Nul ne l’ignore désormais, le second mandat présidentiel de Donald Trump marque une transformation radicale du paysage mondial. Ses décisions controversées et ses déclarations fracassantes redessinent les équilibres géopolitiques, touchant en premier lieu la solidarité internationale et, plus spécifiquement, l’action humanitaire.
Le gel de l’aide américaine – incluant notamment le President’s Emergency Plan for AIDS Relief (PEPFAR), programme présidentiel de lutte contre le sida – et le démantèlement de l’agence de coopération USAID ont provoqué l’arrêt brutal de 92 % des projets qu’elle soutenait, soit une coupe dépassant les 40 milliards de dollars. Cette décision est tellement brutale qu’elle a déjà des conséquences vitales pour des milliers de personnes. Elle s’inscrit dans une remise en question systémique de l’aide publique au développement à l’échelle mondiale. Ces coupes émanant du principal bailleur mondial ont des conséquences d’autant plus catastrophiques qu’elles s’ajoutent aux baisses importantes déjà observées au Canada et dans plusieurs pays européens. Ainsi la France avait-elle annoncé, dès 2024, une réduction de 35 % de son budget d’aide pour 2025. D’autres États européens, de la Suisse aux Pays‑Bas en passant par le Royaume‑Uni ou la Belgique, suivent cette même logique, au bénéfice d’un agenda plus sécuritaire. L’Union européenne pourrait à son tour emboîter le pas à ces dynamiques nationales.
Au-delà de la simple réduction des montants alloués, c’est un véritable ciblage idéologique qui s’opère, pointant certains secteurs comme l’humanitaire, bien sûr, mais aussi l’égalité de genre, les identités sexuelles, les droits humains, ou l’environnement et la lutte contre les changements climatiques. Dans le sillage de ces reculs, ce sont par ailleurs la santé publique, le multilatéralisme, la science et la démocratie qui font l’objet d’attaques systématiques.
Cette offensive constitue une remise en cause délibérée des principes et des normes du droit international humanitaire (DIH). Malgré ses limites, le contexte d’impunité, et les nombreuses tentatives de contournement dont il a fait l’objet, le DIH offrait – jusqu’à présent – un cadre pour faciliter le travail des organisations humanitaires et limiter l’emprise d’acteurs violents ou de régimes irresponsables. Le vide actuel, laissé par son affaiblissement, ouvre la voie à des groupes criminels, mouvements extrémistes et régimes populistes qui en profitent pour instrumentaliser l’aide comme un outil de soft power clientéliste, opportuniste, discriminatoire, voire malveillant, au service d’idéologies qui vont à l’encontre des droits fondamentaux. Dans un contexte de tensions croissantes, où les crises migratoires, les conflits armés et les effets des changements climatiques s’intensifient et se superposent, l’affaiblissement de l’aide humanitaire aggrave la situation des pays les plus fragiles. Ce mouvement s’accompagne de positions résolument hostiles envers les juridictions à compétence universelle. En témoignent les menaces américaines contre la Cour pénale internationale, ou encore la sortie du Statut de Rome décidée par la Hongrie de Viktor Orban.
Pour les organisations non gouvernementales (ONG), c’est un bouleversement profond de l’architecture de l’aide sur laquelle elles s’appuyaient depuis des décennies. Un effet papillon se fait ressentir : des décisions abruptes prises à Washington ou ailleurs produisent des conséquences partout dans le monde, jetant des organismes d’aide au bord du décrochage, contraints de licencier ou de fermer des programmes. Parce que le gel brutal des financements américains ne touche pas seulement les organisations étatsuniennes : il fragilise l’ensemble de l’écosystème humanitaire à travers le monde, notamment les ONG françaises, particulièrement impliquées dans les zones de crise.
Les agences humanitaires onusiennes sont, elles aussi, fortement impactées, qu’il s’agisse du Programme alimentaire mondial, de l’Organisation mondiale de la santé, du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies, ou de l’UNICEF. Certains États fragiles, sous régime d’aide, ou des organisations reposant sur un modèle économique qui les rend largement dépendantes des fonds américains pour maintenir leurs programmes humanitaires, sociaux ou sanitaires sont aujourd’hui à l’arrêt.
Les organisations locales des pays en difficulté subissent, quant à elles, de plein fouet cette crise d’une ampleur jamais vécue. Et comme une double peine, ce contexte compromet davantage encore la dynamique – déjà hésitante – de la localisation de l’aide, qui visait à renforcer les financements et l’autonomie des ONG du Sud global. Ce vide constitue une opportunité pour d’autres canaux de financement qui devront être analysés et documentés.
Au final, ce sont bien sûr les populations les plus vulnérables qui paient le prix fort de ces décisions brutales et mortifères. On observe déjà des drames humains, et d’autres sont à prévoir, que plusieurs articles de ce numéro exposent : des conditions de vie et de santé qui se dégradent brutalement, des vies perdues faute d’accès à une aide humanitaire, à des soins médicaux, ou à des mécanismes de protection qui étaient pourtant déjà largement sous-dimensionnés.
Cette édition spéciale d’Alternatives Humanitaires vise à mieux comprendre les implications de cette crise sans précédent, mais surtout à documenter les stratégies d’adaptation, les nouvelles alliances, les résistances, et les solutions mises en oeuvre par les acteurs de l’aide, notamment les partenaires des pays à revenus limités.
Dans son analyse qui ouvre ce dossier, Pierre Micheletti revient sur la déflagration provoquée par l’annonce, début 2025, du retrait massif des États‑Unis du financement de l’aide humanitaire via l’USAID. Il montre comment cette décision a non seulement provoqué l’asphyxie de nombreux programmes menés par les ONG internationales et les agences onusiennes, mais aussi mis en lumière des failles structurelles : dépendance à quelques bailleurs, logique de financements fléchés, temporalité inadaptée aux crises prolongées. Loin d’un simple choc conjoncturel, il s’agit selon lui d’une remise en cause profonde d’un modèle économique devenu inopérant. Même Médecins Sans Frontières, pourtant indépendante des États-Unis du point de vue financier, a brutalement découvert que son autonomie n’était que relative et que cette crise l’affectait de multiples manières. C’est ce qu’explique très bien Michiel Hofman.
Vous trouverez ensuite, dans ce numéro, plusieurs articles qui abordent les conséquences concrètes, mesurables et observées des décisions prises dans l’équilibre budgétaire des ONG internationales et locales, dans leur organisation structurelle et managériale, et surtout, pour les populations qu’elles aident, dans une économie déjà fragile et sous‑financée. Inès Alaoui, Marion Di Ciaccio et Nicolas Lorente montrent les effets de la crise internationale dans la lutte contre le VIH sur les activités des acteurs communautaires (perte d’emplois, arrêt des services de dépistage et de traitement, et rupture de confiance durable) et les reconfigurations de l’espace civique qu’elle entraîne. Pour Médecins du Monde, Marie Lussier et Roxane Grisard expliquent comment l’attaque globale contre les droits sexuels et réproductifs dissimule un agenda politique à l’encontre de l’égalité de genre et des principes humanitaires, avec des conséquences dévastatrices pour des millions de femmes, de filles et des minorités vulnérables. Sur le continent africain, les conséquences sont catastrophiques.
Axel Pueugue Simo insiste sur l’imbrication des crises au Cameroun, assurément l’un des contextes humanitaires les plus oubliés au monde. La crise du financement de l’aide humanitaire y surgit dans une période marquée par l’insurrection permanente de Boko Haram et l’afflux de réfugiés centrafricains. La solidarité internationale envers les réfugiés se fracture sous les coupes budgétaires massives. Au Niger, pays sahélien qui accueille près de 400 000 réfugiés, Remy Kalombo nous explique comment les décisions américaines et européennes mettent en péril les engagements pris il y a quelques années et menacent l’équilibre fragile entre aide d’urgence et autonomisation durable.
Au niveau des normes, Caroline Brandao alerte sur l’effondrement de l’ordre humanitaire mondial, marqué par le recul du DIH, l’impunité croissante, et l’impuissance des instances multilatérales. Elle appelle à une refondation collective fondée sur les principes de paix, de justice et de dignité.
Plusieurs auteurs documentent ensuite l’innovation et les stratégies d’adaptation que les organisations humanitaires – internationales comme locales – ont mises en oeuvre pour faire face à la baisse généralisée des financements et à la remise en cause des principes fondateurs de l’aide internationale : réponses concrètes, modèles alternatifs de financement, mécanismes innovants de résilience, adaptations organisationnelles, etc.
Jean-Baptiste Lamarche présente ainsi la mutualisation comme un levier pour « faire mieux avec moins » dans un contexte financier contraint, à travers des exemples concrets d’achats groupés, de transports aériens partagés – à l’exemple du pont aérien humanitaire de l’Union européenne (EU Humanitarian Air Bridge) coordonné par hulo –, de services logistiques ou de ressources humaines communes entre les acteurs humanitaires. Dans un article très stimulant qui nous ramène en Afrique, au Tchad, Julien Ramadji Begoto analyse également l’expérience de la « villagisation » comme alternative d’accueil des réfugiés venus, là encore, de République centrafricaine. Contrairement aux camps, souvent isolés et générateurs de dépendance, ce modèle d’installation repose sur l’intégration directe des réfugiés dans des villages d’accueil, ou sur la transformation progressive de camps en villages ordinaires. Si cette approche vise à favoriser l’intégration sociale et économique des réfugiés tout en réduisant leur dépendance à l’aide internationale, il montre que la réussite du dispositif dépend d’une gestion équitable des terres, d’investissements dans le développement local, et d’une forte implication des communautés hôtes.
Et puisque cette crise des financements interroge les mécanismes de substitution qui pourraient être mobilisés, Maryam Z. Deloffre explore le potentiel des « fonds de financement communs » pour redistribuer le pouvoir dans la gouvernance humanitaire et favoriser la localisation. Plus qu’un mécanisme financier, son article tend à démontrer que ces instruments de financement peuvent contribuer à rééquilibrer les relations entre acteurs, dans une logique plus équitable, flexible, et proche du terrain. Et, dans le prolongement de ce numéro sur notre site, Hélène Juillard interroge le recul des transferts monétaires, pourtant longtemps présentés comme une modalité efficace, efficiente et respectueuse de la dignité des bénéficiaires. Elle explique qu’ils demeurent concentrés dans quelques crises majeures (Ukraine, Syrie, etc.) et qu’ils restent largement sous-utilisés ailleurs – y compris dans des contextes favorables –, alors qu’ils pourraient présenter une piste de résilience face aux crises longues et à la diminution des financements. Cet article, avec d’autres qui n’ont pu trouver leur place dans le cadre forcément restreint de cette édition imprimée, est à retrouver dans la rubrique « Aide en danger » que la revue a ouvert dès les premières semaines de la crise.
Enfin, pour clore ce numéro en lui donnant une profondeur historique et politique, Joël Glasman propose une analyse saisissante de la manière dont il faut lire cette offensive idéologique menée contre les fondements mêmes de l’action humanitaire, via une stratégie de confusion intellectuelle portée depuis longtemps par les courants de la Nouvelle Droite. En retraçant l’opposition entre critique progressiste (qui appelle à une meilleure cohérence et à plus d’égalité dans l’aide) et critique réactionnaire (qui rejette les principes d’universalité et les droits humains), il montre comment les discours se brouillent, comment les termes sont récupérés et retournés contre leurs initiateurs, et comment la pensée réactionnaire s’impose, parfois même sous les habits d’un faux radicalisme. En cela, l’article de cet auteur s’inscrit dans la logique sous-jacente à ce numéro : documenter les conditions politiques de survenue de ces faits, notamment la montée en puissance des populismes contre les droits fondamentaux. Ce dossier ouvre une perspective de réflexion qui reste à développer, d’une part, sur les mécanismes globaux mis en place par les gouvernements anti-droits pour attaquer les acteurs de la solidarité et, d’autre part, sur la manière dont ces derniers peuvent y répondre, tenus qu’ils sont – en principe – par leur neutralité et leur vocation à aider les plus vulnérables.
Véritablement exceptionnel en ce qu’il est uniquement consacré à cette déflagration qui n’a pas fini de faire sentir ses répliques, ce numéro d’Alternatives Humanitaires s’inscrit dans un moment de bascule historique pour le secteur. Il met en lumière une crise profonde, certes, mais aussi la force d’une réflexion lucide et plurielle sur les moyens de reconstruire un système d’aide international plus juste, plus équitable et plus durable.
Crédit photo : ©CICR – Alessandro Iovino


