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Publié le 3 novembre 2026
Second volet de deux articles consacrés au thème « Genre et épidémies », cette contribution vise à outiller les personnes formées dans les études de genre, ou à accompagner des professionnel·les de santé dans leur montée en compétences sur les enjeux de santé publique. Le but : adopter une perspective de genre pour renforcer la réponse mondiale aux épidémies.
Passer de la théorie à la pratique. Si une première contribution[1]Olga Bautista Cosa, Amber Cripps et Eloïs Voisin , « Pourquoi intégrer la perspective genre dans les contextes d’épidémies est important pour la santé globale », Alternatives … Continue reading dressait un état des lieux scientifique sur les enjeux de genre dans les épidémies, le présent article propose de vulgariser une méthode à partir d’outils créés puis testés et d’exemples concrets de prise en compte de ces enjeux dans les ripostes épidémiques. L’objectif reste le même, réduire des obstacles structurels majeurs à la réalisation du droit à la santé et contribuer à renforcer l’efficacité des réponses tout en assurant le respect du principe fondamental « Ne pas nuire » dans l’action humanitaire.
Les expériences illustrées ici sont tirées d’un travail théorico-pratique sur le genre et les épidémies mené par la Croix-Rouge française (CRF) et d’études de cas en réponse au choléra et à la Mpox [variole B, anciennement appelée variole du singe, NDLR] en République démocratique du Congo (RDC) et en réponse au choléra aux Comores dans le cadre de réponses déployées par le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge en 2024 (« le Mouvement » dans la suite de l’article). Considérant l’espace limité de la présente contribution, nous avons fait le choix de n’aborder ici qu’un exemple, celui de la RDC.
S’outiller
Le programme multi pays RIPOSTE, financé par l’Agence française de développement (AFD) de septembre 2021 à mai 2025, visait à renforcer les capacités des acteur·ices institutionnelles et de la société civile face aux risques épidémiques. Il a permis à la CRF d’aborder ces enjeux et d’améliorer la préparation et la réponse aux épidémies du Mouvement.
Un processus consultatif a identifié le besoin de développer des outils spécifiques pour appuyer l’intégration d’une approche genre dans la préparation et la réponse aux épidémies du Mouvement entre septembre 2023 et mai 2025. Cinq outils ont été conçus sur la base d’une recension la plus exhaustive possible des dernières recherches et guides existants sur les enjeux de genre dans les épidémies, ainsi qu’en impliquant les équipes du siège de la CRF chargées des réponses épidémiques, en même temps que les équipes sur place aux Comores et en RDC. Cette démarche participative a permis de tester les différents outils conçus puis rassemblés dans la « boîte à outils » lors de deux missions réalisées en mars 2024 aux Comores, en avril 2024 en RDC, puis deux formations test en novembre 2024 à Paris et en janvier 2025 à Nairobi. Les outils ont pu être finalisés en tenant compte des besoins exprimés par ces différentes équipes et adaptés en fonction des impératifs opérationnels. La boîte à outils[2]L’ensemble des outils est disponible en accès libre et téléchargeable sur le site de la médiathèque RIPOSTE : … Continue reading ainsi définitivement composée et appelée « genre et épidémies » comprend :
- Une recension bibliographique rassemblant des données actualisées et rigoureuses sur la manière d’intégrer une approche genre dans les réponses épidémiques ; nous avons inclus des exemples d’actions concrètes à mettre en place, adaptables à différents contextes d’intervention ;
- Un outil permettant de réaliser une analyse de genre avant, pendant et après une réponse épidémique. Il décrit de façon simple et accessible la méthodologie à employer, les personnes ayant besoin d’être impliquées, les outils de collecte de données secondaires et primaires, les outils d’analyse et des mesures éthiques à mettre en place pour respecter la confidentialité et la sécurité des personnes pendant toute l’enquête. Cette analyse permet de documenter les dynamiques de genre dans un contexte donné et d’émettre des recommandations opérationnelles pour corriger ou améliorer les réponses épidémiques. Deux exemples d’analyses genre et épidémies menées en RDC et aux Comores (méthode utilisée et résultats obtenus) sont ainsi partagés ;
- Deux outils programmatiques pour intégrer le genre dans les actions de réponses aux épidémies : le « continuum de genre » et la « feuille de route genre ». Ces deux outils permettent aux équipes de transformer les résultats de l’analyse genre en actions concrètes avec des ressources humaines et financières allouées ainsi qu’un chronogramme de mise en place. Le continuum de genre permet de plus d’évaluer tout au long de la réponse épidémique les actions mises en place ;
- Un manuel de formation sur trois jours (en français et en anglais) sur le genre et les épidémies. La formation sur les questions de genre est indispensable pour que les équipes puissent saisir les enjeux et utiliser les outils nécessaires dans tout le cycle de la réponse épidémique. Elle aborde progressivement les concepts de base sur le genre, leurs liens avec la médecine et la santé publique, puis les enjeux propres aux épidémies, avant de mettre en pratique les outils d’analyse, le continuum et la feuille de route.
Étude de cas en République démocratique du Congo
En avril 2024, dans la ville d’Uvira, a été réalisée par les équipes de la CRF et de la Croix Rouge de la RDC (CRRDC), une analyse genre des réponses épidémiques menées les années précédentes face au choléra (épidémie saisonnière qui revient tous les ans dans la région) et à la Covid-19. Cette démarche a permis de révéler comment les dynamiques sociales et culturelles influencent l’accès aux ressources, à l’information et aux services de santé, et de constater que ces dynamiques n’avaient pas été prises en compte lors de la planification et la mise en place des actions lors des précédentes réponses épidémiques. Cette analyse a été réalisée dans le contexte d’une réponse à une épidémie de choléra en cours et au début d’une épidémie de Mpox. Dès lors, la majeure partie des recommandations issues de l’analyse genre a pu être directement prise en compte dans la réponse épidémiologique en cours.
Les dynamiques identifiées lors de l’enquête ont mis en avant une forte disparité entre femmes, hommes et personnes LGBTQI+[3] LGBTQIA+ : Lesbiennes, Gays, Bisexuel·les, Trans, Queers, en Questionnement, Intersexes, Asexuel·les, Autres [NDLR]. en ce qui concerne l’accès à l’information, l’accès aux soins, l’exposition aux violences basées sur le genre ou les rôles joués dans la prise en charge des malades par la communauté d’Uvira. Il en va ainsi tout particulièrement dans l’accès à l’information et aux mesures de prévention : les femmes ayant un accès très limité aux médias et un accès difficile aux espaces publics, elles reçoivent l’information à travers les hommes de leur entourage, y compris dans le cas de l’épidémie du choléra, alors qu’elles jouent un rôle central dans la mise en place des mesures de prévention. En effet, elles ont majoritairement la charge de l’hygiène à la maison et de l’approvisionnement en eau du foyer. Les personnes LGBTQIA+, quant à elles, sont fortement stigmatisées et font souvent partie de groupes ayant également un accès limité à l’information et une présence réduite dans les espaces publics, du fait de la peur d’être agressé·es. Ce manque d’accès aux informations les expose davantage aux maladies et aux infections lors d’épidémies.
Comment expliquer l’exposition genrée des maladies ? Les femmes sont les principales responsables du travail du care, dont le soin des malades à la maison, ce qui les expose davantage à la maladie. Il en va également de leur rôle dans les soins funéraires avant l’enterrement, y compris en cas d’épidémie : certaines croyances, particulièrement dans cette région d’Uvira, disent que les femmes doivent prouver qu’elles ne sont pas les responsables directes de la mort de leurs maris, en les obligeant à veiller les corps de leurs maris défunts.
Les inégalités existantes dans l’accès aux services de santé ont un effet direct sur les réponses épidémiques. Par exemple, la plupart des femmes doivent demander l’autorisation à des membres masculins de la famille pour consulter un médecin, disposer de ressources financières ou acheter un médicament. Dans de très nombreuses situations, elles doivent être accompagnées par le conjoint ou le père pendant les consultations. Quant aux personnes LGBTQIA+, et du fait de la stigmatisation dont elles sont l’objet dans la communauté et au contact du personnel soignant, elles sont en général très exposées à des discriminations dans l’accès aux services de santé. Une réalité qui ne se dément pas en cas d’épidémie.
Enfin, les violences sexistes et sexuelles faites aux femmes au sein ou hors du couple sont largement répandues, se sont aggravées dans le contexte de conflit permanent que connaît le pays, tout comme pendant la pandémie de Covid-19. Quant aux personnes LGBTQIA+, elles sont – en tout temps – fortement exposées à des violences physiques, sexuelles et psychologiques dans l’espace public et au sein de leurs propres familles.
L’analyse des actions mises en place lors des épidémies précédentes par les équipes ont également permis de constater que les dynamiques sociales et culturelles précitées n’avaient pas été prises en compte dans plusieurs volets :
- Actions de prévention et information : les supports et les moyens utilisés pour informer les communautés respectives des mesures de prévention n’ont pas pris en compte la façon dont hommes, femmes et personnes LGBTQIA+ ont accès à l’information. De même, les points de chloration d’eau installés pendant les épidémies avaient été installés sans consultation ni participation des femmes et des communautés minorisées, principales usagères de ce service ;
- Actions de prise en charge de la maladie : les protocoles de prise en charge n’ont pas intégré les différences pour les femmes et personnes LGBTQIA+ dans l’exposition à la maladie, pas plus que les barrières d’accès aux soins de santé. Les actions n’ont pas porté non plus sur la prise de décision au sein des foyers en ce qui concerne l’accès aux soins ou la prise en charge des malades. Les actions n’ont pas tenu compte des croyances qui exposent davantage les femmes à la maladie, notamment en ce qui concerne la question des défunts, et des croyances qui perpétuent la stigmatisation et la discrimination des personnes LGBTQIA+ dans les services de santé ;
- Actions de prévention et de réponse aux violences basées sur le genre[4]Olga Bautista Cosa, Amber Cripps et Eloïs Voisin « Pourquoi intégrer la perspective genre… », op. cit.: les violences basées sur le genre ne sont pas perçues comme un enjeu de santé dans les réponses épidémiques. Aucune action concrète d’information ou de sensibilisation n’avait été développée ou mise en place dans le cadre des réponses épidémiques.
Feuille de route
Les résultats de cette analyse ont permis de dresser un modèle de « feuille de route » à suivre dans les réponses à ces épidémies :
- Organisation de consultations communautaires pour la mise en place d’interventions adaptées aux dynamiques de genre : tenues début 2025 dans la zone de santé d’Uvira, ces consultations ont mis en évidence les inégalités structurelles auxquelles font face, notamment, les femmes, les jeunes, les personnes déplacées, les femmes enceintes, les cheffes de ménage et les personnes en situation de Ces discussions sont venues confirmer les résultats de l’enquête en ce qui concerne la place des femmes dans la gestion quotidienne de l’hygiène familiale, leur manque d’accès en autonomie à l’information sanitaire, leur surcharge de travail domestique et du care, leur exposition accrue aux risques infectieux, leur stigmatisation sociale, ainsi que les nombreux obstacles qu’elles rencontrent dans la prise de décision en matière de santé ;
- Rédaction d’un support de formation sur le genre et les épidémies et violences basées sur le genre à présenter dans toutes les formations organisées par la CRF et CRRDC à destination des volontaires CRRDC et relais communautaires ;
- Organisation d’un atelier de consultation avec vingt leaders communautaires sur l’élaboration des messages clés et conception d’un support pédagogique et visuel pour animer des discussions, sensibiliser et dialoguer avec des publics variés de la zone de santé d’Uvira sur les résultats de l’analyse portant sur les épidémies et les inégalités structurelles;
- Réalisation d’une enquête de satisfaction au niveau des points de chloration (zones de traitement de l’eau par l’ajout de chlore) pour s’assurer de la sécurité et de l’accessibilité de ces points essentiellement fréquentés par des femmes. Organisée dans la zone de santé d’Uvira début 2025, cette enquête a permis de renforcer ces constats en soulignant que les femmes sont les principales utilisatrices de ces dispositifs, tout en identifiant certaines limites en matière d’accessibilité, d’informations claires, ou de conditions de sécurité adéquates. Face à ces réalités, les communautés consultées ont exprimé une volonté forte de changement et des propositions concrètes : sécurisation des points de chloration, amélioration de l’accès à l’information pour les femmes, création d’espaces de dialogue en non-mixité, par exemple.
Après neuf mois de mise en œuvre, les équipes de la CRF/CRRDC à Uvira ont constaté de nombreux impacts positifs. À Uvira, quelques hommes ont commencé progressivement à participer aux tâches ménagères, y compris la corvée d’eau ; les femmes ont osé remettre en cause certaines croyances nuisibles et des dynamiques familiales plus solidaires sont clairement en train de s’installer. Par ailleurs, alors que, avant l’intervention, les femmes avaient joué un rôle essentiel dans la riposte locale (soins, sensibilisation, hygiène), il avait été remarqué que leur implication dans la prise de décisions restait marginale et peu reconnue. Depuis la formation et l’élaboration du plan d’action genre dans les épidémies, plusieurs femmes volontaires de la CRRDC et des actrices locales ont commencé à utiliser les outils de prévention co-construits lors des ateliers. De manière concrète, les femmes leaders ont animé des séances de sensibilisation dans divers espaces communautaires ; les ménages ont commencé à appliquer, dans une certaine mesure, les mesures de prévention et les jeunes filles ont manifestement été inspirées par le modèle que représentent ces femmes engagées. Des signes positifs à confirmer au fil de la mise en œuvre de ce programme.
Crédits photo : CICR / Ricardo Franco