son insertion sociale. Les centres d’aide aux migrants dans le sud de l’Europe peuvent notamment proposer, en plus d’un accompagnement psychologique d’urgence, un accompagnement social personnalisé et une assistance au loge­ment, articulant prise en charge indivi­duelle, plaidoyer et accès aux droits. De même, les programmes communautaires dans les zones de postconflit devraient tisser des liens entre le soutien psy­chosocial individuel et les activités de groupe visant à restaurer le sentiment d’appartenance et à faciliter la guérison collective, tout en reconnaissant le rôle des communautés en tant qu’agents du changement.

Le déploiement à plus grande échelle de ces modèles hybrides se heurte toute­fois à des obstacles réels. Les initiatives de SMSPS doivent souvent composer avec des financements fragmentés et des mécanismes de redevabilité cloison­nés, ce qui complique la collaboration dans la durée. Faute de véritables efforts en faveur d’un partage effectif du pou­voir, ces initiatives peuvent renforcer involontairement les inégalités au lieu de les corriger.

Pour réaliser leur plein potentiel, les pro­grammes de SMSPS doivent s’implanter de façon pérenne dans les systèmes locaux et nationaux, et y diffuser leur approche multifactorielle du bien-être. Les soins psychosociaux deviennent ainsi une responsabilité collective, axée sur le changement systémique plutôt que sur des interventions ponctuelles.

Lorsqu’ils sont mis en oeuvre de façon adéquate, les programmes de SMSPS jouent pleinement leur rôle d’espaces de convergence, créant des passerelles conceptuelles et pratiques entre secours et résilience, relèvement individuel et justice sociale, éthique de l’urgence et prise en charge longue durée.

Décolonisation, transformation des rapports de pouvoir et localisation des programmes de SMSPS : perspectives et leviers d’action

Si les programmes de SMSPS peuvent faire le lien entre l’aide à court terme et l’action sociale à long terme, l’étape suivante consiste à veiller à ce que cette articulation soit à la fois éthique et opé­rationnelle. Toute convergence entre l’aide humanitaire et l’action sociale doit s’inscrire dans un processus déco­lonial afin de remédier aux profonds déséquilibres de pouvoir qui traversent encore ces deux domaines. Il s’agit non seulement de questionner le transfert des normes occidentales vers les pays du Sud, mais également de remettre en cause les présupposés hégémoniques qui guident l’action sociale sur le terri­toire européen.

Malgré les critiques dont ils font l’objet depuis des années, les systèmes euro­péens persistent à envisager les crises comme des phénomènes externes, reproduisant ainsi des hiérarchies anciennes ancrées dans la charité, l’ordre colonial et le paternalisme, qui continuent d’influencer la façon dont les besoins, la détresse et le bien-être sont appréhendés dans le champ de la santé mentale et du soutien psychosocial.

Le défi est à la fois technique et éthique : il s’agit d’interroger la manière dont les cadres de SMSPS sont conçus et évalués, mais aussi la manière dont les besoins, l’allocation de l’aide et la légitimation du savoir sont façonnés par le pouvoir. Les interventions fondées sur la pratique incluent des évaluations participatives, des structures de gouvernance parta­gée et des systèmes de suivi intégrant à la fois des indicateurs de bien-être définis par les communautés et des critères d’évaluation cliniques ou insti­tutionnels. Ces approches permettent une collaboration plus équilibrée entre les professionnels de l’humanitaire et ceux du social, et favorisent la conti­nuité de la prise en charge au-delà des situations d’urgence.

La pensée décoloniale appliquée aux programmes de SMSPS met l’accent sur les conceptions plurielles de la détresse, les pratiques de guérison collective et les déterminants sociaux de la santé mentale (notamment le logement, le statut juridique et les moyens de sub­sistance), et ces éléments sont intégrés dans la conception des services. Cette évolution implique de reconnaître la légitimité d’autres systèmes de connais­sance et d’autres modalités d’accom­pagnement, tout en déconstruisant la hiérarchie qui érige les expériences et expertises eurocentrées et occidentales en références universelles et supé­rieures par défaut.

Pour une convergence durable entre l’humanitaire et le social, l’Europe doit s’inspirer des programmes communau­taires de SMSPS développés dans les pays du Sud et de leurs épistémologies. Au vu de la grande diversité qui existe au sein des sociétés européennes, cela suppose d’intégrer des représentants des diverses communautés dans la ges­tion des services, et de reconnaître le savoir expérientiel et culturel au même titre que l’expertise professionnelle. Si l’adhésion à ces principes gagne du terrain, leur mise en oeuvre demeure fragile, inégale et fortement tributaire du contexte[8]En réponse à ces enjeux, certaines organisations internationales, notamment Terre des Hommes, ont engagé des processus internes de réflexion et d’apprentissage visant à remettre en cause les … Continue reading.

Dans les pays du Nord, l’alignement éthique de l’aide humanitaire et de l’action sociale passe également par la reconnaissance du passé colonial de l’Europe et de la manière dont celui-ci continue d’influencer les représenta­tions de la vulnérabilité, de l’expertise et de l’universalité. À cet égard, il est important d’ouvrir des espaces d’ap­prentissage. Dans le cadre des pro­grammes de SMSPS, cela se traduit par les engagements suivants :

En définitive, la décolonisation, la transformation des rapports de pouvoir et la reconnaissance du leadership local sont les trois conditions indispensables pour faire converger de manière équitable et effective aide humanitaire et action sociale. Sans cela, ni les acteurs humanitaires ni les travailleurs sociaux ne seront en mesure de répondre aux crises chroniques, polarisées et interconnectées de notre époque.

« Une convergence éthique exige un engagement résolu en faveur d’un leadership local, de l’équité et d’une approche décoloniale. »

La SMSPS démontre que l’action sociale et l’action d’urgence peuvent coexister. Cependant, une convergence éthique exige un engagement résolu en faveur d’un leadership local, de l’équité et d’une approche décoloniale, et suppose de préserver les forces propres à chacun des deux domaines en valorisant leurs complémentarités plutôt qu’en cherchant à les fusionner. Sur le plan opérationnel, cela implique de concevoir des pro­grammes de SMSPS qui fassent le lien entre l’aide d’urgence et les dispositifs d’inclusion sociale à long terme. Ces pro­grammes doivent être en phase avec le nexus humanitaire-développement-paix et être intégrés de façon pérenne dans les systèmes locaux et nationaux, plu­tôt que d’être menés en parallèle ou pendant une durée limitée. Dans le cadre d’un partenariat durable entre l’humanitaire et le social, il faut repen­ser la préparation et aller au-delà des seuls aspects logistiques pour intégrer la résilience sociale et la continuité de la prise en charge fondée sur les droits. Cette approche implique également de la part des pays du Sud comme du Nord qu’ils apprennent les uns des autres, afin notamment que l’Europe assume ses propres vulnérabilités et intègre des perspectives décoloniales et matérialistes sur la manière dont les déterminants structurels et les rela­tions de pouvoir historiques façonnent la conception de la santé mentale et du bien-être.

En articulant aide humanitaire et action sociale au sein de pratiques transforma­tives, participatives, et tenant compte des normes culturelles, il devient pos­sible de répondre aux complexités d’un monde polarisé et en crise, dans le respect des savoirs pluriels et sans reproduire les injustices historiques. Cette approche prend un relief particu­lier à l’heure où le secteur humanitaire est lui-même engagé dans une réforme nécessaire qui l’amène entre autres à reconsidérer la notion de pouvoir, la décolonisation, la localisation et les limites des interventions d’urgence.

Traduit de l’anglais par Sophie Jeangeorges

Crédit photo : Caroline Thirion

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References

References
1 Tanja Kleibl, Robel Abay, Anna-Lisa Klages et al. (eds.), Decolonizing Social Work: From Theory to Transformative Practice, Bloomsbury Academic, 2024 ; Carolyn Noble and Annaline C. S. Keet, Exploring New Horizons for Decolonial Social Work Education, Springer, 2024 ; Walter D. Mignolo and Catherine E. Walsh, On Decoloniality: Concepts, Analytics, Praxis, Duke University Press, 2018 ; Ilan Kapoor, Celebrity Humanitarianism: The Ideology of Global Charity, Routledge, 2012.
2 Anibal Quijano, “Coloniality of Power, Eurocentrism, and Latin America”, Nepantla: Views from South, vol. 1, no. 3, 2000, pp. 533–580.
3 Walter D. Mignolo, “The Many Faces of Cosmo-polis: Border Thinking and Critical Cosmopolitanism”, Public Culture, vol. 12, no. 3, 2000, pp. 721–748 ; Id., The Darker Side of Western Modernity: Global Futures, Decolonial Options, Duke University Press, 2011.
4 Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Seuil, 1952 ; Nelson Maldonado-Torres, “On the Coloniality of Being”, Cultural Studies, vol. 21, no. 2-3, 2007, pp. 240–270 ; María Lugones, “Toward a Decolonial Feminism”, Hypatia, vol. 25, no. 4, 2010, pp. 742–759.
5 Voir les références citées à la note 4.
6 Achille Mbembe, On the Postcolony, University of California Press, 2001.
7 Kristin B. Sandvik and Kjersti Lohne, “The humanitarianisation of the COVID-19 response”, Journal of Humanitarian Affairs, vol. 2, no. 3, 2020, pp. 1–5. Cet article montre comment la pandémie de Covid-19 a brouillé les limites entre santé publique, développement et aide humanitaire, y compris dans les pays à revenus élevés, remettant ainsi en cause les modèles d’intervention conventionnels.
8 En réponse à ces enjeux, certaines organisations internationales, notamment Terre des Hommes, ont engagé des processus internes de réflexion et d’apprentissage visant à remettre en cause les pratiques existantes, à faire entendre des voix plurielles et à mieux valoriser l’expertise et le savoir local au sein des cadres de SMSPS (ACT Local MHPSS).

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