Dans le cadre de notre partenariat avec la Maîtrise en gestion du développement international et de l’action humanitaire de la Faculté des Sciences de l’Administration de l’Université Laval, elle-même partenaire de la revue depuis sa création en 2016, nous vous présentons ici un article écrit par un étudiant de la promotion 2021. Victor Bérubé Girouard s’interroge sur le potentiel d’utilisation des pratiques d’agroforesterie dans les camps de réfugiés.

Vers des camps de réfugié·es agroforestiers ?

Les situations d’accueil de réfugié·es s’étendent fréquemment sur des périodes prolongées, ce qui implique la construction d’infrastructures ainsi qu’un approvisionnement continu en denrées alimentaires, et ce, dans la majorité des cas, dans des pays en développement ayant souvent déjà leurs propres défis socioéconomiques ou politiques. La problématique de l’approvisionnement au sein des camps de réfugié·es était déjà un sujet central de l’agenda pour la protection du haut-commissariat pour les réfugiés (HCR) en 2002[1]Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), Manuel de réinstallation du HCR, 2011, https://www.unhcr.org/fr/5162da949.pdf. Face à cet enjeu, diverses initiatives ont été mises en place pour notamment tenter de produire du bois ou de la nourriture directement dans les camps. Parmi celles-ci, l’utilisation de l’agroforesterie semble pouvoir répondre aux multiples besoins des populations déplacées. Dans cet article, il sera question de l’impact des camps de réfugié·es sur les ressources naturelles et alimentaires, du potentiel de l’agroforesterie à répondre aux crises humanitaires actuelles et des moyens mis en œuvre par les acteur·rices humanitaires afin de répondre à ces enjeux.

Les problématiques dans les situations d’accueil de réfugié·es

Selon les chiffres du HCR, on comptait, en 2021, approximativement 76 millions de réfugié·es, de déplacé·es internes et d’apatrides dans le monde[2]HCR, « Qui nous aidons », 2021, https://www.unhcr.ca/fr/a-propos-de-nous/qui-nous-aidons/. Une grande partie de ces dernier·ères vivent dans des camps gérés par le HCR pour des périodes s’étalant sur plusieurs années. Ces circonstances donnent lieu à divers problèmes liés à l’approvisionnement en nourriture ou à l’accès aux soins de santé, souvent causés ou aggravés par la dépendance des populations déplacées aux vivres fournis par des acteurs et actrices humanitaires. Outre les enjeux alimentaires, de lourds impacts sont observés sur les ressources ligneuses lors de l’arrivée de réfugié·es dans une nouvelle région. Ces dernier·ères ont généralement besoin de grandes quantités de bois afin de construire des abris ainsi que pour la cuisson des aliments. Cela peut donc provoquer des tensions entre les populations déplacées et les locaux si les ressources viennent à manquer[3]Lalisa Duguma et al., Restocking woody biomass to reduce social and environmental pressures in refugee-hosting landscapes: Perspectives from Northwest Uganda, 2019, … Continue reading. De plus, les coupes forestières augmentent les risques d’inondations, éliminent des zones tampons parfois nécessaires à la biodiversité et aggravent les problèmes de qualité de l’eau[4]Organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, « La résilience », 2019, https://www.fao.org/resilience/acceuil/fr/. Une étude réalisée dans le sous-district de Teknaf à Cox’s Bazar (Bangladesh) montre, par exemple, qu’à la suite de l’arrivée massive des Rohingyas, près de 1300 hectares de végétation ont été coupés en 2017, limitant ainsi les capacités d’adaptation aux effets négatifs des changements climatiques du pays[5]Sakib Imtiaz, “Ecological impact of Rohingya refugees on forest resources: remote sensing analysis of vegetation cover change in Teknaf Peninsula in Bangladesh”, Ecocycles, vol. 4, no. 1, 2018, … Continue reading.

La vision agroforestière

Afin de pallier les situations susmentionnées, des programmes sont mis en place afin d’encourager la production d’arbres ou de cultures directement dans les camps, permettant l’apport de bois ou d’aliments sains et frais ainsi que l’autonomisation des personnes déplacées, notamment des femmes. Un exemple intéressant provient du Kenya, où le Programme Alimentaire Mondial a fourni des semences, du matériel de base, ainsi que la formation nécessaire à l’entretien de jardins dans les camps de Dadaab et Kakuma[6]Mary Corbett, “Multi-storey gardens to support food security”, Field Exchange. 2006, https://www.ennonline.net/fex/29/multistorey. Cela a permis de produire de la nourriture directement dans les camps, améliorant la qualité nutritive des repas, la sécurité alimentaire, et ce, en utilisant du matériel peu couteux. À Cox’s Bazar, des agences de l’Organisation des Nations Unies ont mis en place le projet SAFE Plus, qui a permis la plantation d’arbres sur 571 hectares, en plus de faire travailler les populations les plus pauvres de la région[7]Food and Agriculture Organization, “Nearly half a million trees planted in two months: FAO restores degraded forests and watersheds in Cox’s Bazar”, 2019, … Continue reading. Ces deux initiatives ont indéniablement des retombées positives sur la diversification alimentaire, la génération de revenus et l’autonomisation des communautés déplacées, mais on peut néanmoins s’interroger sur les moyens de bonifier ces dernières en favorisant l’implantation de véritables systèmes agroforestiers remplissant à la fois les besoins en nourriture et ceux en bois pour le court, moyen et long terme.

L’agroforesterie rassemble en effet des pratiques d’utilisation des terres où des arbres ou arbustes sont associés aux cultures ou à l’élevage afin d’en tirer des avantages de nature agronomique, socioéconomique ou environnementale. Cette pratique a des effets bénéfiques sur la fertilité, le bilan hydrique, la biodiversité ou la production, mais ces derniers peuvent prendre plusieurs années avant de se manifester[8]Christian Dupraz et Fabien Liagre, « Agroforesterie, des arbres et des cultures », 2008, Editions France-Agricole, 413 p.

Une étude visant à élaborer des recommandations pour un accueil de réfugié·es respectueux de l’environnement réalisé en Ouganda par le Centre International pour la Recherche en Agroforesterie (ICRAF) a démontré la possibilité d’une mise en place rapide et efficace de systèmes agroforestiers en contexte d’accueil de réfugié·es. Les conclusions des chercheur·es révèlent notamment que plusieurs éléments considérés comme primordiaux dans les interventions humanitaires, comme la qualité de l’eau, les ressources nécessaires pour les abris et la cuisson, ou encore la gestion des conflits entre populations hôtes et réfugiées, peuvent être partiellement réglés grâce à une meilleure prise en compte de l’environnement dans ces interventions, notamment en mettant en place des projets d’agroforesterie[9]Lalisa Duguma et al., Restocking woody biomass…, art. cit..

Un projet se rapprochant davantage de la vision agroforestière a été tenté dans le camp de Minawao au Cameroun, où l’organisation non-gouvernementale Land Life s’est associée avec le HCR afin de planter plus de 40 000 arbres au sein du camp et dans ses alentours. Cela permet l’obtention de bois et de fruits frais de manière constante pour les réfugié·es[10]Land Life, “Minawao Refugee Camp – Cameroon”, 2021, https://landlifecompany.com/projects/minawao-refugee-camp-cameroon. Le projet offre également un environnement de vie plus agréable, favorise la formation des populations des camps à la plantation et à l’entretien de productions fruitières et donne accès à un emploi à plusieurs personnes.

Vers des réponses humanitaires incluant des approches environnementales et agroforestières ?

Dans un contexte favorable, les effets à court et long terme de l’agroforesterie peuvent être bénéfiques sur les plans alimentaires, économiques, sociaux et environnementaux. Les pratiques agroforestières peuvent en effet favoriser l’émergence d’opportunités économiques pour les populations déplacées, en plus de rendre leur lieu de vie plus attrayant et de renforcer la sécurité alimentaire et la cohésion sociale. Allant en ce sens, les auteur·es du rapport du projet de l’ICRAF en Ouganda indiquaient d’ailleurs que : « laisser l’environnement se détériorer détériore également la capacité de sauver des vies et peut même engendrer de nouvelles menaces »[11]Cathy Watson, “In refugee crises, it’s crucial to maintain environment and trees”, World Agroferestery, 2019, … Continue reading. Ils appelaient donc à ce que la réponse humanitaire prenne en compte la gestion et la restauration durables des terres en incluant une unité dédiée aux enjeux environnementaux dès le début de l’intervention, en faisant une évaluation d’impact environnemental et en rendant accessibles des terres aux réfugié·es afin qu’ils et elles puissent planter ou régénérer leurs sources de bois. Le Nexus Environmental Assessment Tool, un outil développé par le bureau de la coordination des affaires humanitaires avec plusieurs partenaires et servant à identifier les problèmes environnementaux avant de concevoir des interventions d’urgence, permet de partiellement répondre à ces recommandations, mais reste toutefois insuffisant selon les chercheur·es[12]Ibid..

L’intégration d’approches environnementales et agroforestières à la conception de camps de réfugié·es avait déjà été présentée dans le UNHCR Environmental Guidelines paru en 2005. Toutefois, les guides utilisés aujourd’hui comme le Handbook for Emergencies ou le projet Sphère mettent davantage l’accent sur l’hygiène et la santé plutôt que sur l’environnement, l’approvisionnement en bois et en aliments ou le contexte social[13]Claudia Flores, Un regard durable sur la planification des camps de réfugiés, mémoire de Master 2 à l’université Pierre-Mendès-France, 2014.. De plus, ils priorisent une intervention sur le court terme et basée sur des standards minimums[14]Ibid.. Ces derniers sont loin d’être mauvais, mais ils pourraient évoluer vers une conception plus dynamique visant davantage la résilience des camps et leur intégration dans l’environnement. Pour ce faire, davantage de liens devraient être faits entre le monde de la recherche et celui de l’action humanitaire et du développement afin d’assurer des interventions favorisant le relèvement précoce, l’autonomisation et le développement des populations touchées par des crises.

Quel rôle pour les acteur·rices humanitaires dans la mise en place de pratiques agroforestières ?

Certain·es acteur·rices humanitaires doutent toutefois que l’implantation de projets agroforestiers soit vraiment de leur ressort, alors que l’objectif premier d’une intervention est de sauver des vies[15]Cathy Watson, “Humanitarians struggle to address environment: ‘It’s nice but it’s not crucial’”, World Agroforestery, 2019, … Continue reading. La mise en place de pratiques agroforestières implique une gestion des camps à long terme, souvent peu compatible avec les logiques actuelles d’interventions d’urgence. L’aspect permanent de l’agroforesterie soulève d’ailleurs une autre problématique importante. Il est en effet imaginable que des projets agroforestiers de grande ampleur contribuent à pérenniser des installations censées rester provisoires et permettent à certains États exerçant des pratiques d’encampement de ne pas intégrer les réfugié·es au tissu social du pays d’accueil. De plus, les projets agroforestiers demandent parfois des ressources humaines et matérielles importantes, notamment pour la formation, la plantation et l’entretien. Le choix des espèces à planter requiert également une expertise puisque celui-ci peut avoir des impacts importants sur les écosystèmes[16]Yohannes Ayanu et al., “Ecosystem Engineer Unleashed: Prosopis Juliflora Threatening Ecosystem Services?”, Regional Environmental Change, vol. 15, no. 1, 2015, pp. 155–167.. Il faut donc garder en tête que les pratiques agroforestières à promouvoir varient énormément en fonction des contextes socioéconomiques et agroécologiques des régions concernées. Ces projets doivent ainsi s’assurer de prendre en compte avec précision les contraintes locales (climatiques, agronomiques ou matérielles) ainsi que les besoins locaux (bois, aliments, ombrage, biodiversité, revenus, etc.) afin d’être bien adaptés. De plus, il est nécessaire que les équipes menant ces projets soient formées ou accompagnées par des expert·es en matière de gestion des ressources naturelles et d’agroforesterie et même, idéalement, des acteur·rices locaux qui maitrisent ces questions.

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References

References
1 Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), Manuel de réinstallation du HCR, 2011, https://www.unhcr.org/fr/5162da949.pdf
2 HCR, « Qui nous aidons », 2021, https://www.unhcr.ca/fr/a-propos-de-nous/qui-nous-aidons/
3 Lalisa Duguma et al., Restocking woody biomass to reduce social and environmental pressures in refugee-hosting landscapes: Perspectives from Northwest Uganda, 2019, https://www.worldagroforestry.org/publication/restocking-woody-biomass-reduce-social-and-environmental-pressures-refugee-hosting
4 Organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, « La résilience », 2019, https://www.fao.org/resilience/acceuil/fr/
5 Sakib Imtiaz, “Ecological impact of Rohingya refugees on forest resources: remote sensing analysis of vegetation cover change in Teknaf Peninsula in Bangladesh”, Ecocycles, vol. 4, no. 1, 2018, pp. 16–19
6 Mary Corbett, “Multi-storey gardens to support food security”, Field Exchange. 2006, https://www.ennonline.net/fex/29/multistorey
7 Food and Agriculture Organization, “Nearly half a million trees planted in two months: FAO restores degraded forests and watersheds in Cox’s Bazar”, 2019, https://www.fao.org/resilience/news-events/detail/en/c/1252668
8 Christian Dupraz et Fabien Liagre, « Agroforesterie, des arbres et des cultures », 2008, Editions France-Agricole, 413 p
9 Lalisa Duguma et al., Restocking woody biomass…, art. cit.
10 Land Life, “Minawao Refugee Camp – Cameroon”, 2021, https://landlifecompany.com/projects/minawao-refugee-camp-cameroon
11 Cathy Watson, “In refugee crises, it’s crucial to maintain environment and trees”, World Agroferestery, 2019, https://www.worldagroforestry.org/blog/2019/11/19/refugee-crises-its-crucial-maintain-environment-and-trees (traduction de l’auteur).
12 Ibid.
13 Claudia Flores, Un regard durable sur la planification des camps de réfugiés, mémoire de Master 2 à l’université Pierre-Mendès-France, 2014.
14 Ibid.
15 Cathy Watson, “Humanitarians struggle to address environment: ‘It’s nice but it’s not crucial’”, World Agroforestery, 2019, http://blog.worldagroforestry.org/index.php/2019/02/25/humanitarians-struggle-to-address-environment-its-nice-but-its-not-crucial
16 Yohannes Ayanu et al., “Ecosystem Engineer Unleashed: Prosopis Juliflora Threatening Ecosystem Services?”, Regional Environmental Change, vol. 15, no. 1, 2015, pp. 155–167.