genre épidémies

Comment soigner sans nuire : des outils pour concrétiser la prise en compte du genre en contexte épidémique

Eloïs VoisinEloïs Voisin est docteur en sociologie, attaché au Centre de recherche des études sociologiques et politiques de l’École des hautes études en sciences sociales à Paris. Ses recherches passées portaient sur les violences de genre, en contexte de migrations forcées et de génocide. Ses recherches actuelles portent sur les théories queers et postcoloniales dans le champ des études sur les génocides ainsi que sur les enjeux de genre dans la santé globale. Eloïs a travaillé plus de quinze ans avec des universités, des ONG internationales et nationales, et le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. Eloïs est aujourd’hui chargé de recherche au sein du département Santé internationale de la Croix-Rouge française.
Jean-Luc KubaburhanziJean-Luc Kubaburhanzi est médecin généraliste et apprenant en master de santé publique, option santé communautaire, à l’École Régionale de Santé de l’Université Catholique de Bukavu. Il totalise plus de quinze ans d’expérience dans le système de santé et les interventions humanitaires en République démocratique du Congo. Il a occupé le poste de Responsable Protection, Genre et Inclusion au sein de la délégation de la Croix-Rouge française en RDC. Dans le cadre de son master, il mène des recherches sur les violences obstétricales en milieu hospitalier dans la ville de Bukavu. Il est actuellement Adjoint Coordonnateur Santé à la Croix-Rouge française au Sud-Kivu, où il assure la supervision technique des activités de santé et la coordination avec les autorités sanitaires.
Olga Bautista CosaOlga Bautista Cosa est docteure en socio-anthropologie. Elle travaille depuis plus de vingt ans dans la coopération, dont quinze ans spécifiquement sur les questions de genre et les violences basées sur le genre, tant dans des contextes de développement que dans des contextes humanitaires. Elle a travaillé pour Médecins du Monde France comme référente genre entre 2018 et 2024, et pour la délégation de l'Union européenne à Madagascar en tant que cheffe d'équipe dans le cadre d'une assistance technique. Elle a réalisé des recherches portant notamment sur le tourisme sexuel à Madagascar, les violences faites aux femmes migrantes en France, les enjeux de genre dans le contexte du changement climatique, et les enjeux de genre en santé. Olga est aujourd'hui chargée de recherche au sein de la Direction Santé de Médecins du Monde Belgique. Mise à jour en novembre 2026

Cet article n’est disponible qu’en français.

Publié le 3 novembre 2026

Second volet de deux articles consacrés au thème « Genre et épidémies », cette contribution vise à outiller les personnes formées dans les études de genre, ou à accompagner des professionnel·les de santé dans leur montée en compétences sur les enjeux de santé publique. Le but : adopter une perspective de genre pour renforcer la réponse mondiale aux épidémies.


Passer de la théorie à la pratique. Si une première contribution[1]Olga Bautista Cosa, Amber Cripps et Eloïs Voisin , « Pourquoi intégrer la perspective genre dans les contextes d’épidémies est important pour la santé globale », Alternatives … Continue reading dressait un état des lieux scientifique sur les enjeux de genre dans les épidémies, le présent article propose de vulgariser une méthode à partir d’outils créés puis testés et d’exemples concrets de prise en compte de ces enjeux dans les ripostes épidémiques. L’objectif reste le même, réduire des obstacles structurels majeurs à la réalisation du droit à la santé et contribuer à renforcer l’efficacité des réponses tout en assurant le respect du principe fondamental « Ne pas nuire » dans l’action humanitaire.

Les expériences illustrées ici sont tirées d’un travail théorico-pratique sur le genre et les épidémies mené par la Croix-Rouge française (CRF) et d’études de cas en réponse au choléra et à la Mpox [variole B, anciennement appelée variole du singe, NDLR] en République démocratique du Congo (RDC) et en réponse au choléra aux Comores dans le cadre de réponses déployées par le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge en 2024 (« le Mouvement » dans la suite de l’article). Considérant l’espace limité de la présente contribution, nous avons fait le choix de n’aborder ici qu’un exemple, celui de la RDC.

S’outiller

Le programme multi pays RIPOSTE, financé par l’Agence française de développement (AFD) de septembre 2021 à mai 2025, visait à renforcer les capacités des acteur·ices institutionnelles et de la société civile face aux risques épidémiques. Il a permis à la CRF d’aborder ces enjeux et d’améliorer la préparation et la réponse aux épidémies du Mouvement.

Un processus consultatif a identifié le besoin de développer des outils spécifiques pour appuyer l’intégration d’une approche genre dans la préparation et la réponse aux épidémies du Mouvement entre septembre 2023 et mai 2025. Cinq outils ont été conçus sur la base d’une recension la plus exhaustive possible des dernières recherches et guides existants sur les enjeux de genre dans les épidémies, ainsi qu’en impliquant les équipes du siège de la CRF chargées des réponses épidémiques, en même temps que les équipes sur place aux Comores et en RDC. Cette démarche participative a permis de tester les différents outils conçus puis rassemblés dans la « boîte à outils » lors de deux missions réalisées en mars 2024 aux Comores, en avril 2024 en RDC, puis deux formations test en novembre 2024 à Paris et en janvier 2025 à Nairobi. Les outils ont pu être finalisés en tenant compte des besoins exprimés par ces différentes équipes et adaptés en fonction des impératifs opérationnels. La boîte à outils[2]L’ensemble des outils est disponible en accès libre et téléchargeable sur le site de la médiathèque RIPOSTE : … Continue reading ainsi définitivement composée et appelée « genre et épidémies » comprend :

Étude de cas en République démocratique du Congo

En avril 2024, dans la ville d’Uvira, a été réalisée par les équipes de la CRF et de la Croix Rouge de la RDC (CRRDC), une analyse genre des réponses épidémiques menées les années précédentes face au choléra (épidémie saisonnière qui revient tous les ans dans la région) et à la Covid-19. Cette démarche a permis de révéler comment les dynamiques sociales et culturelles influencent l’accès aux ressources, à l’information et aux services de santé, et de constater que ces dynamiques n’avaient pas été prises en compte lors de la planification et la mise en place des actions lors des précédentes réponses épidémiques. Cette analyse a été réalisée dans le contexte d’une réponse à une épidémie de choléra en cours et au début d’une épidémie de Mpox. Dès lors, la majeure partie des recommandations issues de l’analyse genre a pu être directement prise en compte dans la réponse épidémiologique en cours.

Les dynamiques identifiées lors de l’enquête ont mis en avant une forte disparité entre femmes, hommes et personnes LGBTQI+[3] LGBTQIA+ : Lesbiennes, Gays, Bisexuel·les, Trans, Queers, en Questionnement, Intersexes, Asexuel·les, Autres [NDLR]. en ce qui concerne l’accès à l’information, l’accès aux soins, l’exposition aux violences basées sur le genre ou les rôles joués dans la prise en charge des malades par la communauté d’Uvira. Il en va ainsi tout particulièrement dans l’accès à l’information et aux mesures de prévention : les femmes ayant un accès très limité aux médias et un accès difficile aux espaces publics, elles reçoivent l’information à travers les hommes de leur entourage, y compris dans le cas de l’épidémie du choléra, alors qu’elles jouent un rôle central dans la mise en place des mesures de prévention. En effet, elles ont majoritairement la charge de l’hygiène à la maison et de l’approvisionnement en eau du foyer. Les personnes LGBTQIA+, quant à elles, sont fortement stigmatisées et font souvent partie de groupes ayant également un accès limité à l’information et une présence réduite dans les espaces publics, du fait de la peur d’être agressé·es. Ce manque d’accès aux informations les expose davantage aux maladies et aux infections lors d’épidémies.

Comment expliquer l’exposition genrée des maladies ? Les femmes sont les principales responsables du travail du care, dont le soin des malades à la maison, ce qui les expose davantage à la maladie. Il en va également de leur rôle dans les soins funéraires avant l’enterrement, y compris en cas d’épidémie : certaines croyances, particulièrement dans cette région d’Uvira, disent que les femmes doivent prouver qu’elles ne sont pas les responsables directes de la mort de leurs maris, en les obligeant à veiller les corps de leurs maris défunts.

Les inégalités existantes dans l’accès aux services de santé ont un effet direct sur les réponses épidémiques. Par exemple, la plupart des femmes doivent demander l’autorisation à des membres masculins de la famille pour consulter un médecin, disposer de ressources financières ou acheter un médicament. Dans de très nombreuses situations, elles doivent être accompagnées par le conjoint ou le père pendant les consultations. Quant aux personnes LGBTQIA+, et du fait de la stigmatisation dont elles sont l’objet dans la communauté et au contact du personnel soignant, elles sont en général très exposées à des discriminations dans l’accès aux services de santé. Une réalité qui ne se dément pas en cas d’épidémie.

Enfin, les violences sexistes et sexuelles faites aux femmes au sein ou hors du couple sont largement répandues, se sont aggravées dans le contexte de conflit permanent que connaît le pays, tout comme pendant la pandémie de Covid-19. Quant aux personnes LGBTQIA+, elles sont – en tout temps – fortement exposées à des violences physiques, sexuelles et psychologiques dans l’espace public et au sein de leurs propres familles.

L’analyse des actions mises en place lors des épidémies précédentes par les équipes ont également permis de constater que les dynamiques sociales et culturelles précitées n’avaient pas été prises en compte dans plusieurs volets :

Feuille de route

Les résultats de cette analyse ont permis de dresser un modèle de « feuille de route » à suivre dans les réponses à ces épidémies :

Après neuf mois de mise en œuvre, les équipes de la CRF/CRRDC à Uvira ont constaté de nombreux impacts positifs. À Uvira, quelques hommes ont commencé progressivement à participer aux tâches ménagères, y compris la corvée d’eau ; les femmes ont osé remettre en cause certaines croyances nuisibles et des dynamiques familiales plus solidaires sont clairement en train de s’installer. Par ailleurs, alors que, avant l’intervention, les femmes avaient joué un rôle essentiel dans la riposte locale (soins, sensibilisation, hygiène), il avait été remarqué que leur implication dans la prise de décisions restait marginale et peu reconnue. Depuis la formation et l’élaboration du plan d’action genre dans les épidémies, plusieurs femmes volontaires de la CRRDC et des actrices locales ont commencé à utiliser les outils de prévention co-construits lors des ateliers. De manière concrète, les femmes leaders ont animé des séances de sensibilisation dans divers espaces communautaires ; les ménages ont commencé à appliquer, dans une certaine mesure, les mesures de prévention et les jeunes filles ont manifestement été inspirées par le modèle que représentent ces femmes engagées. Des signes positifs à confirmer au fil de la mise en œuvre de ce programme.

 

Crédits photo : CICR / Ricardo Franco

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References

References
↑1 Olga Bautista Cosa, Amber Cripps et Eloïs Voisin , « Pourquoi intégrer la perspective genre dans les contextes d’épidémies est important pour la santé globale », Alternatives Humanitaires, rubrique Forum, 19 décembre 2025, https://www.alternatives-humanitaires.org/fr/2025/12/19/pourquoi-integrer-la-perspective-genre-dans-les-contextes-depidemies-est-important-pour-la-sante-globale
↑2 L’ensemble des outils est disponible en accès libre et téléchargeable sur le site de la médiathèque RIPOSTE : https://sites.google.com/croix-rouge.fr/expertiseinternationale/sante/lutte-contre-les-%C3%A9pid%C3%A9mies/fr-programme-riposte/m%C3%A9diath%C3%A8que-riposte/pgi-riposte?authuser=0  
↑3 LGBTQIA+ : Lesbiennes, Gays, Bisexuel·les, Trans, Queers, en Questionnement, Intersexes, Asexuel·les, Autres [NDLR].
↑4 Olga Bautista Cosa, Amber Cripps et Eloïs Voisin « Pourquoi intégrer la perspective genre… », op. cit.

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