Dans le cadre de notre partenariat avec la Maîtrise en gestion du développement international et de l’action humanitaire de la Faculté des Sciences de l’Administration de l’Université Laval, elle-même partenaire de la revue depuis sa création en 2016, nous vous présentons ici le premier d’une série d’articles écrits par les étudiants de la promotion 2021. Ici, Alexane Vézina souligne les lacunes dans la prise en charge des personnes âgées en contexte d’urgence et met en valeur combien ces dernières représentent une ressource précieuse pour le relèvement.

Si les personnes âgées souffrent souvent de troubles physiques et neurocognitifs, elles sont également victimes d’un autre préjudice pernicieux et méconnu : l’invisibilité à laquelle les membres actifs de la population les condamnent. La pandémie de Covid-19 aura, entre autres choses, mis en lumière cette souffrance que de nombreux·euses aîné·e·s subissent à travers le monde, et ce dans l’indifférence. Les habitant·e·s du Québec penseront notamment au centre d’hébergement et de soins de longue durée Herron et aux quarante-sept résident·e·s qui, privé·e·s des ressources humaines et matérielles nécessaires, ont perdu la vie dans des circonstances inhumaines et dégradantes lors de la première vague de Covid-19[1]Françoise Boivin, « Enquête sur le CHSLD Herron : À contrecœur », La Presse, février 2021, https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2021-02-20/enquete-sur-le-chsld-herron/a-contrecoeur.php. Face à ce constat, il convient d’une part de se demander si de telles négligences et l’âgisme observés dans les sociétés occidentales se reflètent dans l’aide humanitaire internationale et, d’autre part, d’illustrer l’importance d’une prise en charge adaptée des aîné·e·s au cours des opérations d’urgence.

Une aide humanitaire pas toujours adaptée

En vertu du principe d’impartialité, l’aide humanitaire doit être « apportée sans aucune considération de race, de croyance ou de nationalité du bénéficiaire, et sans discrimination d’aucune sorte[2]CICR, « Code de conduite pour le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et pour les organisations non gouvernementales (ONG) lors des opérations de secours en cas de … Continue reading ». En d’autres termes, cela signifie qu’en dépit de leur âge avancé, les aîné·e·s ont droit comme toutes autres personnes de recevoir une assistance adaptée et étant à la hauteur de leur détresse. Malheureusement, il n’est pas rare de constater que les besoins des personnes âgées sont souvent négligés lors d’opérations humanitaires[3]Laëtitia Atlani Duault, Lawrence Brown and Linda Fried, “The elderly: an invisible population in humanitarian aid”, The Lancet, vol. 3, issue 1, January 2018, … Continue reading.

En 2012, une évaluation commanditée par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et effectuée par deux experts travaillant pour le cluster Protection et l’organisation HelpAge mettait ainsi en évidence quatorze projets à travers onze pays où la prise en compte des besoins spécifiques aux aîné·e·s était difficile, incomplète, et dans plusieurs cas, non adaptée aux réalités locales[4]HelpAge et HCR, « Protéger les personnes âgées dans les situations d’urgence : guide de bonnes pratiques », 2012, … Continue reading. L’évaluation citait par exemple le cas d’une opération humanitaire au Kirghizistan en juin 2010 en réponse à la destruction de nombreuses habitations suite à des violences ethniques[5]Ibid.. Dans ce cas précis, les experts mandatés par le HCR ont poussé les responsables du projet à revoir la conception des abris et latrines construits par le cluster Abris afin de les rendre plus faciles d’accès aux personnes âgées en situation de handicap physique[6]Ibid..

Un autre cas illustré dans le rapport, cette fois en Ouganda, a pour sa part montré que la distribution alimentaire organisée par le HCR ne se souciait pas assez des personnes âgées – la collecte des biens alimentaires nécessitant de longues heures d’attentes sous le soleil, sans latrine, sans point d’eau et sans lieu d’ombre pour se reposer[7]Ibid.. Suite aux recommandations émises par les experts, une file d’attente plus rapide réservée aux personnes du troisième âge ainsi qu’un système de procuration permettant à des proches en bonne santé de récupérer les vivres furent mis en place[8]Ibid..

Afin de répondre adéquatement aux besoins des personnes âgées, il importe donc de prendre en considération les besoins et préoccupations qui leur sont propres en recueillant des données sensibles à l’âge lors de la phase de préparation d’un projet[9]HelpAge, “Ensuring inclusion of older people in initial emergency needs assessments”, 2012, p.  9, … Continue reading et en consultant directement les concerné·e·s sur le terrain[10]HelpAge et HCR, « Protéger les personnes âgées dans les situations d’urgence… », art. cit.. Il s’agit aussi d’identifier et de se familiariser avec les défis d’ordre humanitaire auxquels font face les aîné·e·s, parmi lesquels on peut citer les difficultés d’accès physique aux facilités de soins, d’hygiène et à la nourriture ; les lacunes des travailleur·euse·s humanitaires en ce qui a trait aux connaissances des soins médicaux requis par les aîné·e·s ; une prise en compte insuffisante des facteurs de comorbidité ; un approvisionnement souvent insuffisant en médicaments nécessaires aux patient·e·s plus âgé·e·s, et l’interruption fréquente des traitements de conditions chroniques qui en découle ; le prix des soins, souvent difficile à assumer pour les familles après le retrait des acteur·rices humanitaires sur le terrain ; et des pratiques de triage qui privilégient les enfants, les mères et les jeunes adultes[11]Laëtitia Atlani Duault, Lawrence Brown and Linda Fried, “The elderly: an invisible population in humanitarian aid”, art. cit..

Les aîné·e·s comme véritables atouts du relèvement

Les personnes âgées, lorsqu’elles ne sont pas oubliées, sont souvent considérées comme des membres « inactifs » de la population, voire un fardeau pour la société. Toutefois, nombre d’entre elles ont encore beaucoup à offrir, et les mettre de côté équivaut à se priver d’importantes ressources pour le relèvement.

En premier lieu, il importe de rappeler que les personnes du troisième âge constituent des mines d’or d’information de par leur vécu et en vertu de leurs diverses expériences. Les histoires véhiculées par les plus âgé·e·s peuvent aider les jeunes générations à se souvenir de leur histoire, tout en leur permettant d’en apprendre plus sur les crises ou catastrophes humanitaires passées au sein d’une communauté et/ou région. Ainsi, en plus d’aider les acteur·rice·s humanitaires à constituer des plans de réponse préventifs, les aîné·e·s peuvent contribuer à préparer les plus jeunes aux différentes éventualités de leur réalité locale précise[12]David Hutton, “Older people in emergencies: Considerations for action and policy development”, World Health Organization, 2008, p. 3, … Continue reading. À titre d’exemple, on citera les bienfaits des témoignages que certain·e·s aîné·e·s ayant survécu au tremblement de terre de Kobe en 1995 se sont appliqué·e·s à transmettre à de jeunes écoliers dans le cadre d’activités périscolaires[13]Ibid.. Il est à supposer que ces témoignages auront aidé certain·e·s lors du séisme de 2011 au Japon.

Outre le fait que les aîné·e·s puissent être mobilisé·e·s pour leur expérience, ils·elles peuvent aussi être des acteur·rices actif·ive·s lors de crises humanitaires – notamment à travers le rôle qu’ils·elles peuvent jouer dans la sphère familiale. Si les aîné·e·s sont souvent mis·e·s de côté de la vie familiale au Québec et dans d’autres sociétés occidentales (où la notion de famille nucléaire, c’est-à-dire basée sur le couple, domine), ce n’est pas le cas partout : dans de nombreux pays touchés par des crises d’ordre humanitaire, les personnes âgées font partie intégrante de la famille et contribuent activement à l’équilibre au sein de la maisonnée. L’UNICEF recense ainsi qu’entre 40 % et 60 % des enfants rendus orphelins en raison du VIH/SIDA sont pris en charge par leurs grands-parents[14]IASC, “Humanitarian Action and Older Persons An essential brief for humanitarian actors”, 2008, p. 3, … Continue reading. Cet exemple illustre à quel point les personnes âgées peuvent s’avérer utiles lors de la phase de relèvement précoce, bien qu’elles soient des ressources humaines trop souvent oubliées.

Conclusion

L’aide humanitaire internationale apportée aux personnes âgées ne lui est souvent pas adéquatement adressée ni suffisamment personnalisée pour répondre pleinement à leurs besoins. Pour y remédier, il importe donc de recueillir des données spécifiques à l’âge, d’identifier les potentiels défis que la distribution de l’aide aux personnes âgées peut poser, de consulter ces dernières, et d’élaborer des mesures en conséquence. Il convient également de rappeler que les aîné·e·s peuvent contribuer au relèvement de leur communauté en la sensibilisant aux dangers spécifiques à une région et en participant activement aux plans de relèvement.

Du côté des ressources à disposition des organisations humanitaires, le document Humanitarian Inclusion Standards for Older People and People with Disabilities, publié en 2018 par le programme ADCAP, constitue un bon point de départ pour la prise en compte des besoins des aîné·e·s lors d’opérations humanitaires. À l’image du manuel Sphère, il propose des standards clairs et des actions clés à mettre en œuvre pour assurer une meilleure prise en charge des personnes âgées et de leurs besoins[15]ADCAP, “Humanitarian Inclusion Standards for Older People and People with Disabilities”, 2018, … Continue reading. Que son application prenne place dans le cadre de la réponse à l’épidémie mondiale de Covid-19 ou à une catastrophe naturelle, ce document peut contribuer à ce que nos aîné·e·s vulnérables ne soient plus invisibles aux yeux des intervenants humanitaires.

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References

References
1 Françoise Boivin, « Enquête sur le CHSLD Herron : À contrecœur », La Presse, février 2021, https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2021-02-20/enquete-sur-le-chsld-herron/a-contrecoeur.php
2 CICR, « Code de conduite pour le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et pour les organisations non gouvernementales (ONG) lors des opérations de secours en cas de catastrophe », 1994, p. 3, https://www.icrc.org/fr/doc/assets/files/publications/icrc-001-1067.pdf
3 Laëtitia Atlani Duault, Lawrence Brown and Linda Fried, “The elderly: an invisible population in humanitarian aid”, The Lancet, vol. 3, issue 1, January 2018, https://www.thelancet.com/journals/lanpub/article/PIIS2468-2667(17)30232-3/fulltext
4 HelpAge et HCR, « Protéger les personnes âgées dans les situations d’urgence : guide de bonnes pratiques », 2012, https://www.globalprotectioncluster.org/_assets/files/tools_and_guidance/age_gender_diversity/HelpAge_Older_People_Best_Practices_FR.pdf
5 Ibid.
6 Ibid.
7 Ibid.
8 Ibid.
9 HelpAge, “Ensuring inclusion of older people in initial emergency needs assessments”, 2012, p.  9, https://www.humanitarianresponse.info/sites/www.humanitarianresponse.info/files/documents/files/Needs%20assessment%20-FINAL.pdf
10 HelpAge et HCR, « Protéger les personnes âgées dans les situations d’urgence… », art. cit.
11 Laëtitia Atlani Duault, Lawrence Brown and Linda Fried, “The elderly: an invisible population in humanitarian aid”, art. cit.
12 David Hutton, “Older people in emergencies: Considerations for action and policy development”, World Health Organization, 2008, p. 3, https://apps.who.int/iris/bitstream/handle/10665/43817/9789241547390_eng.pdf?sequence=1&isAllowed=y
13 Ibid.
14 IASC, “Humanitarian Action and Older Persons An essential brief for humanitarian actors”, 2008, p. 3, https://www.globalprotectioncluster.org/_assets/files/tools_and_guidance/IASC_HumanitarianAction_OlderPersons_EN.pdf
15 ADCAP, “Humanitarian Inclusion Standards for Older People and People with Disabilities”, 2018, https://reliefweb.int/sites/reliefweb.int/files/resources/Humanitarian_inclusion_standards_for_older_people_and_people_with_disabi….pdf