Fondée en 2014, et venant de rejoindre Alternatives Humanitaires comme partenaire, DIGNITÉ International a tout pour apporter sa contribution au dossier consacré aux liens entre action humanitaire et action sociale. Dès sa création, l’ONG a pensé la complémentarité des deux approches, une articulation qu’elle concrétise chaque jour un peu plus.
Les transformations contemporaines du système international et des politiques sociales tendent à rapprocher les champs traditionnellement distincts de l’action humanitaire et de l’action sociale. La multiplication des crises prolongées, la mondialisation des vulnérabilités et l’émergence du nexus humanitaire-développement-paix contribuent à brouiller les frontières entre intervention d’urgence et accompagnement social de long terme. Dans ce contexte global, marqué par une aggravation persistante des inégalités sociales, la France n’échappe pas aux dynamiques de précarisation qui traversent aujourd’hui de nombreuses sociétés. Derrière l’image d’un État-providence structuré, les chiffres témoignent d’une réalité plus contrastée : plusieurs millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, tandis que les situations de mal-logement, d’isolement social et de vulnérabilité économique se multiplient. Afin de créer des modèles plus résilients qui répondraient à ces défis, certaines initiatives associatives expérimentent aujourd’hui des stratégies articulant solidarité territoriale et action humanitaire internationale. C’est dans cette optique que s’est inscrit le développement du pôle Social France de l’organisation non gouvernementale (ONG) DIGNITÉ International (DI), conçu non pas comme une rupture, mais comme un prolongement cohérent de sa stratégie humanitaire internationale.
Loin d’opposer action nationale et engagement à l’étranger, la direction de DI a fait le choix d’une approche intégrée, fondée sur un continuum des vulnérabilités et des réponses. Cette lecture repose sur une conviction forte : les mécanismes de précarité, bien que différenciés selon les contextes, relèvent de logiques communes (fragilité des parcours, ruptures sociales, accès limité aux droits fondamentaux) qui appellent des réponses systémiques et décloisonnées.
Du terrain international au territoire national : un changement d’échelle maîtrisé
L’enjeu n’est pas de fusionner l’action humanitaire et l’action sociale[1]Conclusion à laquelle arrivent également deux articles de notre dossier spécial. Voir Johanna Baché et Véronique de Geoffroy, « Entre urgence sociale, résilience territoriale et … Continue reading, mais d’organiser leur complémentarité à travers des cadres d’intervention cohérents et articulés. Les crises contemporaines – sociales, climatiques, sanitaires ou géopolitiques – produisent des formes de vulnérabilités qui dépassent les frontières traditionnelles entre politiques publiques nationales et dispositifs d’aide internationale. Penser la solidarité comme un continuum reliant les échelles locale et internationale permet ainsi de dépasser l’opposition classique entre urgence et long terme. Cette approche rejoint les analyses sur la gouvernance globale des crises, qui soulignent la nécessité de mieux articuler politiques sociales, développement et action humanitaire dans un contexte de crises prolongées[2]Mark Duffield, Global Governance and the New Wars. The Merging of Development and Security, Zed Books, 2001.. Elle s’inscrit également dans les travaux consacrés à l’économie solidaire, à l’image de ceux de Jean-Louis Laville[3]Jean-Louis Laville, L’économie solidaire. Une perspective internationale, Hachette Littératures, coll. Pluriel, 2013. qui mettent en évidence l’articulation entre initiatives associatives et citoyennes, action publique et territoires dans la construction de nouvelles formes d’organisation de la solidarité au sein des sociétés contemporaines.
Certaines organisations de la société civile expérimentent déjà des dispositifs visant à structurer cette articulation. Forte de son engagement, depuis 2014, dans des contextes d’urgence et de développement à l’international, DI a choisi de participer à cette dynamique en capitalisant aujourd’hui sur son expertise opérationnelle pour structurer une réponse sociale en France. Cette transposition ne relève pas d’une simple duplication de modèles, mais d’une adaptation fine des outils et des méthodes aux réalités locales.
L’intervention menée à Mayotte à la suite du cyclone Chido fin 2024 illustre cette capacité d’articulation entre urgence humanitaire et ancrage territorial. La mobilisation logistique, l’acheminement de denrées de première nécessité et la coordination avec des acteurs locaux témoignent d’un savoir-faire dans la gestion de crises. Mais au-delà de l’intervention ponctuelle, cette expérience a nourri une réflexion plus large sur la nécessité de renforcer les dispositifs de résilience sociale, y compris dans les territoires français. Ainsi, la stratégie sociale France s’est inscrite dans une logique de continuité opérationnelle : elle mobilise les mêmes principes (réactivité, coordination, proximité avec les bénéficiaires), tout en les adaptant à un environnement institutionnel et social spécifique.
Trois axes structurants pour une action globale
Le plan stratégique 2025-2030 de notre ONG formalise cette ambition à travers trois axes majeurs, qui constituent l’ossature du pôle Social France. Le premier axe concerne l’urgence sociale. Il s’agit ici de répondre aux situations de détresse immédiate, à travers des dispositifs de maraudes, d’accueil de jour et de nuit, ainsi que des solutions d’hébergement d’urgence. Cette approche vise à offrir une réponse rapide aux besoins fondamentaux, tout en constituant un premier point de contact avec les publics les plus éloignés des dispositifs classiques. Le deuxième axe porte sur le lien social et l’insertion socio-éducative et professionnelle. Au-delà de la réponse d’urgence, l’enjeu est de favoriser des trajectoires de sortie de la précarité. Cela passe par la mise en place de dispositifs d’accompagnement, de formation et d’animation, mais aussi par la création d’espaces intergénérationnels et de projets favorisant l’autonomie. L’objectif est ici de reconstruire des parcours, en redonnant aux personnes les moyens d’agir sur leur propre situation. Le troisième axe s’inscrit dans le champ de l’économie sociale et solidaire. À travers des initiatives telles que les épiceries solidaires, les chantiers d’insertion, ou encore les projets de recyclerie, DI cherche à articuler réponse sociale et développement économique local. Cette approche permet non seulement de répondre à des besoins immédiats, mais aussi de créer des dynamiques durables, fondées sur la participation et la responsabilisation des bénéficiaires.
DIGNITÉ Market : un modèle hybride entre aide et autonomisation
L’ouverture de l’épicerie solidaire DIGNITÉ Market en 2024 à Meaux, dans le département français de la Seine-et-Marne, constitue une illustration concrète de cette stratégie. Pensé comme un lieu de vie autant qu’un dispositif d’aide alimentaire, ce projet s’inscrit dans une logique de dépassement de l’assistanat. En proposant des produits à prix réduits, en intégrant un accompagnement social personnalisé, l’épicerie vise à renforcer les capacités d’autonomie des bénéficiaires. Les ateliers proposés autour de la nutrition, de la gestion budgétaire, ou encore de la lutte contre le gaspillage, participent à une démarche éducative globale. Ce modèle hybride permet ainsi de concilier réponse immédiate aux besoins et inscription dans une trajectoire d’émancipation. Au-delà de son impact direct sur les bénéficiaires, DIGNITÉ Market joue également un rôle structurant dans le tissu social local. En favorisant les interactions entre usagers, bénévoles et professionnels, il contribue à recréer du lien social dans des contextes souvent marqués par l’isolement.
Bancoo : l’international au service de l’insertion en France
Le programme Bancoo (Banlieue Coopération) incarne de manière particulièrement forte l’articulation entre stratégie nationale et engagement international. En proposant à des jeunes en situation de décrochage une expérience de solidarité à l’étranger, le dispositif opère un double déplacement : géographique, mais aussi symbolique. Cette immersion permet aux participants de se repositionner dans leur parcours, en développant des compétences transversales (travail en équipe, adaptabilité, engagement) tout en retrouvant un sentiment d’utilité sociale. Le passage par l’international agit ici comme un levier de remobilisation, en ouvrant de nouvelles perspectives et en redonnant du sens à l’engagement individuel. Ce type d’initiative illustre la manière dont notre association conçoit le continuum de son action : l’international n’est pas un espace séparé, mais un outil au service des dynamiques sociales locales.
Calais : l’humanitaire « ici » comme prolongement du « là-bas »
L’intervention menée à Calais auprès de 800 migrants soudanais environ, kurdes et afghans, en partenariat avec le Secours Catholique du Nord, constitue une illustration éclairante de ce continuum. À travers la distribution de repas chauds et la mise en place d’une aide alimentaire régulière, DI a mobilisé des méthodes et des réflexes directement issus de ses opérations internationales d’urgence.
Dans un contexte marqué par l’errance, la précarité extrême et l’incertitude administrative, cette action a permis de répondre à des besoins vitaux tout en recréant un minimum de stabilité et de dignité pour des populations en situation d’exil. Elle révèle surtout une réalité souvent sous-estimée : les logiques humanitaires ne s’arrêtent pas aux frontières. À Calais, comme sur d’autres terrains internationaux, il s’agit de protéger, d’assister et d’accompagner des personnes confrontées à des formes aiguës de vulnérabilité. En ce sens, cette intervention incarne pleinement la vision portée par notre association : penser l’action sociale en France comme une extension naturelle de son engagement humanitaire global.
Une gouvernance territoriale fondée sur la coopération
Si cette convergence ouvre de nouvelles perspectives d’action, elle soulève également plusieurs tensions. L’extension des logiques humanitaires dans le champ social peut conduire à une gestion de la pauvreté fondée sur l’urgence et l’assistance, au détriment de politiques structurelles de redistribution. Inversement, l’intégration croissante de l’action humanitaire dans les politiques publiques peut fragiliser certains de ses principes fondateurs, notamment l’indépendance et la neutralité. Comme le souligne Rony Brauman, l’action humanitaire doit constamment préserver sa capacité critique face aux stratégies politiques des États[4]Rony Brauman, Penser dans l’urgence. Parcours critique d’un humanitaire, Entretiens avec Catherine Portevin, Seuil, 2016..
C’est pour cette raison que, dans la construction de sa stratégie sociale, DI a choisi de privilégier des collaborations solides au niveau local. L’intégration de l’association au sein du groupe Secours Urgences de la ville de Meaux témoigne d’une volonté affirmée de s’inscrire dans cette logique de coopération territoriale. En intégrant des compétences sociales en interne, tout en travaillant aux côtés d’autres acteurs sociaux en externe, l’association participe à une mise en réseau des compétences et des ressources, essentielle pour répondre à la complexité des situations de précarité. Cette approche collaborative permet d’éviter les logiques de concurrence entre structures au profit d’une complémentarité des actions. Elle favorise également une meilleure identification des besoins, ainsi qu’une adaptation plus fine des réponses apportées.
Vers une reconnaissance nationale de l’action sociale de DIGNITÉ International
La création du Département des Missions Sociales France (DMSF) marque une étape importante dans la structuration de cette stratégie. En dotant l’organisation d’une direction dédiée, DI affirme son ambition de devenir un acteur social reconnu à l’échelle nationale. Cette montée en puissance s’accompagne d’un déploiement progressif dans plusieurs territoires, avec des projets en cours ou à venir dans différentes grandes villes françaises. Ce changement d’échelle implique toutefois des besoins importants en termes de ressources humaines et matérielles, mais aussi une capacité à maintenir la qualité et la cohérence des interventions.
Penser l’unité des vulnérabilités pour construire des réponses globales
Finalement, la stratégie sociale France de notre ONG ne peut être comprise qu’à la lumière de son engagement international. En refusant de cloisonner les espaces d’intervention, l’organisation propose une lecture unifiée des enjeux sociaux contemporains. Cette approche présente un double intérêt. D’une part, elle permet de capitaliser sur des compétences acquises dans des contextes variés. D’autre part, elle contribue à renouveler les pratiques de l’action sociale en France, en y intégrant des logiques issues du champ humanitaire.
À l’heure où les frontières entre crises locales et globales tendent à s’estomper, cette vision apparaît particulièrement pertinente. Elle invite à repenser les cadres d’intervention, en privilégiant des approches transversales, adaptatives et profondément ancrées dans les réalités des territoires. En ce sens, le développement du pôle Social France ne constitue pas seulement une extension des activités de l’association. Il en est l’expression la plus aboutie : celle d’un engagement qui, du local au global, place la dignité humaine au cœur de son action.
Crédit photo : © Laurence Geai pour Action contre la Faim
