Publié le 02 décembre 2025
Dans le cadre de notre partenariat avec la Maîtrise en gestion de la coopération internationale et de l’action humanitaire de la Faculté des Sciences de l’Administration de l’Université Laval, elle-même partenaire de la revue depuis sa création en 2016, nous vous présentons ici un article écrit par trois de ses étudiant·es sur la situation au Liban. Et il n’est pas sans lien avec le thème de « L’aide en danger » que vous pouvez retrouver sur notre site et dans notre numéro 30 de novembre 2025.
Alors que les projections de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) prévoyaient d’attribuer 25 % du financement humanitaire aux acteurs locaux[1]Foreign senate, “USAID localization: Challenges, opportunities, and next steps to further developement initiatives on the local level”, United states senate, Committee Hearing Channels, 9 mars … Continue reading en 2025, cette année se révèle finalement celle de coupes budgétaires drastiques dans l’aide internationale. Malgré l’engagement affiché de l’USAID en faveur de la localisation de l’aide[2]Ibid., la récente suspension d’une grande partie de l’aide humanitaire américaine, conjuguée à la réduction des financements de plusieurs puissances européennes[3]Ian Mitchell and Sam Hughes, “Which countries are most exposed to US aid cuts; And what other providers can do”, Center for Global Development, 11 février 2025, … Continue reading, vient profondément déséquilibrer le système d’aide internationale. Dans un contexte marqué par des tensions géopolitiques croissantes, notamment en lien avec les conflits en Ukraine et ailleurs, les priorités budgétaires glissent vers la défense[4]Humanity & Inclusion, « Des millions de personnes en attente d’une aide humanitaire », 28 février 2025, … Continue reading, accentuant la fragilité des mécanismes d’assistance aux populations les plus vulnérables.
Le Liban illustre particulièrement ces répercussions. En 2024, le pays a reçu plus de 300 millions de dollars d’aide des États-Unis, soit 22 % du financement total reçu[5]Stéphanie Bechara et Jaimee Lee Haddad, « En infographies : Avec la fermeture de l’USAID, des milliers de bénéficiaires potentiellement affectés au Liban », L’Orient-Le Jour, 21 février … Continue reading. Ces ressources étaient essentielles pour des secteurs vitaux tels que la santé, l’éducation et la protection sociale, dans un contexte où des millions de personnes requièrent une assistance humanitaire. De plus, la reprise des affrontements sporadiques entre le Hezbollah et l’armée israélienne dans le Sud-Liban, à l’automne 2025, a aggravé la situation humanitaire. Les déplacements de populations et la fermeture temporaire de plusieurs postes de santé dans la région de Tyr ont accentué la dépendance aux financements extérieurs, alors même que ceux-ci s’effondrent[6]United Nations Interim Force in Lebanon (UNIFIL), “UNIFIL statement on recent IDF grenade attacks near peacekeepers and Lebanese soldiers”, 3 October 2025, … Continue reading.
Cette crise met en lumière la dépendance structurelle du Liban à l’aide extérieure. Mais elle pourrait aussi ouvrir un espace, certes contraint, pour une redéfinition du système d’aide en faveur d’une localisation plus ancrée et durable. En d’autres termes, les organisations non gouvernementales (ONG) libanaises pourraient, à terme, tirer parti de ce désengagement partiel pour revendiquer davantage d’initiative dans les réponses humanitaires, à condition que cette transition soit accompagnée de ressources adéquates et d’un soutien structurel.
Un désengagement occidental qui fragilise le système
Les objectifs du Grand Bargain n’ont pas été atteints en matière de localisation. En 2024, le financement direct aux acteurs locaux et nationaux représentait 3,6 % des financements humanitaires[7]ALNAP, Global Humanitarian Assistance Report 2025. Chapitre 2 : Reforming amidst crisis, ALNAP Network, 2025, p. 18–27. https://alnap.hacdn.io/media/documents/GHA_Report_1408v1.pdf. La réticence des bailleurs, la prédominance des grandes ONG internationales et le manque de transparence des flux financiers freinent cette dynamique. Malgré de timides progrès[8]Development Initiatives, “Falling short ? Humanitarian funding and reform”, 31 October 2024, p. 19–30, … Continue reading, les annonces en faveur de la localisation risquent encore plus de rester lettres mortes avec les coupes budgétaires massives décidées par plusieurs pays occidentaux.
En 2025, l’Allemagne a réduit de moitié son budget humanitaire, la France et le Royaume-Uni ont également annoncé des baisses historiques de leur aide publique au développement[9]Alain Boinet, « Trump provoque un tsunami humanitaire », Défis Humanitaires. 3 mars 2025, https://defishumanitaires.com/2025/03/03/trump-provoque-un-tsunami-humanitaire. Aux États-Unis, l’administration Trump a suspendu 92 % des financements étrangers de l’USAID[10]Andrew Natsios, “Don’t Gut USAID: Trump Should Refashion the Foreign Aid Agency, Not Dismantle It”, Foreign Affairs, 7 February 2025., ne maintenant que quelques programmes liés aux intérêts géopolitiques américains. Ces décisions marquent un tournant, plus idéologique que conjoncturel, et remettent en cause les principes de la solidarité internationale.
Dans ce contexte de retrait partiel et de recentrage stratégique des financements, l’aide européenne au Liban fait désormais l’objet d’une conditionnalité accrue. En septembre 2025, l’Union européenne (UE) a gelé 50 millions d’euros destinés au secteur éducatif, en attendant des avancées sur la réforme fiscale et la transparence budgétaire. L’UE, qui avait déjà alloué 74 millions d’euros d’aide humanitaire en 2024, subordonne désormais ses décaissements à la mise en œuvre de réformes structurelles exigées par Bruxelles et le Fonds monétaire international. Ce durcissement illustre une aide de plus en plus technocratique, pilotée au gré d’enjeux de gouvernance et moins par les besoins humanitaires immédiats ou à plus long terme[11]Newsdesk, « Aide internationale au Liban : des réformes toujours exigées en échange des financements », Libnanews, 12 septembre 2025, … Continue reading.
Plutôt qu’un retrait total, on observe désormais un désengagement conditionnel : l’aide est maintenue, mais suspendue à des réformes que le Liban peine à réaliser. Cette logique, justifiée au nom de la transparence et de la gouvernance, limite la marge de manœuvre des acteurs locaux. La « localisation » s’y présente moins comme un transfert réel de pouvoir que comme une délégation sous contrainte[12]Ibid..
Le cas libanais : entre vulnérabilité et résilience
Au Liban, les conséquences de cette rétraction ont été immédiates : fermetures de cliniques, suspension des programmes éducatifs, détérioration de l’accès à l’eau potable[13]Newsdesk, « L’arrêt de l’USAID : le Liban face à un séisme humanitaire », Libnanews. 3 mars 2025, https://libnanews.com/larret-de-lusaid-le-liban-face-a-un-seisme-humanitaire. Les ONG locales, qui ne disposent pas de réserves financières suffisantes, se trouvent en première ligne, souvent sans soutien. Cette précarité risque d’amplifier les inégalités et d’affaiblir durablement le tissu associatif.
Dans un pays où la dette publique dépasse désormais 280 % du PIB et où plus de 80 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, les effets combinés de la crise financière et du retrait des bailleurs créent une dépendance humanitaire chronique. Les transferts de la diaspora, estimés à près de 6 milliards de dollars en 2024, jouent un rôle d’amortisseur social, mais ne peuvent compenser la contraction des fonds institutionnels[14]Newsdesk, « Aide internationale au Liban : des réformes toujours exigées en échange des financements », Libnanews, 12 septembre 2025, … Continue reading.
Cependant, la société civile libanaise a démontré à plusieurs reprises sa capacité de mobilisation, notamment après l’explosion du port de Beyrouth. Cette résilience constitue une ressource précieuse, mais encore largement sous-estimée, donc sous-financée. La réduction de l’aide internationale peut ainsi être perçue comme une opportunité contrainte d’affirmation des dynamiques locales, à condition de donner aux acteurs locaux les moyens réels d’agir.
Nouveaux bailleurs, nouvelles dépendances ?
Face au retrait occidental, les États du Golfe, le Qatar, l’Arabie saoudite, les Émirats et la Turquie prennent une place croissante dans le financement de l’aide au Liban. Moins contraints par des exigences de gouvernance ou de transparence, ils privilégient des partenariats bilatéraux directs[15] Ghada Elkahlout and Sophie Milton, “The evolution of the Gulf states as humanitarian donors”, Third World Quarterly, vol. 45, nos 15–16, 2023, p. 2246–2265.. Si cette aide renforce certains services de base, elle répond davantage à une logique d’influence régionale qu’à des principes humanitaires.
Ainsi, la multiplication des coupes budgétaires occidentales pourrait-elle favoriser paradoxalement le recours à de nouveaux bailleurs moins exigeants, mais aussi moins transparents ? Ce glissement des dépendances déplace le centre de gravité de l’aide : du contrôle institutionnel européen vers une aide plus opportuniste, guidée par des intérêts régionaux.
De même, l’appel aux financements privés, aux contrats à impact social et aux partenariats public-privé (PPP) suscite de nombreux débats. Présentés comme des solutions alternatives, ces mécanismes ne sont ni nouveaux ni exempts de critiques. Leur efficacité reste limitée et peu documentée[16]Pierre Micheletti, « L’impérative nécessité de changer le modèle de financement de l’aide humanitaire internationale », Fondation Jean-Jaurès, 2025, … Continue reading. Ils exposent surtout l’aide humanitaire à des intérêts économiques ou technologiques. D’ailleurs, en militant pour le gel de toute aide et la suppression de l’USAID, et avant d’être limogé par Donald Trump, Elon Musk illustra parfaitement les dangers d’un pouvoir accru accordé à des acteurs privés, souvent enclins à respecter les normes et principes humanitaires[17]Julien Antouly, Vincent Leger, Camille Raillon et Virginie Troit, « Les défis de la recherche sur et par le secteur humanitaire : une relation de transformation », Revue internationale de la … Continue reading.
Comme le souligne Boris Martin dans L’adieu à l’humanitaire ?, la financiarisation de l’aide réduit l’autonomie des ONG et les pousse à s’aligner sur les priorités de leurs bailleurs, au détriment de leurs principes fondateurs[18]Boris Martin, L’adieu à l’humanitaire ? Les ONG au défi de l’offensive néolibérale, Éditions Charles Léopold Mayer, 2016, https://docs.eclm.fr/pdf_livre/374adieuahumanitaire.pdf. L’humanitaire risque ainsi de devenir un instrument au service d’intérêts économiques, plutôt qu’un levier de solidarité et de justice.
Vers une autonomie locale ou une instrumentalisation ?
Certes, des ressources existent : la diaspora libanaise envoie chaque année des milliards en transferts[19]Stephanie Bechara, « Le Liban a reçu 5,7 milliards de dollars en transferts de fonds depuis l’étranger en 2024, selon la Banque mondiale », 28 février 2025, … Continue reading, et certaines fondations privées s’engagent dans des actions de solidarité. Mais ces apports, aussi utiles soient-ils, ne sauraient remplacer un système structuré, équitable et transparent de coopération internationale.
Plus largement, envisager la crise actuelle comme une opportunité ne doit pas faire oublier la bataille idéologique en cours. L’offensive contre la solidarité internationale ne relève pas seulement de la nécessité budgétaire : elle s’inscrit dans un projet politique plus vaste de repli nationaliste, de marchandisation de l’aide et de remise en question des droits humains[20]Pierre Micheletti, « Il s’installe une folle indifférence face aux malheurs du monde », Alternatives humanitaires, 11 mars 2025, … Continue reading.
La crise du financement de l’aide au Liban illustre la fragilité d’un système trop dépendant d’une poignée de bailleurs occidentaux. Si elle semble ouvrir un espace pour renforcer les dynamiques locales, cette transition reste fragile et ambiguë. Les alternatives avancées – financements du Golfe, partenariats privés, contrats à impact social – suscitent des doutes quant à leur efficacité et à leur compatibilité avec les principes humanitaires. Envisager cette crise comme une opportunité n’est pertinent que si l’on ne cautionne pas, en creux, le retrait occidental. Car au-delà d’un simple désengagement budgétaire, c’est une offensive idéologique contre la solidarité internationale qui se profile.
Dans un Moyen-Orient à nouveau polarisé par les rivalités régionales et les priorités de défense, le Liban devient un test grandeur nature : saura-t-on transformer un désengagement forcé en véritable transition de pouvoir au profit des acteurs locaux ?
Renforcer l’autonomie des acteurs locaux exige plus qu’un désengagement : cela requiert un engagement renouvelé, durable et respectueux des dynamiques endogènes. Sans cela, la « localisation » risque de n’être qu’un masque dissimulant un repli politique, vidant la solidarité internationale de sa substance.