Cinquième article de la série 2021 « Le Campus d’AH », en partenariat avec le Master Développement et Aide Humanitaire du département de science politique de Paris 1 PanthéonSorbonne.

Le 18 juillet 1883, la caricature de Friedrich Graetz, « The Kind of ‘Assisted Emigrant’ we can not afford to admit[1]En français « Le type d' »émigrant assisté » que nous ne pouvons pas nous permettre d’admettre » (traduction de l’éditeur).« , paraissait dans le journal satirique américain Puck, associant l’arrivée du choléra sur le sol américain à celle des émigrants qualifiés d’assistés. Ainsi, la réaction de repli sur soi n’est pas propre à la crise de la Covid-19 qui ébranle le monde depuis plus d’un an. Chaque siècle a connu, connait et connaitra une vague épidémique contre laquelle les peuples doivent se dresser. Historiquement, les épidémies influent aussi sur les flux migratoires en provoquant des phénomènes de répulsion (en 1720, la fuite des Marseillais face à la peste, malgré les barrages, contribua ainsi à faire circuler la maladie dans les campagnes) et d’attraction des populations, comme les Lombards qui s’installèrent en Italie du Nord désertée par la peste justinienne de 442[2]Dumont, Gérard-François. « Les épidémies : de multiples effets sur les populations et les territoires », Population & Avenir, vol. 748, no. 3, 2020, p. 4-7.. Si ces dynamiques ne sont pas nouvelles, la pandémie de la Covid-19 ne manque pas de nous les rappeler. Cet article tente d’apporter un regard contemporain sur le lien qu’entretient la pandémie avec les populations migrantes et les dynamiques migratoires, aussi bien intra qu’inter-étatiques.

La triple vulnérabilité des migrants : santé, économie, droits

L’effet disproportionné de la pandémie de la Covid-19 sur les migrants[3]Au sein des pays membres de l’OCDE dont les pays de l’Union Européenne, le Canada, le Royaume-Uni, les Etats-Unis ou encore le Japon. OECD, “What is the impact of the COVID-19 pandemic on … Continue reading, bien qu’ils soient en moyenne plus jeunes que la population d’accueil et donc moins susceptibles de développer des formes graves de la maladie, s’explique par l’aggravation des vulnérabilités pour ces populations en matière d’accès à la santé, de protection de leurs droits, et sur le plan socio-économique.

Tout d’abord, les migrants – et en particulier ceux en situation irrégulière – sont surreprésentés parmi les personnes infectées et victimes de la Covid-19 parce qu’ils sont plus exposés au virus et rencontrent souvent beaucoup de difficulté pour se faire soigner[4]Ibid. Les personnes migrantes sont deux fois plus représentées parmi les personnes ayant été infectées en Norvège, en Suède, au Danemark ou encore au Portugal entre mars et avril 2020.. Les faibles ressources financières dont ils disposent associées à des conditions de vie très précaires dans des lieux surpeuplés constituent, pour une majorité de migrants en situation irrégulière, des freins au respect de la distanciation sociale ou de l’auto-isolement en cas de contamination. La pandémie a aussi accru la stigmatisation et l’exclusion des personnes migrantes, parfois jugées responsables de la diffusion de la diffusion du virus. Ces dynamiques renforcent à leur tour le risque de contamination et de mortalité des migrants au sein de leurs communautés[5]Lorenzo Guadagno, “Migrants and the COVID-19 pandemic: An initial analysis”, IOM, 2020, https://publications.iom.int/system/files/pdf/mrs-60.pdf car elles sont plus susceptibles de cacher des symptômes et de ne pas se faire soigner pour éviter d’être davantage discriminées, voire de se faire expulser.

Les personnes migrantes sont aussi plus exposées au virus car beaucoup travaillent dans des secteurs dits « essentiels » ou difficilement adaptables au télétravail comme l’agriculture, l’aide à la personne ou le bâtiment. Dans le même temps, elles sont aussi plus exposées au chômage car plus représentées dans les postes précaires et non déclarés. La baisse de l’activité économique et les politiques de confinement mises en place dans de nombreux pays pour freiner la propagation du virus ont entraîné des pertes d’emploi et une chute brutale de revenus pour les personnes en situation irrégulière et les travailleurs informels n’ayant pas accès aux aides de l’État.

Dernier point expliquant la surexposition de certains migrants au virus : le durcissement de l’accès aux droits pour les demandeurs d’asile. La majorité des pays ont réagi à la pandémie en fermant leurs frontières, bloquant ainsi des dizaines de milliers de personnes migrantes et rendant impossible leur accès à la procédure de demande d’asile[6]Ibid.. En Europe, les opérations de réinstallation (c’est-à-dire le transfert de réfugiés d’un pays d’asile à un autre qui a accepté de les admettre et de leur accorder le droit de séjour) ainsi que les sauvetages en mer Méditerranée ont été largement interrompus entre mars et l’été 2020 par les restrictions de déplacement, incitant à se tourner vers des filières de migration encore plus informelles et risquées que celles qui prévalaient jusqu’alors.

La Covid-19 et les déplacements internes de travailleurs migrants

Dans plus de 200 pays, zones ou régions, des mesures de restriction ont tenté de restreindre la mobilité et l’activité humaine afin d’endiguer la propagation de la Covid-19[7]ONU, « Coronavirus : des millions de migrants et de déplacés internes pris au piège », 10 novembre 2020, https://news.un.org/fr/story/2020/11/1081942 avec de fortes conséquences pour les travailleurs migrants. D’une part, ces derniers ont vu leurs conditions de vie et de travail se dégrader drastiquement, n’étant plus en mesure générer des revenus. D’autre part, le manque de considération pour ces populations et pour les flux migratoires internes qui définissent leur mode de vie dans nombre d’États a fortement complexifié la gestion de l’épidémie et a contribué à la circulation du virus.

Les populations flottantes à Wuhan

En Chine, la notion de « population flottante » se réfère aux habitants travaillant en ville – notamment à Wuhan – mais qui, selon leur livret de résidence (hukou), sont domiciliés à la campagne. En 2010, cette population était estimée à 300 millions, soit près d’un Chinois sur cinq[8]Gérard-François Dumont, « Covid-19 : la fin de la géographie de l’hypermobilité ? », Les Analyses de Population & Avenir, vol. 29, no. 11, 2020, p. 1-13.. Poussés dans les centres urbains par la pauvreté, ces travailleurs sous-payés vivent dans l’enceinte de leurs usines, dans des dortoirs surpeuplés. Cette situation explique en partie pourquoi, face à un équipement hospitalier insuffisant réservé en priorité aux habitants disposant d’un certificat de résidence en ville et à la fragilité respiratoire des habitants soumis à une forte pollution atmosphérique, la gestion de l’épidémie s’est avérée particulièrement difficile à Wuhan. Invisibilisés par les autorités, sans accès aux soins, les travailleurs migrants restés dans la métropole lors de la fermeture des usines ont été surexposés au virus et ont participé grandement à sa propagation. L’exemple de cette population flottante met en lumière les failles d’un système sanitaire discriminatoire, faisant de Wuhan un centre de diffusion idéal pour l’épidémie.

La situation des travailleurs migrants en Inde

En Inde, les flux migratoires internes au pays et l’absence de prise en compte des travailleurs migrants par les autorités ont contribué à une gestion lacunaire de la crise sanitaire, exacerbant la vulnérabilité des migrants et accélérant la diffusion du virus. Véritable colonne vertébrale de l’économie, les travailleurs migrants représentent près de 30% de la population indienne[9]Rajani Suresh , Justine James and R. S. J. Balraju, “Migrant workers at crossroads – The Covid-19 pandemic and the migrant experience in India”, Social Work in Public Health, 35/7, 2020, p. … Continue reading. Pour un grand nombre d’entre eux, la migration est un moyen de survie et le confinement décrété soudainement en mars 2020 n’a fait qu’exacerber les inégalités sociales préexistantes. Le retour dans leurs régions natales de migrants ayant perdu leur emploi a entraîné des déplacements internes massifs, propageant l’épidémie depuis les métropoles jusque dans les zones rurales reculées. Pour ceux restés en ville, le confinement s’est déroulé dans des conditions critiques, les travailleurs migrants étant concentrés dans des zones urbaines surpeuplées favorisant la transmission du virus. Les répercussions sur les populations migrantes étaient, et sont encore aujourd’hui, doubles : discriminés s’ils rentrent chez eux, et d’autant plus exposés s’ils restent.

Entre hypermobilité et confrontations des souverainetés

Bien souvent, les épidémies restent cantonnées aux pays dits « en développement » et trouvent un faible écho dans les pays « développés », qui disposent de capacités techniques et de moyens logistiques et financiers pour y faire face. Or, ces trente dernières années, la mondialisation a entraîné une forme d’hypermobilité : on se déplace vite, loin et souvent. Ce sont ces canaux de circulation humaine que le virus a empruntés pour se propager à une vitesse qui a pris de cours les dirigeants du monde. À l’ère de l’hypermobilité, la pandémie de Covid-19 a bouleversé cette logique en se propageant depuis la Chine (en suivant notamment les flux aériens intercontinentaux) vers des pays qui se croyaient à l’abri et se sont retrouvés paralysés. Mal préparée et prise de court, la classe politique européenne a ainsi réagi en mettant en place une série de confinements stricts au niveau national, fermant les frontières au sein même de l’espace Schengen, malgré des efforts d’harmonisations au niveau régional et international. De telles mesures sont l’illustration de réponses localisées à un problème transnational : la forte différenciation des mesures prises d’un pays à l’autre a conduit à un phénomène global de défiance entre États voisins, où dans certains cas les frontières s’étaient invisibilisées, mais également à une montée en puissance de la xénophobie.

Conclusion

A travers le monde, la pandémie a renforcé les vulnérabilités des personnes migrantes, tant sur le plan sanitaire qu’économique, et au niveau de la protection de leurs droits. La gestion de la crise par les États s’est avérée souvent incomplète et biaisée par un manque de considération à l’égard des travailleurs migrants et des dynamiques migratoires internes, ce qui a fortement contribué à la diffusion du virus au sein même des pays. Enfin, face à une crise transnationale, les pays ont majoritairement choisi de traiter le problème au niveau national. Le besoin de solidarité s’est opposé à un regain des tensions nationalistes, ternissant le regard porté sur l’étranger.

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References

References
1 En français « Le type d' »émigrant assisté » que nous ne pouvons pas nous permettre d’admettre » (traduction de l’éditeur).
2 Dumont, Gérard-François. « Les épidémies : de multiples effets sur les populations et les territoires », Population & Avenir, vol. 748, no. 3, 2020, p. 4-7.
3 Au sein des pays membres de l’OCDE dont les pays de l’Union Européenne, le Canada, le Royaume-Uni, les Etats-Unis ou encore le Japon. OECD, “What is the impact of the COVID-19 pandemic on immigrants and their children?”, October 2020, https://read.oecd-ilibrary.org/view/?ref=137_137245-8saheqv0k3&title=What-is-the-impact-of-the-COVID-19-pandemic-on-immigrants-and-their-children%3F
4 Ibid. Les personnes migrantes sont deux fois plus représentées parmi les personnes ayant été infectées en Norvège, en Suède, au Danemark ou encore au Portugal entre mars et avril 2020.
5 Lorenzo Guadagno, “Migrants and the COVID-19 pandemic: An initial analysis”, IOM, 2020, https://publications.iom.int/system/files/pdf/mrs-60.pdf
6 Ibid.
7 ONU, « Coronavirus : des millions de migrants et de déplacés internes pris au piège », 10 novembre 2020, https://news.un.org/fr/story/2020/11/1081942
8 Gérard-François Dumont, « Covid-19 : la fin de la géographie de l’hypermobilité ? », Les Analyses de Population & Avenir, vol. 29, no. 11, 2020, p. 1-13.
9 Rajani Suresh , Justine James and R. S. J. Balraju, “Migrant workers at crossroads – The Covid-19 pandemic and the migrant experience in India”, Social Work in Public Health, 35/7, 2020, p. 633-643.